LETTRE DU MOIS DE L’AGAUREPS-PROMÉTHÉE N° 126 MARS / AVRIL 2017

Sommaire du numéro 126 : Spécial Education

  • Texte de Francis DASPE : « Pour l’école du peuple en préparation» page 2
  • Texte de François COCQ : « L’école payante, ethnique et dérogatoire de Madame Le Pen» page 4
  • Texte de Céline PIOT : « Les conventions ruralité : un inique marché de dupes»page 6
  • Texte de Jean-Claude BAUX : « Pour une didactique de l’Insoumission… Matérialisme contre idéalisme : le combat continue page 7
  • Texte de Francis DASPE : « Santé et Education : une communauté de destin» page 9
  • Texte de Francis DASPE : « Attaquer l’enseignement professionnel pour dissoudre le droit du travail» page 10

 

 

Pour l’école du peuple en préparation

Tribune parue dans l’Humanité du 26 octobre 2016 sous le titre « Pour l’école du peuple en préparation. Former l’homme, le citoyen ; le travailleur de la 6° République ».

 

Nous appelons de nos vœux la mise en place de la 6° République et de l’école de la 6° République. Toutes deux auront pour finalité de former dans un même élan l’Homme, le travailleur, le citoyen. Chaque élève ne doit être perçu qu’à travers ce triple prisme.

Se préoccuper de l’Homme sans prendre en considération le travailleur et le citoyen est une entreprise vaine et dérisoire ne prenant pas en compte les réalités de la société. Viser le travailleur en négligeant l’homme et le citoyen équivaut à de l’utilitarisme réducteur et aliénant. Se focaliser sur le citoyen en se détournant de l’homme et du travailleur n’est pas exempt d’arrière-pensées suspectes bien peu émancipatrices.

L’identité de cette école découle  en réalité du pacte civique inscrit sur nos établissements publics : « Liberté, Égalité, Fraternité ».  C’est aussi une autre manière de formuler le triptyque « Instruire, Qualifier, Emanciper », sur lequel nous entendons bâtir cette école de la 6° République. Ces trois piliers rendent possible l’école de l’égalité et de l’émancipation. Elle correspondra à celle du peuple souverain dans la 6° République.

 

Instruire repose sur une conception sans ambiguïté du savoir. Seule richesse qui augmente pour chacun quand on la partage entre tous, le savoir contribue à s’élever à l’universel. La mission de l’École, fondamentalement celle de la transmission des savoirs, permet à l’être humain de repousser les frontières de l’ignorance. Et donc, en se grandissant lui-même, de s’améliorer et d’améliorer la société dans laquelle il vit. C’est la République du savoir.

Qualifier renvoie à l’insertion sociale de chacun qui constitue une des finalités du système éducatif. Le diplôme est la pierre angulaire de la reconnaissance de la qualification, illustrée par l’exemple en cette période de rejet de la loi travail El Khomri. Chacun d’entre nous dispose des moyens intellectuels de se rendre utile au collectif humain ; il y est nécessaire par la qualification professionnelle. C’est le soubassement de la République sociale.

Emanciper renvoie à la formule utilisée en son temps par Condorcet, lors de la Révolution française. Il assignait à l’école de « former des citoyens qui ne s’en laissent pas conter mais qui entendent qu’on leur rende des comptes ». Voilà en quoi réside l’enjeu premier de la révolution citoyenne et de l’Ecole de la 6° République. Le but de l’éducation est de donner à chaque personne, femme ou homme, la possibilité de son autonomie d’existence. En somme d’être pleinement citoyenne et citoyen. Par conséquent, l’ardente priorité est de rétablir ou d’instituer tout ce qui concourt à la formation d’une conscience éclairée. C’est la République de la souveraineté populaire.

 

L’École est bien le lieu du peuple en préparation. Chaque génération est un nouveau peuple. L’École fonde et refonde le peuple français, le constituant en peuple acteur de son histoire. L’École de la République, plus encore celle de la 6° République, ne peut pas se penser autrement que comme préparation du peuple républicain avec pour horizons l’égalité et l’émancipation.

Francis DASPE

 

 

 

L’école payante, ethnique et dérogatoire de Madame Le Pen

Marine Le Pen a décidé de lancer l’assaut contre l’école de la République : à l’enseignement public gratuit, laïque et obligatoire, elle entend substituer une école payante, ethnique et dérogatoire. Après les déclarations de sa patronne la veille, Florian Philippot parlant de la scolarisation le confirmait ce 9 janvier sur France-Inter au nom de la « préférence nationale » : « Pour les étrangers en situation légale, on demandera un délai de carence […] Pendant ce délai de carence, il y aura une petite cotisation ».  Où quand la discrimination fait office de nouveau droit.

Le 8 décembre dernier, Mme Le Pen  déclarait déjà : « Si vous venez dans notre pays, ne vous attendez pas à ce que vous soyez pris en charge, à être soignés, que vos enfants soient éduqués gratuitement, maintenant c’est terminé, c’est la fin de la récréation ! » Avant d’en rajouter : « Je parlais des enfants de clandestins […] Plus de scolarisation des clandestins. Et contribution au système scolaire de la part des étrangers sauf s’ils cotisent en situation légale » Tout juste un mois après, le 8 janvier, considérant sans doute que la répétition est une vertu pédagogique, elle récidivait : « Les travailleurs étrangers devront cotiser quelques années avant de pouvoir accéder au bénéfice de la protection sociale et de la solidarité nationale. J’y inclus l’école publique ».

Interpellé sur le sujet par Léa Salamé, Florian Philippot le confirmait le lendemain au micro en restreignant l’accès à l’école publique et le rendant sous conditions : «Pour tous les Français sans aucun problème ; Pour les étrangers clandestins la question ne se pose pas, puisqu’ils sont clandestins ils n’ont pas vocation à rester en France ; Pour les étrangers en situation légale, on demandera un délai de carence, ça peut être un an, ça peut être deux ans, avant de bénéficier et de rentrer dans le régime général et de la gratuité. Pendant ce délai de carence, il y aura une petite cotisation».

 

Nous avions déjà noté en décembre en quoi la proposition de Mme Le Pen est régressive en ce qu’elle nie la dimension universelle des droits qui s’attachent à l’enfant. Le droit à l’éducation le considère en tant qu’individu à part entière quand Mme Le Pen le replace sous la tutelle parentale et étend les interdits des uns aux autres. L’éducation ne saurait alors prétendre être une émancipation dès lors qu’elle est d’abord une aliénation des droits. Nous avions également soulevé en quoi la remise en cause du principe de gratuité scolaire a pour corollaire immédiat la fin du principe d’obligation scolaire qui y est consubstantiellement lié depuis les lois Ferry des années 1880. Mais il s’avère qu’ayant ouvert la boîte Pandore, Mme Le Pen, entre deux contradictions, étend déjà les mesures de restriction scolaire qu’elle propose au-delà de ce qu’elle annonçait en décembre.

Ainsi, les précisions de la candidate du FN visaient en fin d’année à circonscrire la fin de la gratuité aux « clandestins ». La mesure était déjà inique, illégale et constituait un délit d’humanité. Trop peu pour Florian Philippot qui balaie déjà ce cas d’un revers de main : « Pour les étrangers clandestins la question ne se pose pas, puisqu’ils sont clandestins ils n’ont pas vocation à rester en France ». C’est donc que la cible n’était pas uniquement ceux-là. Mme Le Pen parlait en décembre de  « contribution au système scolaire de la part des étrangers sauf s’ils cotisent en situation légale ». Un mois après, la même nous dit que « les travailleurs étrangers devront cotiser quelques années », confirmé en cela par son âme damnée Philippot qui ne peut être plus explicite : « Pour les étrangers en situation légale, on demandera un délai de carence ». On est donc passé en un mois des « clandestins », aux « travailleurs étrangers qui ne cotisent pas en situation légale »,  jusqu’aux « étrangers en situation légale » d’aujourd’hui avant qui d’autre demain ? L’abandon de l’égalité est un puits sans fond.

C’est bien que ce sont les fondements de la mesure proposée par Mme Le Pen qui posent problème. Florian Philippot le révèle à son corps défendant : « Tout le monde aura droit à l’éducation mais nous assumons de mettre la priorité nationale dans la constitution ». La priorité nationale redéfinirait le droit. Disant cela, Florian Philippot se rattache à la conception du droit qui circonscrit celui-ci aux « droits de l’homme en société ». Vieille querelle que les réactionnaires font ainsi resurgir pour remettre en cause les « droits naturels » hérités de l’humanisme émancipateur de 1789. La bataille n’est pas que sémantique. La priorité nationale appliquée à la nature humaine est incompatible avec le caractère naturel des droits.

 

Patrie des Lumières et de l’universalisme républicain, la France arbore depuis plus d’un siècle avec fierté que sur notre sol l’enseignement public est gratuit, laïque et obligatoire. En dévoilant son projet éducatif, Mme Le Pen se met en tête de changer de triptyque : l’école deviendrait payante, ethnique et dérogatoire. Et cesserait d’être française et républicaine en somme.

François COCQ  09 / 01 / 2017

 

 

 

 

Les conventions « ruralité » : un inique marché de dupes

Céline PIOT est conseillère municipale Mont2Gauche à Mont-de-Marsan, co-secrétaire départementale du Parti de Gauche des Landes et candidate « France insoumise » dans la première circonscription des Landes.

 

Persuadés qu’avoir une école pour une commune c’est mieux qu’avoir une école dans une commune, comme le préconise le rapport Duran, du nom du sénateur PS de l’Ariège, (20 mai 2016), trente départements ont déjà signé ou vont bientôt signer la convention hypocritement nommée « ruralité » proposée par l’État et la Direction des Services départementaux de l’Éducation nationale, initiée dans le département du Cantal en 2015. Celui des Landes est en passe de le faire en juin 2017 alors que l’expérience montre que cette convention dégrade le tissu social et qu’elle détruit la ruralité. L’école rurale et en périphérie des villes est une fois de plus menacée.

Il s’agit de la énième conséquence de la réforme territoriale (loi NOTRe). En effet, expliquant qu’il faut « désacraliser le lien école-commune », le rapport Duran explique que « pour réorganiser les réseaux scolaires, l’échelon le plus pertinent pour agir n’est plus la commune mais l’intercommunalité » (p. 43). Dès lors, suivant une logique arithmétique et marchande, les conventions « ruralité » veulent imposer partout le modèle dominant de la concentration des moyens. C’est-à-dire la suppression des écoles à moins de quatre classes et la constitution de grosses structures, si possible implantées dans le chef-lieu du canton et adossées à un collège, sans aucune considération de l’aménagement des campagnes ni de l’intérêt et de la santé des enfants. Une école qui ferme, et c’est un point d’attrait en moins pour un village, c’est la suppression d’emplois, ce sont des conditions d’apprentissage dégradées pour les élèves.

D’un côté on prône une « école de proximité », de l’autre on réalise des regroupements. Pourtant, aucune étude n’a prouvé que les élèves issus des écoles rurales ont moins de chances de réussir leurs études par la suite. Croit-on qu’en regroupant les petites écoles dans la grande école du centre-bourg aux classes surchargées, les enfants apprendront mieux, avec plus de plaisir, après avoir subi des trajets de plus d’une heure ?

En outre – et c’est un véritable déni démocratique –, le rapport Duran considère que les présidents des associations départementales de maires ont vocation à représenter l’ensemble des maires du département : par conséquent, ils peuvent accepter ces conventions à leur place.

Les conventions « ruralité » sont un exemple supplémentaire de la rouerie technocratique de la réforme des rythmes scolaires. Car c’est pour mieux assurer les activités périscolaires ainsi que la numérisation des écoles qu’on fait croire que les écoles rurales n’ont pas d’avenir. « Cohérence », « mutualisation », « solidarité des territoires » deviennent des mots valises, des alibis de la bonne conscience « moderniste » et/ou « rationaliste ». Il faut donc s’opposer avec force à cette perpétuelle casse du service public !

Céline Piot Mars 2017

 

 

 

 

Pour une didactique de l’Insoumission… Matérialisme contre idéalisme : le combat continue…

Ce texte est le manifeste d’un projet ambitieux, envisagé pour être utile à l’homme de la 6ème République que nous appelons tous de nos vœux, et notamment à son école pour laquelle, selon les dires de Francis Daspe  et François Cocq, nous construisons « des convictions chevillées au corps et à l’esprit » (1). Pour prendre à la lettre cette expression tirée des remerciements des deux auteurs à la fin de leur remarquable ouvrage, ce sont ces deux entités, le corps et l’esprit qui vont plus précisément intéresser les réflexions qui suivent.

 

Hélène Trocme-Fabre, dans son célébrissime ouvrage, J’apprends, donc je suis, écrit : « Depuis des siècles, l’homme occidental s’est identifié à sa pensée au lieu de considérer l’ensemble de sa réalité… Les conséquences ? Les occidentaux les paient chaque fois que l’esprit (la conscience, diront certains) se donnent la mission de contrôler le corps, chaque fois que esprit et corps sont pris comme deux entités séparées. Quand donc les désignera-t-on d’un seul mot pour consacrer leur unité ? » (2)

La problématique essentielle de notre propos est ainsi posée, qui nous engage à lutter contre la méthode d’analyse traditionnelle des faits observés – dite analytique – pour  recommander la recherche d’une  vision globale du sujet à traiter , en se dotant d’une approche systémique, pour mieux l’appréhender dans toute sa complexité interactive vivante, le plus important restant les interrelations reliant les différents détails. Il s’agit donc ici de considérer la dualité corps/esprit, non plus comme une juxtaposition ou même une opposition, ou pire comme une préférence pour l’un ou pour l’autre, mais comme une complémentarité inter-agissante.

D’énormes progrès ont  été accomplis ces dernières décennies par les sciences, notamment par les neurosciences qui confirment  « cellule par cellule » cette interactivité fondamentale entre le corps et la pensée. On peut citer comme exemple l’apprentissage de la marche chez le jeune enfant  et notamment, le fait décisif de la marche autonome que l’on attribue à l’évolution de ses capacités cognitives (traitement rapide de l’information et anticipation responsables de l’accès au maintien de la posture érigée). On peut citer également le neuro-didacticien Pierre Huc dont les récentes recherches mettent en évidence que le langage est totalement dépendant de la gestuelle. Les gestes, les attitudes et les mimiques renforcent et complètent l’expression orale, ce qui, selon lui, facilite non seulement l’apprentissage des langues mais aussi de l’écriture et des sciences. On peut également citer l’approche classique de la psychologie cognitive où les composantes sensori-motrices de la conduite sont analysées et mises en relation avec les capacités intellectuelles de l’enfant.

 

Devant cet état de fait, souvent argumenté par une neuro-pédagogie relativement nouvelle dans le panorama  éducatif, nous ne pouvons que faire référence au plus vieux problème rencontré par les premiers philosophes quand ils ont cherché à expliquer la permanence du monde , de la nature et de l’homme . Amenés à faire des distinctions entre les objets matériels  du monde sensible et d’autres réalités moins évidentes,  parce que non palpables, non mesurables, mais cependant existantes comme nos pensées ou nos sentiments, en présence de la matière et de l’esprit, de l’être et de la pensée, ils ont été dans l’obligation de donner une explication  au problème fondamental de la hiérarchie des rapports entre ces entités pour expliquer les origines de la vie. La philosophie idéaliste a accueilli ceux qui admettaient la création du monde par un ou des dieux, c’est-à-dire des esprits (purs esprits, disaient-ils). Les autres qui tentaient de donner une explication scientifique du monde, pensant que la matière était l’élément principal créateur, ont appartenu aux différentes écoles du matérialisme.

« – 650/- 600 Sappho ; – 570 Pythagore ; entre 490 et 460 naissance de LEUCIPPE ; vers – 563 naissance de Bouddha ; 0 naissance d’un supposé Jésus  » … «  Les enjeux idéologiques qui traversent  l’histoire des idées et opposent une tradition hédoniste à son ennemie, familière de l’idéal ascétique, nous montrent que la philosophie dans sa période grecque, mais également par la suite, n’a cessé de présenter un double visage dont une seule face est montrée, privilégiée. Car, Platon, les stoïciens et le christianisme, en gagnant,  imposent leur logique : haine du monde terrestre, détestation des passions, des désirs, discrédit jeté sur le corps, le plaisir, les sens, sacrifice aux forces nocturnes, aux pulsions de mort ! » (3). Vingt-cinq siècles d’obscurantisme s’ensuivent au cours desquels une place convenable dans l’éducation n’a jamais été faite au corps (ou si peu !) dans notre culture judéo-chrétienne ou musulmane qui voit dans la privation ou la souffrance une source de jouissance.

 

La philosophie  idéaliste, majoritaire, n’a jamais accordé au corps ne serait-ce que la parité avec  l’esprit et la pensée rationnelle  amplement valorisée dès l’école. Trop ! J’en appelle à «  déboulonner » cette intelligence conceptuelle académique qui est actuellement encore la seule forme la plus sollicitée dans les apprentissages scolaires. Compréhension verbale, raisonnement logique et  mémoire nous semblent des évaluations bien insuffisantes  pour exprimer et développer tout le potentiel humain de vie que les enfants, tous les enfants, apportent à l’école et pour lequel ils seraient heureux d’y être distingués. A côté des «  Intelligences Multiples » (4) et de leur jeu permanent interactif, qui nous paraît un modèle intéressant, pour les voir enfin arriver dans une véritable refondation systémique de l’école, le concept «  d’Unité-Totalité » des individus nous semble particulièrement pertinent pour venir s’enchâsser dans ce contexte novateur et  en constituer sa trame. Cette nouvelle façon de considérer l’Homme, après avoir guéri du dualisme qui plombe toute considération à son sujet depuis Platon, nous paraît porteuse d’espoir pour une école enfin nouvelle qui accorderait au corps toute la place qu’il mérite. Des créations en perspective pour les pédagogues novateurs.

Jean- Claude BAUX 18 / 04/ 2017

Notes :

(1) François COCQ, Francis DASPE : L’ Ecole du peuple. Pour l’ égalité et l’émancipation –  Collection  « Politique à gauche » Editions Bruno Leprince ( 2012)                                                                                                                                          (2) Hélène TROCME- FABRE : Introduction à la Neuropédagogie – Les Editions d’organisation- Collection POCHE ( 1994)                                                                                                                                             (3) Michel  ONFRAY : Les sagesses antiques- Contre  histoire de la philosophie Tome 1 Editions GRASSET ( 2006)                                                                                                                                                                     (4) Howard GARDNER :  Les Intelligences Multiples   Editions RETZ ( 2008)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Santé et Education, une communauté de destin

Tribune parue sur le site de L’Humanité le 20 décembre 2016 sous le titre « Santé et éducation, une communauté de destin. Contre l’offensive libérale et la marchandisation ».

 

La santé et l’éducation ont partagé une communauté de destin au cours de l’Histoire. Ces deux activités furent prises en charge par l’Eglise : à ce titre, elles relevaient du champ de la charité. Le combat laïque et ouvrier, en un mot républicain, s’est évertué à les transférer dans le champ de la solidarité et de l’intérêt général. Ce fut l’objet des lois Ferry de 1881/1882 et de l’avènement de la Sécurité sociale en 1945, étapes décisives.

Education et santé subissent aujourd’hui une offensive libérale de grande ampleur visant à leur démantèlement. Marchandisation et privatisation constituent les deux leviers de l’entreprise de destruction. Le projet de François Fillon de « redressement » de la Sécurité sociale est particulièrement illustratif de la tendance.

Une de ses propositions majeures vise à redéfinir les rôles respectifs de l’assurance publique et de l’assurance privée. L’assurance-maladie (publique) serait invitée à se recentrer sur les affections graves ou de longue durée : ce serait le panier de soins dit « solidaire » ; les autres dépenses du quotidien jugées moins graves devraient être prises en charge par l’assurance complémentaire : ce serait le panier de soins dit « individuel » (en d’autres termes il y aurait déremboursement de certains soins). On peut au passage relever le non sens que constitue la supposée « moindre gravité ». Tout peut devenir grave s’il n’est pas soigné à temps, d’autant plus que la hausse des renoncements aux soins devient un inquiétant problème de santé publique. C’est un raisonnement de la même veine que celui de Marine Le Pen pensant que les microbes disposeraient (ou pas) de papiers…

La parallèle santé / éducation prend alors tout son sens. C’est instaurer une santé à deux vitesses, comme le socle commun de compétences fait triompher une vision minimaliste et utilitariste des savoirs dans l’éducation. C’est dérouler le tapis rouge aux intérêts du privé qui s’engouffreront dans la manne que représentent les soins non remboursés par l’assurance-maladie publique. Comme les officines de cours privés ont saisi l’occasion de compenser la transmission de savoirs rabougris et racornis du socle, en bénéficiant de surcroît d’exonérations fiscales. Le panier de soins individuel fait penser au chèque éducation que les libéraux rêvent de mettre en place pour parachever le grand marché de l’éducation auquel ils aspirent. La marchandisation et la privatisation de la santé trouve son pendant dans la notion d’investissement éducatif que les libéraux veulent imposer aux familles pour le seul bénéfice d’intérêt privés.

Il existe un point commun à ces évolutions constatées dans l’éducation et la santé : François Fillon. Ministre de l’éducation nationale, il avait porté la loi d’orientation d’avril 2005 qui instaurait le socle commun, repris ensuite par la loi Peillon de juillet 2013. Désormais candidat aux présidentielles,  il annonce vouloir procéder à la désintégration de la branche maladie de la Sécurité sociale, après avoir porté de rudes coups à une autre branche, celle des retraites par répartition.

Francis DASPE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Attaquer l’enseignement professionnel pour dissoudre le droit du travail

Tribune parue dans L’Humanité le 17 février 2017 sous le titre de « Enseignement professionnel et droit du travail ».

 

François Fillon s’apprête à porter un coup décisif à la voie professionnelle. Dans son projet, les régions seraient autorisées à définir, pour les diplômes nationaux menant à une insertion directe dans l’emploi, des adaptations régionales. La logique « d’adéquationnisme », qui s’échine à faire coïncider bassin d’emploi et offre de formation, relève de l’assignation sociale et territoriale au bénéfice des intérêts patronaux. Elle se situe aux antipodes de l’objectif  d’émancipation ainsi relégué aux oubliettes.

Un tel programme, s’il était appliqué, pourrait se révéler une césure significative dans la brève histoire du baccalauréat professionnel. Créé par Jean-Pierre Chevènement dans les années 1980, revalorisé par Jean-Luc Mélenchon à partir de 2000, il fut sapé par Xavier Darcos avec une préparation réduite à 3 ans. Cette disposition ne fut pas remise en cause par les ministères du quinquennat de François Hollande, illustrant la pratique récurrente des renoncements politiques.

 

L’enseignement professionnel se situe au cœur de la transformation sociale. Les libéraux l’ont très bien compris : ils s’évertuent à le démanteler méthodiquement. Car l’enjeu est de taille : se joue la reconnaissance des qualifications dans les conventions collectives et le droit du travail. Le maintien de diplômes nationaux de qualité sert de bouclier social pour les futurs salariés. La certification de compétences, dans la logique du socle commun (mis en place par la loi Fillon d’orientation pour l’éducation d’avril 2005…), n’offre pas ces garanties si chèrement conquises.

Le dessein est malheureusement parfaitement cohérent. C’est une certaine idée du salariat que l’on veut imposer : précaire, flexible, isolé. La visée est éminemment réactionnaire : revenir à la loi Le Chapelier de 1791 qui en supprimant le droit de coalition au nom de la liberté du travail (autre rengaine aujourd’hui ressassée) avait laissé l’ouvrier à la merci des patrons. Redonner une dimension collective à la relation de travail avait été la grande affaire du combat ouvrier  et socialiste des deux derniers siècles (droit de grève, liberté syndicale, conventions collectives etc.). Cette régression d’ampleur se cache sous l’euphémisme de « République contractuelle », que l’ANI (Accord national interprofessionnel) de janvier 2013 et la loi Travail El Khomri ont faite avancer au cours du quinquennat. On comprend mieux dans ces conditions que François Fillon soit à ce point décomplexé pour aller au bout de la besogne.

 

Jean-Luc Mélenchon avait réussi par son volontarisme à remettre à l’ordre du jour ce grand oublié des débats qu’est l’enseignement professionnel. Il est d’ailleurs hautement symbolique que depuis il n’y ait plus eu de ministère ou de secrétariat d’Etat consacré à l’enseignement professionnel. C’est par le biais de l’enseignement professionnel que les libéraux  entendent vider de sa substance la République sociale. Il y a bien nécessité à opérer une révolution copernicienne en plaçant au centre des préoccupations l’enseignement professionnel vu jusqu’à présent comme une simple soupape aux dysfonctionnements du système éducatif. Il faudra sans aucun doute que le candidat de La France Insoumise accède à la présidence de la République pour que l’enseignement professionnel soit à nouveau à l’avant-garde de la République sociale.

Francis DASPE

 

 

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LETTRE DU MOIS DE L’AGAUREPS-PROMÉTHÉE N° 125 JANVIER / FÉVRIER 2017

N° 125 – Janvier / Février 2017

Sommaire du numéro 125

  • Editorial de François COCQ : « Qousque tandem ? 2017 !» page 2
  • Texte de François COCQ : « Quand M. Macron recycle le système» page 3
  • Tribune de Francis DASPE et Céline PIOT : « Pour la reconquête du sens des mots» page 5
  • Tribune de Francis DASPE : « Primaires : sincérités successives, hégémonies culturelles circonstancielles…» page 7
  • Texte de François COCQ : « Fillon et le Service public : quand la logique comptable cache l’acharnement politique» page 9
  • Recension d’Aurélien SAINTOUL : « Le vol des mots. Le voile des mots» page 12
  • Agenda des réunions de l’AGAUREPS-Prométhée page 14

 

Qousque tandem ? 2017 !   

Jusqu’à quand ? Jusqu’à quand s’interrogeait Cicéron en ouverture du premier discours de ses catilinaires ? Jusqu’à quand pourrait-on pareillement s’interroger allons-nous souffrir de nous voir infligées des politiques ineptes dont la seule légitimité repose sur le déni de souveraineté qu’elles organisent ?

Si la question se pose avec tant d’acuité, c’est que 2017 est riche en échéances qui vont structurer le devenir de notre peuple. Les élections générales en Allemagne bien sûr, mais sur lesquelles il ne faut pas trop compter pour mettre à mal la déferlante ordo-libérale qui balaye l’Europe. La rédaction programmée d’un nouveau traité européen sans doute, qui si l’on n’y prend garde s’inscrira dans le droit fil des précédents. Mais aussi et d’abord la double échéance présidentielle et législative qui aura lieu en France. Dans ce culbuto mondialisé qui voit depuis quelques mois les peuples prendre goût à l’insoumission, la séquence électorale française pourrait bien, au pays des Lumières, profiter d’une dynamique populaire qui use de son pouvoir subversif pour mettre un coup d’arrêt aux déclinaisons de la pensée libérale dominante.

Rarement depuis longtemps paysage fût en effet plus incertain pour une élection hexagonale. Le bipartisme a été emporté et l’alternance est tombée avec lui. Non sans que des scories émergent sous la croûte de l’ancien : un Macron se cachera toujours derrière un Hollande comme un Giscard se cachait derrière un Pompidou. Le système recycle les siens pour tenter de maintenir l’ordre établi. C’est de bonne guerre.

Mais les réceptacles d’hier ne sont plus à même de recevoir les signifiants d’aujourd’hui et encore moins ceux de demain. Les vieux partis font le lit des vieilles idées. Parce qu’une phase d’hégémonie s’achève lentement, la perception des choses est en train de s’inverser : les constructions politiques ne président plus aux constructions sociales tandis que l’émergence de majorités sociales cherche son débouché politique.

Rien n’est plus incertain et en un sens plus dangereux car les forces de l’obscurantisme peuvent représenter un pis-aller conservateur et corporatiste pour un système aux abois. Rien n’est plus incertain mais aussi source d’espérance car l’humanisme émancipateur qui avait dû céder le pas devant le délitement individualiste offre à nouveau un horizon radieux.

Quousque tandem, Patricii, abutere patientia nostra ?  Jusqu’à quand, Patriciens, abuserez-vous de notre patience ? Pour la première fois depuis longtemps, les citoyens sont en mesure d’apporter une réponse : 2017 ! Et de choisir par là même un avenir en commun.

François COCQ  

25 / 01 / 2017

 

 

 

Quand M. Macron recycle le système

Macron se vantait d’avoir un projet mais pas de programme. Et maintenant que ce dernier va être élaboré, ça promet : M. Macron vient en effet d’annoncer ce mercredi 11 janvier qu’il en confiait la responsabilité à … Jean Pisani-Ferry, le pousse-au-crime ultra libéral des gouvernements Hollande. Loin des apparences de modernité, M. Macron recycle le système en cooptant ceux qui le font tourner.

Jean-Pisani-Ferry n’est pas un inconnu. Il est de ceux qui murmurent depuis une vingtaine d’années à l’oreille des puissants. Et notamment à Bercy où il  conseillait déjà le millénaire dernier les ministres de l’économie et des finances Dominique Strauss-Kahn et Christian Sautter. Les politiques passent mais les conseillers du prince restent.

Plus près de nous, Jean-Pisani-Ferry a excellé dans le rôle de perce-muraille pour pousser toujours plus avant la dérive libérale des gouvernements Hollande. Nommé le 1er mai 2013 par François Hollande commissaire général de France Stratégie, le Commissariat général à la stratégie et à la prospective, il a notamment remis fin 2014 un rapport franco-allemand (Pisani-Ferry / Enderlein) qui prônait le gel des salaires comme en Allemagne ! Multi-casquettes, c’est le même qui présidait au même moment le comité de suivi du crédit d’impôt pour la compétitivité et pour l’emploi (CICE), outil de propagande pour vanter les louanges des 40 milliards d’euros offerts annuellement aux entreprises et véritable garde-chiourme pour éviter que ces dernières aient, diantre, à fournir une quelconque contrepartie à ce cadeau.

Du haut de France-stratégies et des alcôves du pouvoir, Jean-Pisani-Ferry s’attaquait aussi à notre cadre institutionnel et à l’unité de la République. Le 13 avril 2015, il remettait ainsi un rapport dans lequel il affirmait que la révision générale des politiques publiques (RGPP) sarkozyste et la Modernisation de l’action publique (MAP) hollandaise n’avaient pas été assez loin. Il faudrait encore selon lui baisser de 6 points de PIB (!) la dépense publique. L’Etat devrait alors se contenter « d’être présent là où il est le plus irremplaçable » et « se désengager des fonctions » qui pourraient être assurées par d’autres tandis que le rapport encourageait le recours à des initiatives privées.

Ce n’est pas un hasard si l’annonce du débauchage de Jean Pisani-Ferry s’effectue au lendemain de la visite berlinoise d’Emmanuel Macron qui a été vanter dans la capitale allemande la « souveraineté » de l’Europe : souveraineté de la défense, souveraineté des frontières extérieures, souveraineté de la monnaie. Il ne manquait finalement que la seule souveraineté qui vaille, la souveraineté populaire, celle du peuple français, sans laquelle les précédentes ne sont en réalité que des abaissements de la France pour se mettre dans la main des technocrates bruxellois.

Jean-Pisani-Ferry y trouve à coup sûr son compte, lui qui fait de longue date office pour les libéraux de pont entre les deux rives du Rhin pour importer en France le modèle du staat allemand et de ses länder. Professeur d’économie et de politique publique à l’Hertie school of governance de Berlin, directeur du think tank bruxellois Bruegel, membre du Cercle des économistes, il est également membre du conseil d’administration du think tank Notre Europe. Bref le relais de l’Europe allemande dans les cénacles bruxellois qui ensuite imposent leurs politiques aux peuples européens.

Finalement, alors que la presse se fait largement l’écho du ralliement auprès de M. Macron de la journaliste Laurence Haïm, c’est le débauchage de l’autre pilier du système, Jean-Pisani-Ferry, qui est plus encore révélateur des phénomènes de Caste et de continuité que M. Macron entend promouvoir en guise de renouvellement de la politique.

François COCQ 

11 / 01 / 2017

 

 

 

 

 

Pour une reconquête du sens des mots

Tribune publiée sur le site de Libération le 26 décembre 2016 sous le titre « Pour une reconquête du sens des mots ».

Francis DASPE et Céline PIOT sont co-auteurs du livre « Le vol des mots, le voile des mots » (éditions du Croquant, novembre 2016). Ils sont membres de l’AGAUREPS-Prométhée (Association pour la gauche républicaine et sociale – Prométhée) et responsables départementaux du Parti de Gauche (respectivement des Pyrénées-Orientales et des Landes).

Dans ses Cahiers de prison, rédigés entre 1926 et 1937, le théoricien politique italien Antonio Gramsci indiquait que la maîtrise du vocabulaire est nécessaire dans le combat pour l’hégémonie culturelle et politique. De plus en plus de mots sont détournés de leur sens originel, falsifiés et usurpés. Ils deviennent l’enjeu de batailles idéologiques.

Le combat pour rétablir le sens des mots sera un des enjeux de la présidentielle de 2017. En ce début de campagne, nous en avons un échantillon significatif. François Fillon veut « redresser la Sécurité sociale » pour mieux la démanteler et la marchandiser. Manuel Valls parle de supprimer l’article 49.3 qu’il a pourtant utilisé plusieurs fois afin de faire passer la loi Travail. Emmanuel Macron veut nous faire croire que, avec ses vieilles idées n’ayant pour seul objectif que la dérégulation, il est un révolutionnaire. Marine Le Pen poursuit son hold-up sur des principes sur lesquels les autres membres de la famille, le père et la nièce, ne cessent de vitupérer.

La raison de toutes ces usurpations est le règne de « la grammaire du renoncement ». Les techniques « d’envoûtement culturel » se sont développées. Il existe toute une batterie d’expressions que l’on se repasse : des éléments de langage soigneusement choisis pour faire dire aux mots tout et leur contraire. Les mots finissent donc par ne plus rien signifier. La langue de bois s’est diffusée partout ; on crée des euphémismes (« transfert de compétences » pour « abandon de souveraineté »), synonymes de la vacuité du parler contemporain (« le pays va mal », « le pays va mieux »), de la vassalité à la novlangue européenne qui engendre des innovations langagières relevant davantage d’un nouveau bourrage de crâne (« gouvernance », « rationalité », « compétitivité », « sérieux budgétaire »…).

Les exemples concrets sont légions : charges sociales à la place de cotisations, clients au lieu d’usagers à l’hôpital, privilèges pour acquis sociaux… On stigmatise un prétendu coût du travail alors que le travail produit des richesses, on mise tout sur la croissance alors qu’elle va de pair avec le productivisme, on accole à la laïcité des adjectifs (ouverte, positive, intransigeante etc.) pour mieux la dénaturer, la disqualifier et la déqualifier. Quand on veut faire passer des privatisations de services publics, on emploie les trompeuses expressions de services au public ou de délégations de service public…

Les dérives sémantiques sont nombreuses et lourdes de conséquences dévastatrices : céder sur les mots équivaut à céder sur les choses. Il faut donc refuser toutes les confusions et usurpations du sens des mots qui vident ensuite les réalités politiques de leur substance. Dénoncer ces détournements est nécessaire pour inverser le rapport de force idéologique, et donc politique. Sans quoi Manuel Valls proclamera sans vergogne que la Finance est son ennemie, François Fillon indiquera sans sourciller qu’il tient comme à la prunelle de ses yeux au programme du Conseil national de la Résistance, Emmanuel Macron fixera toute honte bue comme horizon la réalisation d’une révolution progressiste, Marine Le Pen se fera avec cynisme le chantre du peuple et de la République !

Voilà en quoi consiste le combat des idées à mener résolument en vue de la reconquête du sens des mots. N’oublions jamais que les mots traduisent des équilibres issus de rapports de force entre le peuple et ceux de la caste, au bénéfice toujours de l’idéologie dominante.

Francis DASPE, Céline PIOT

 

 

 

 

 

 

Primaires : sincérités successives, hégémonies culturelles circonstancielles…

Tribune publiée sur le site internet de Politis le 9 janvier 2017.

Francis DASPE est co-auteur du livre « Le vol des mots, le voile des mots » (éditions du Croquant, novembre 2016). Il est membre de l’AGAUREPS-Prométhée (Association pour la gauche républicaine et sociale – Prométhée) et président de la Commission nationale Education du Parti de Gauche.

En politique, où les promesses n’engagent que ceux qui veulent bien y croire, il existe couramment des sincérités successives contradictoires. Elles s’alignent sur des hégémonies culturelles circonstancielles, à géométrie variable. A cet égard, les primaires constituent un révélateur impitoyable.

La primaire de la droite a consacré dans un premier temps l’état  de grâce de François Fillon. Son néo-thatchérisme décomplexé a fait un tabac auprès de la frange dure de la droite. Au delà, il s’agit d’une autre paire  de manches : l’atterrissage a été plutôt brutal. Même en interne, la pertinence des propositions de redressement de la Sécurité sociale a été mise en doute. Il a même été envisagé d’actionner la mécanique du rétropédalage. Car si l’hégémonie culturelle au sein de la droite s’incarne actuellement dans une double radicalité, économique (un libéralisme de plus en plus échevelé et déshumanisé) et sociétale (une vision traditionaliste conservatrice), il n’en est pas de même au sein de l’électorat élargi de la droite. Et encore moins au sein de l’ensemble de la société française. Une fois au pouvoir, qu’en sera-t-il ? Il ne fait pas de doute que de mauvais coups au pacte républicain et social seront portés par une majorité constituée autour de François Fillon. Un réflexe de classe sera à l’œuvre : le choix de satisfaire l’hégémonie culturelle de son camp sera effectué, au détriment des aspirations et des revendications du plus grand nombre. Une vraie politique de classe…

A la primaire du Parti Socialiste, les données diffèrent peu. Ou de manière symétrique. Il s’agira d’être (encore) de gauche. Mais mollement, pour deux raisons majeures. Il ne faut pas effrayer les possédants (que l’on se souvienne de François Hollande venant s’amender devant la City de Londres en déclarant « i am not dangerous » après son discours du Bourget où il avait identifié la finance comme son ennemie) ; il convient de ne pas obérer les conditions du futur rassemblement derrière le vainqueur à l’issue de ce qui n’aura été qu’un théâtre d’ombres. La distorsion est réelle. L’hégémonie culturelle du peuple de gauche reste sensible au discours marqué par un attachement aux services publics et à la sécurité sociale. Celle de l’appareil du PS est devenue fondamentalement sociale-libérale, animée par l’impératif de préserver ses petites rentes dans une logique d’appartenance à une caste de nantis. Pour le coup, donnons raison à Manuel Valls : il existe bien deux gauches irréconciliables. Mais Martine Aubry est également dans le vrai : c’est qu’une des deux n’est tout bonnement plus de gauche. Au pouvoir, des mauvais coups seraient de manière identique à attendre, en raison d’une conversion de classe effectuée par conviction. Et ceci dans la logique du quinquennat finissant de François Hollande, entre cadeaux aux entreprises, loi Travail et répression de l’action syndicale.

Les primaires ne produisent que des états de grâce éphémères reposant sur des malentendus. Ils conduisent les candidats à emprunter un même chemin : exagération pour sortir de la primaire, rétropédalage pour lisser son image, dissimulation pour gagner l’élection, passage en force une fois au pouvoir en tirant profit du caractère monarchique de la V° République qui permet de congédier le peuple. Le malentendu permanent s’incarne bien dans le rapport au peuple. Un peuple que La France Insoumise et son candidat Jean-Luc Mélenchon travaillent à fédérer et à mettre en mouvement. Avec un programme « L’avenir en commun » s’articulant autour d’une hégémonie culturelle structurante qui récuse la notion de sincérités successives.

Francis DASPE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Fillon et le service public : quand la logique comptable cache l’acharnement politique

Le 19 décembre, l’Institut Paul Delouvrier publiait son baromètre annuel rendant compte de la satisfaction des usagers des services publics. Où il apparaît qu’une part croissante de Français refuse que soient altérées les prestations et est prête pour cela à un effort commun et partagé. Au même moment, François Fillon et les siens s’avéraient bien en peine d’expliciter leur volonté de supprimer 500.000 emplois publics sauf à mettre à terre l’édifice républicain et social issu du Conseil National de la Résistance. De Delouvrier à Fillon, l’héritage gaulliste fait décidément le grand écart.

Le baromètre de l’Institut Paul Delouvrier est une mine pour qui accepte d’en déchiffrer les codes. Ainsi, il est saisissant de constater qu’une fois encore, un fossé existe entre la satisfaction des usagers des différents services publics en 2016 (69% !) et l’opinion positive (37%) qu’ils peuvent en avoir, soit une différence de 32 points ! De l’objectif au subjectif, du concret au discours dominant, il existe un canyon que la veine libérale s’est attelée à creuser et qu’elle entend continuer à emprunter nonobstant les attentes de nos concitoyens. François Fillon en est l’exemple éclatant avec sa proposition dogmatique de supprimer 500.000 emplois publics à l’échelle du quinquennat.

Avant même que d’examiner les modalités concrètes d’application et leurs conséquences sur le service public, il faut prendre cette annonce pour ce qu’elle représente, un phare dans la bataille culturelle engagée par les libéraux. En dépit des signaux envoyés par les Français, ou plutôt justement contre eux, François Fillon se raccroche de manière assumée au processus contraint de construction d’une volonté collective, c’est-à-dire de transformation profonde du sens commun et des formes de subjectivité. Alors que cette bataille pour l’hégémonie culturelle est en train de basculer après 30 ans de déferlante libérale, François Fillon s’accroche et se pose en gardien du temple pour préserver l’ancien monde. Sa légitimation par la primaire de la droite était à ce prix. Il est pourtant déjà trop tard : les usagers non seulement se rendent compte mais donnent acte que les services publics fonctionnent, et même plutôt bien. Ce qui ne fonctionne pas, c’est le jeu politique normal, celui qui cherche à occulter le réel pour le faire passer dans l’entonnoir de la pensée unique. La crise de régime n’est pas la crise de l’Etat.

Car la demande de service public s’est accrue en 2016. Les Français sont de moins en moins nombreux à souhaiter que leurs impôts baissent si cela doit se traduire par une altération des prestations nous indique le baromètre : -10% en un an, à 55% contre 65% l’année précédente. Le besoin de service public augmente tandis que baisse la demande d’économies solitaires. Pourtant, le service public sera frappé indistinctement. Selon Serge Grouard, chargé du programme de François Fillon, les suppressions de postes  « seront réparties de manière à peu près homogène. » C’est sûrement cela qu’ils appellent l’égalité à droite…

Il faut dire que supprimer 500.000 emplois publics, fonctionnaires et contractuels, « cela représente une baisse des effectifs de 9% » (entre 5,4 millions et 5,6 millions d’agents en comptant les contrats aidés) de l’aveu même d’Eric Woerth qui a depuis la primaire intégré l’équipe Fillon. Ceux-ci sont répartis entre  2,4  millions d’agents pour la fonction publique d’Etat, 1,9 millions pour la fonction publique territoriale et 1,1 millions pour la fonction publique hospitalière. François Fillon annonce vouloir jouer sur deux leviers pour parvenir à de telles coupes claires : le non remplacement des agents partant à la retraite et l’augmentation de la durée du travail. Examinons l’un et l’autre.

Pour ce qui est du départ à la retraite des fonctionnaires, on peut l’estimer au regard des chiffres des dernières années à environ 120.000 départs par an. Faisons le compte. Si sur la durée du quinquennat François Fillon s’engage à supprimer 500.000 postes, cela signifie qu’il entend ne remplacer qu’un fonctionnaire sur six partant à la retraite. Vous avez aimé le duo Sarkozy-Fillon qui ne remplaçait qu’un fonctionnaire sur deux partant à la retraite ? Fillon tout seul c’est trois fois pire !

Mais le détail entre les fonctions publiques mérite aussi qu’on s’y arrête. Car là où Nicolas Sarkozy avait concentré le feu sur la fonction publique d’Etat, François Fillon entend s’en prendre pareillement aux trois fonctions publiques. Quand bien même le baromètre de l’Institut Paul Delouvrier fait apparaître clairement le souhait de voir préservé le budget de la santé, on constate que c’est pourtant par là que François Fillon a annoncé vouloir commencer, en mettant à mal la sécurité sociale, et désormais en poursuivant la saignée des effectifs dans la fonction publique hospitalière. Le prorata « homogène » de Serge Grouard conduirait à environ 100.000 suppressions de postes au sein de celle-ci alors même que les activités de l’Hôpital progressent de manière mécanique de 1,5 à 2% l’an. Comment y parvenir alors sinon en fermant carrément des établissements ? C’est bien ce que François Fillon suggère, lui qui parle dans son programme de « rationnalisation de la carte hospitalière » et de « reconversion d’établissements ». Moins de fonctionnaires, c’est donc une carte du service public plus diffuse et de fait l’abandon de l’ambition d’égalité entre les territoires.

La fonction publique territoriale ne sera d’ailleurs pas en reste. Avec ses 1,87 million d’agents elle représente 35% des effectifs de la fonction publique. François Fillon entend s’inspirer de François Hollande qui, en réduisant année après année les dotations des collectivités, a conduit à infléchir leurs effectifs. Le voilà qui de son côté entend poursuivre dans cette voie en passant avec elles un « contrat territorial » : l’Etat contractualiserait l’austérité contre moins d’emploi public, moins de droits et des traitements à la baisse pour les agents et le recul du service public comme l’énonçait François Fillon au Mans le 1° décembre : « On peut faire beaucoup d’économies, y compris sur l’emploi public (…) Je veux passer avec les collectivités locales des contrats de cinq ans, dès le début du quinquennat. On met tout : les économies qu’on va continuer à vous demander, la baisse des normes et des contraintes administratives qui pèsent, les charges insupportables (…) On met de la liberté sur la gestion des personnels, on met de la liberté sur votre organisation (…) ». Un modèle perdant-perdant pour les collectivités, les usagers et les administrés. Et au final la démocratie, les économies escomptées devant se faire par des mutualisations imposées à coup d’intercommunalité au détriment de la souveraineté communale.

L’autre levier concerne le travail des agents et donc le service rendu. Dans son programme, François Fillon ne s’en cache pas : « Porter à 39 heures le temps de travail des fonctions publiques qui devront montrer l’exemple, avec une compensation financière partielle et de meilleures perspectives de carrières. J’ai évoqué l’objectif de réduire de 500 000 les effectifs de la fonction publique en 5 ans. Ce chiffre correspond à l’augmentation du temps de travail. Il est aussi en ligne avec les réformes conduites au Royaume-Uni et en Allemagne qui ont permis le retour au plein emploi ». Laissons aller la comparaison dépourvue de sens avec les autres pays européens qui témoigne simplement de l’alignement filloniste avec la doxa bruxelloise. Selon l’économiste Olivier Passet interrogé par le peu marxiste journal La Tribune : « On se leurre sur le sureffectif public. Certes le poids de nos rémunérations publiques est important. Mais lorsqu’il ne l’est pas chez les autres, il faut alors s’interroger sur le poids de la sous-traitance, qui n’est rien moins qu’une embauche indirecte, comptabilisée en consommation intermédiaire, dont on aurait tort de penser qu’elle est systématiquement plus efficace et moins coûteuse pour le citoyen. D’emblée, la position française paraît bien moins atypique. Cela n’interdit pas de s’interroger sur l’écart considérable qui nous distingue de l’Allemagne, par exemple. Ensuite, il faut rapporter le nombre d’agents à la population. Ce que l’on ne sait pas bien faire, car les statuts sont très variables d’un pays  à l’autre. Néanmoins l’extravagance française paraît bien moins extravagante. Surtout si au lieu de se centrer sur les fonctionnaires, on se focalise sur l’emploi que mobilisent les différents pays sur les grandes fonctions de l’État, indépendamment du statut privé ou public : dans l’administration, la santé, l’éducation, l’action sociale notamment, il apparaît immédiatement que la France n’est pas mieux dotée  en ressources humaines que les autres, et même plutôt moins bien loties que beaucoup d’autres grands pays ». Concentrons-nous plutôt sur la « compensation financière » dont le plus important est le terme « partielle » qui y est accolé. Car François Fillon entend en parallèle réaliser 15 milliards « d’économies » ce qui signifie clairement que les 39h ne sauraient être payées 39h. C’est donc le salaire horaire des fonctionnaires qui va baisser, sans doute pour gage de leur meilleur taux de productivité dans les études européennes que François Fillon aime tant vanter !

Là où François Fillon veut détruire l’Etat comme l’analyse Jean-Luc Mélenchon, c’est le baromètre publié par l’Institut qui entend mettre ses pas dans ceux du gaulliste Paul Delouvrier, ancien résistant et chef de la division financière du commissariat au Plan (la planification, le méchant mot que voilà !), qui vient contredire le bien-fondé de son programme. Celui-ci ne correspond ni à une attente des Français, ni à un besoin de notre pays. Son annonce comme sa mise en œuvre se réduiraient à une démonstration idéologique pour continuer à laisser s’abattre la chape libérale, maintenir les esprits à terre sous le poids du mensonge des dominants et empêcher le peuple de relever la tête. L’affaire n’est pas que comptable. Elle est d’abord politique. Et n’en déplaise aux politiciens qui ressassent les idées de la fin du XXème siècle comme François Fillon, c’est désormais d’Un avenir en commun auquel notre pays aspire.

François COCQ

02 / 01 / 2017

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Recension du livre « Le vol des mots. Le voile des mots »

Francis Daspe et Céline Piot sont professeurs, historiens de formation, et militants du Parti de Gauche. En toute logique, avec Le vol des mots. Le voile des mots (Editions du Croquant, novembre 2016) ils mettent à la disposition du public un petit livre de combat fort clair, revenant aux sources de la gauche et qui vise à réarmer idéologiquement toutes celles et tous ceux que l’ère du temps laisse démunis devant la mêlée confuse du débat public.

Avec patience et pédagogie les deux auteurs ont décidé de s’attaquer aux éléments les plus massifs de la novlangue néolibérale. S’appuyant sur quelques solides références ils montrent comment, comme dans 1984, les mots servent désormais en politique à dire essentiellement autre chose que ce qu’ils veulent dire. Dès lors les règles du débat public sont perverties et la vie démocratique est en grand danger.

Les auteurs passent donc en revue les « gros mots » de la vie politique et nous donnent par la même occasion la possibilité de lister les nombreux procédés grâce auxquels le libéralisme a fini par s’appeler « néo-libéralisme ». C’est d’ailleurs un des premiers aspects de ce hold up politique sur les mots : parvenir à faire croire que la défense de l’ordre établi et des riches est la position la plus moderne ; mais il en existe bien d’autres…

La substitution d’un terme à un autre est une figure récurrente de cette rhétorique. Elle se décline selon deux variantes : dans un cas, par atténuation, cette substitution vide le mot de sa substance et pour ainsi dire le stérilise de toute potentialité émancipatrice ; c’est le cas lorsque vous remplacez « gouvernement » par « gouvernance ». Le glissement discret fait basculer le citoyen d’un ordre politique où la décision lui revient, fût-ce par l’entremise de ses représentants, à une technocratie opaque où les experts se chargent d’applique la seule politique possible, puisque comme s’est évertuée à l’inculquer Margaret Thatcher, « there is no alternative ».

Dans un autre cas de figure, la substitution cherche à discréditer le terme initial : faites d’un laïque un « laïcard » et vous pourrez sereinement vous vanter d’être catholique et gaulliste comme certain candidat à la présidence de la République ; ajoutez un « -isme » à un mot et vous pourrez aller jusqu’à défigurer la devise de la République en étant chef du parti Les Républicains : on pense évidemment au procès sommaire que Nicolas Sarkozy et la droite en général font à l’égalitarisme pour mieux faire renoncer nos concitoyennes et concitoyens à tout désir d’égalité. En politique aussi, qui veut tuer son chien, l’accuse d’avoir la rage.

Il faut aussi débusquer les vocables utilisés en raison de leur puissance de sidération. L’un des plus emblématiques est sans doute « compétitivité » : il semble le fin mot du libéralisme, culpabilise et angoisse les travailleurs et les laisse désemparés devant les exigences jamais satisfaites du dieu marché. Il porte avec lui tout un imaginaire où le monde se partage entre « winners » et « losers » – à ce propos, c’est un léger manque du livre que de faire l’impasse sur l’anglomanie néolibérale.

L’euphémisme, qui est une des astuces les plus utilisées dans la langue de bois néolibérale peut carrément devenir falsification. Nicolas Sarkozy ou Marine Le Pen se sont particulièrement illustrés dans l’accaparement des mots des autres. La stratégie de « triangulation » initiée par les conseillers de Tony Blair, qui consiste à employer les mots de l’adversaire, a fait florès et de nombreux dégâts : c’est ainsi que des candidats de droite réactionnaire et d’extrême-droite en viennent à citer Jean Jaurès ou Guy Môquet. Mais l’exemple le plus criant de falsification est donné sans doute par le mot « gauche » ou encore le mot « socialiste » que les hommes de la rue de Solférino se sont employés avec constance et efficacité à vider de leur substance, en particulier sous le Gouvernement de Manuel Valls.

A force de « transgresser les tabous de la gauche», comme aiment à dire les journalistes, il ne reste en vérité presque plus rien pour séparer la droite de cette gauche-ci. Le discrédit se porte alors sur l’ensemble du spectre politique qui revendiquait cette appellation et place devant une cruelle alternative celles et ceux qui ont dû se résigner à s’appeler « l’autre gauche » : faut-il, oui ou non, renoncer au mot gauche quand on défend le progrès et pour lui substituer quoi ? Cette question posée par l’épuisement du signifiant « gauche » est d’ailleurs l’une des quelques occasions pour les auteurs de questionner la stratégie de Jean-Luc Mélenchon, que par ailleurs ils soutiennent activement. Les lecteurs verront effectivement affleurer moins qu’un doute, le souci que le tournant populiste ne conduise à jeter le « bébé avec l’eau du bain ». S’il est vrai que le mot gauche est « dévoyé » il demeure un point de repère important pour des centaines de milliers de personnes : la salutaire entreprise de France Daspe et Céline Piot consiste à réinscrire ce repère dans le paysage mental du plus grand nombre. Avec quel espoir de réussite ? Nul ne sait et après tout, cela n’est pas nécessaire : il suffit de faire ce que l’on doit.

Et puis, après tout, sur les voies de la clarification politique, faut-il revenir aux fondamentaux ou solder les comptes ? Les faits sont en train de trancher la question.

Aurélien SAINTOUL

Janvier 2017

 

 

 

 

 

 

 

 

Agenda des réunions de l’AGAUREPS-Prométhée

Mardi 14 février 2017 à MONT-DE-MARSAN à 19 heures

Salle Georges Brassens, 285 rue Pierre Benoît

« Le sens des mots. Pour une reconquête culturelle »

 

Francis DASPE et Céline PIOT présenteront leur livre intitulé « Le vol des mots. Le voile des mots » (éditions du Croquant, novembre 2016)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Jeudi 16 février 2017 à BAZAS à 19 heures

Salle Gérard Bonnac, Place de la cathédrale

 

« Pour la reconquête du sens des mots »

 

Francis DASPE présentera le livre intitulé « Le vol des mots. Le voile des mots », co-écrit avec Céline PIOT (éditions du Croquant, novembre 2016)

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Santé et Education, une communauté de destin

Tribune parue sur le site de l’Humanité mardi 20 septembre 2016

http://www.humanite.fr/sante-et-education-une-communaute-de-destin-628879

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Francis DASPE, secrétaire général de l’AGAUREPS-Prométhée, est co-auteur avec Céline Piot du livre « Le vol des mots, le voile des mots » (éditions du Croquant, octobre 2016)

 

La santé et l’éducation ont partagé une communauté de destin au cours de l’Histoire. Ces deux activités furent prises en charge par l’Eglise : à ce titre, elles relevaient du champ de la charité. Le combat laïque et ouvrier, en un mot républicain, s’est évertué à les transférer dans le champ de la solidarité et de l’intérêt général. Ce fut l’objet des lois Ferry de 1881/1882 et de l’avènement de la Sécurité sociale en 1945, étapes décisives.

Education et santé subissent aujourd’hui une offensive libérale de grande ampleur visant à leur démantèlement. Marchandisation et privatisation constituent les deux leviers de l’entreprise de destruction. Le projet de François Fillon de « redressement » de la Sécurité sociale est particulièrement illustratif de la tendance.

Une de ses propositions majeures vise à redéfinir les rôles respectifs de l’assurance publique et de l’assurance privée. L’assurance-maladie (publique) serait invitée à se recentrer sur les affections graves ou de longue durée : ce serait le panier de soins dit « solidaire » ; les autres dépenses du quotidien jugées moins graves devraient être prises en charge par l’assurance complémentaire : ce serait le panier de soins dit « individuel » (en d’autres termes il y aurait déremboursement de certains soins). On peut au passage relever le non sens que constitue la supposée « moindre gravité ». Tout peut devenir grave s’il n’est pas soigné à temps, d’autant plus que la hausse des renoncements aux soins devient un inquiétant problème de santé publique. C’est un raisonnement de la même veine que celui de Marine Le Pen pensant que les microbes disposeraient (ou pas) de papiers…

La parallèle santé / éducation prend alors tout son sens. C’est instaurer une santé à deux vitesses, comme le socle commun de compétences fait triompher une vision minimaliste et utilitariste des savoirs dans l’éducation. C’est dérouler le tapis rouge aux intérêts du privé qui s’engouffreront dans la manne que représentent les soins non remboursés par l’assurance-maladie publique. Comme les officines de cours privés ont saisi l’occasion de compenser la transmission de savoirs rabougris et racornis du socle, en bénéficiant de surcroît d’exonérations fiscales. Le panier de soins individuel fait penser au chèque éducation que les libéraux rêvent de mettre en place pour parachever le grand marché de l’éducation auquel ils aspirent. La marchandisation et la privatisation de la santé trouve son pendant dans la notion d’investissement éducatif que les libéraux veulent imposer aux familles pour le seul bénéfice d’intérêt privés.

Il existe un point commun à ces évolutions constatées dans l’éducation et la santé : François Fillon. Ministre de l’éducation nationale, il avait porté la loi d’orientation d’avril 2005 qui instaurait le socle commun, repris ensuite par la loi Peillon de juillet 2013. Désormais candidat aux présidentielles,  il annonce vouloir procéder à la désintégration de la branche maladie de la Sécurité sociale, après avoir porté de rudes coups à une autre branche, celle des retraites par répartition.

 

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LETTRE DU MOIS DE L’AGAUREPS-PROMÉTHÉE N° 124 NOVEMBRE / DECEMBRE 2016

N° 124 – Novembre / Décembre 2016

Sommaire du numéro 124

  • Editorial de Sylvie PUJADE : « Le sens des mots et l’hégémonie culturelle» page 2
  • Tribune de François COCQ : « La laïcité pour la nulle : rappels à Madame Le Pen» page 3
  • Tribune de Francis DASPE : « L’investissement éducatif au cœur des réformes contre-libérales» page 5
  • Tribune de Pascal LANGLOIS : « Lorant Deutsch et l’Histoire : pour un enseignement débarrassé des charlatans et des idéologies nationales» page 7
  • Texte de François COCQ : « Macron : sortie de route» page 9
  • Bibliographie page 11
  • Agenda des réunions de l’AGAUREPS-Prométhée page 14
  • Une fiche d’adhésion (facultative mais conseillée…) pour 2016 page 15

 

 

Le sens des mots et l’hégémonie culturelle  

Dans ses Cahiers de prison, rédigés entre 1926 et 1937, le théoricien politique italien Antonio Gramsci indiquait que la maîtrise du vocabulaire est nécessaire dans le combat pour l’hégémonie culturelle et politique. De plus en plus de mots sont détournés de leur sens originel, falsifiés, devenant l’enjeu de batailles idéologiques. On sait bien que les mots varient en fonction du contexte social et politique dans lequel ils évoluent.

Le combat idéologique a constitué une des raisons d’être de l’AGAUREPS-Prométhée. En témoigne son inlassable travail depuis près de 14 ans maintenant. C’est avec fierté que nous voyons plusieurs de nos camarades confirmer par leurs écrits l’engagement de l’AGAUREPS-Prométhée en première ligne pour la reconquête de l’hégémonie culturelle.

C’est le cas récemment du livre de Céline Piot et Francis Daspe qui vient de sortir aux éditions du Croquant en novembre 2016. Il dénonce cette « grammaire du renoncement », qui justifie le titre de l’ouvrage[1]. Il en va de même du livre sur la laïcité de François Cocq (co-écrit avec Bernard Teper, éditions Eric Jamet) sorti quelques semaines auparavant. L’actualité nous montre à quel point la laïcité est instrumentalisée à des fins opposées à son ambition originelle[2]. Dès la fin des vacances, Francis Daspe, en coopération avec Paul Vannier, avait appliqué au champ de l’éducation la nécessité du combat des idées[3].

L’activité de l’AGAUREPS-Prométhée se poursuit bien évidemment au quotidien. Cette Lettre du mois en offre des exemples avec quelques tribunes. C’est ainsi que François Cocq montre à quel point Emmanuel Macron vole les mots pour les vider de leur substance. Sans nul doute qu’un examen approfondi de la sémantique de Macron donnerait matière à alimenter une suite au vol des mots.  Quant à Marine le Pen, le dévoiement de la laïcité est sidérant par son caractère décomplexé. Une version de la « société du spectacle » théorisé par Guy Debord est mise en exergue par Pascal Langlois avec Lorant Deutsch qui tord la réalité historique à fins idéologiques. C’est aussi Francis Daspe qui montre à quel point la notion d’investissement éducatif constitue le cheval de Troie des politiques libérales qui déstabilisent l’école de la République.

Céder sur les mots équivaut à céder sur les choses. Sans contexte, il ne reste que des croyances. Les mots traduisent des équilibres issus de rapports de force entre le peuple et les élites. Sans aucun doute des livres utiles pour les fêtes de d’année…

Sylvie PUJADE 10 / 11 / 2016

 

 

La laïcité pour la nulle : rappels à Madame Le Pen 

Tribune parue le 18 octobre 2016 sur le site du Plus de L’Obs sous le titre « La religion a inventé la laïcité ? Quelques rappels utiles à Marine Le Pen ».

http://leplus.nouvelobs.com/contribution/1567369-la-religion-catholique-a-invente-la-laicite-quelques-rappels-utiles-a-marine-le-pen.html

François COCQ est président de l’AGAUREPS-Prométhée et co-auteur avec Bernard TEPER de « La Laïcité pour 2017 et au-delà, de l’insoumission à l’émancipation, aux éditions Eric Jamet éditeur, octobre 2016.

Et soudain, Marine Le Pen a surgi au bout du fil. Alors que ce lundi 17 octobre l’animateur de RMC Jean-Jacques Bourdin rappelle la volonté du Front national d’interdire les signes religieux ostentatoires dans l’espace public, la candidate Le Pen dégaine son téléphone pour confirmer cette position avant d’afficher sa pseudo-laïcité à visée sélective en rhabillant la laïcité en fille aînée de l’Eglise : « la religion catholique n’a pas de signe ostentatoire et pour une raison simple, c’est peut-être parce c’est elle qui a inventé en réalité la laïcité ».

La provocation est bien sûr grossière et absurde et chacun a conscience de la manière dont la loi de 1905 a été arrachée à l’Eglise catholique qui n’a d’ailleurs depuis eu de cesse de reconquérir du terrain, comme en attestent les irruptions intempestives du Pape dans nos affaires intérieures. Chacun mesure tout autant à quel point la laïcité est le fruit d’une lente sédimentation d’insoumissions individuelles et collectives qui, du gallicanisme au déisme en passant par la philosophie des Lumières, ont permis d’ouvrir un chemin vers l’émancipation en permettant à chaque être humain de devenir maître de sa réflexion sur l’infini et de l’éventuelle perspective spirituelle qu’il y attache en étant libéré des vieilles chaînes de l’aliénation religieuse.

 

Ce propos ne doit donc pas nous détourner de la mesure préconisée par Madame Le Pen sur l’interdiction de signes religieux ostentatoires dans l’espace public, entendre dans la rue comme elle l’a confirmé à l’antenne: « Il est temps d’élargir la loi de 2004 pour nous permettre d’interdire au nom de la laïcité tous les signes ostentatoires dans l’espace public, ce qui permettra également de les interdire dans les entreprises ». Cette proposition, à visée grossièrement électoraliste, est autrement plus dangereuse en ce qu’elle nie en son fondement le principe de laïcité et notamment la liberté de conscience qui y est attachée.

Madame Le Pen use ainsi d’une définition fourre-tout de l’espace public et de l’espace privé. C’est au prix de cette confusion qu’a émergé au cœur de l’été le débat sur le burkini. Souvenons-nous : il était au départ question d’usage dudit habit de bain dans le cadre d’une journée privée dans un parc de loisir privé. Front National et élu-e-s en tous genres en pertes de repères s’en sont pourtant saisis pour vouloir faire interdire la manifestation. Avant que de porter la revendication d’interdiction sur les plages, espace public estival, et de servir ainsi la victimisation dont use l’islamisme pour agréger autour d’une identité non plus spirituelle mais politique.

 

Marine Le Pen confirme donc la manœuvre et le piège tendu par le Front national et ses porteurs de parole comme Nicolas Sarkozy. Considérer comme espace public tout ce qui est situé hors les murs est un voile jeté sur la liberté de conscience. La laïcité est au contraire le principe d’organisation sociale et politique qui assure le plus haut degré de liberté en garantissant la liberté de conscience et en refusant tout préalable religieux pour adhérer à la communauté politique des citoyens. Elle doit pour cela non pas se contenter de distinguer la sphère publique de la sphère privée mais exiger la stricte séparation entre la société civile d’une part et les sphères de l’autorité politique et de constitution des libertés de l’autre (école, services publics, protection sociale). Autrement dit, c’est la nature de l’activité qui définit l’application dans l’espace du principe de laïcité et non pas la géographie. Les signes religieux ostentatoires sont interdits à l’école non pas parce que l’école n’est pas la maison mais parce que l’école est publique, gratuite, laïque et obligatoire et qu’elle est le lieu commun de l’acquisition des savoirs et de la construction individuelle et collective de l’enfant, sujet politique en devenir.

Réfléchissons-y un instant. Si les signes religieux étaient interdits dans tout l’espace public, la possibilité de vivre sa conviction religieuse serait renvoyée aux seuls espaces non pas privés mais personnels et communautaires, autrement dit la maison et les lieux de culte. L’attachement à la foi pourtant garanti par la liberté de conscience devrait ainsi être caché. Voilà bien sûr qui contrevient à la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 qui proclame que « nul ne doit être inquiété pour ses opinions, mêmes religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la Loi ». Les conséquences en seraient terribles, allant du repli sur soi à la fortification du lien communautaire et identitaire.

 

Dans sa pseudo-laïcité anti-islam, Marine Le Pen fait le jeu du courant politique qu’est l’islamisme et qui nourrit son versant djihadiste qui frappe à travers le terrorisme. La même use pourtant des mêmes ressorts identitaires pour stigmatiser nombre de nos compatriotes par des amalgames sordides entre l’islam, qui est une religion et dont la foi et la pratique relèvent de la liberté de conscience de chacun et doivent être à ce titre garanties, et l’islamisme qui sous couvert de spirituel est en réalité une forme particulière de l’islam politique dont l’irruption dans le champ temporel doit être combattue.

La place et le rôle accordés à la laïcité sont l’un des éléments structurants du débat public à l’approche des échéances électorales de 2017. Deux axes antagonistes peuvent guider la campagne et le scrutin qui s’en suivra : soit la fragmentation entre ce qui nous distingue, soit le rassemblement sur ce qui nous rassemble. La laïcité est l’ennemi du premier et le vecteur du second. Madame Le Pen est le vecteur du premier et l’ennemi du second.

François COCQ

 

 

 

L’investissement éducatif au cœur des contre-réformes libérales

Tribune parue le 30 août 2016 sur le site de Politis.

http://www.politis.fr/articles/2016/08/linvestissement-educatif-au-coeur-des-contre-reformesliberales-35250/

Francis Daspe est co-auteur avec Paul Vannier du livre « Manifeste pour l’école de la 6° République » (éditions du Croquant, août 2016). Il est également responsable de la Commission nationale Education du Parti de Gauche et Secrétaire général de l’AGAUREPS-Prométhée.

 

En matière d’éducation, les contresens idéologiques et les renoncements politiques ont caractérisé le quinquennat qui s’achèvera l’an prochain. Un verdict identique serait valable pour le précédent quinquennat. Un dénominateur commun solidarise en effet les politiques menées par Nicolas Sarkozy et François Hollande : le concept d’investissement éducatif. C’est un véritable venin qui catalyse les dernières réformes éducatives.

Le principe de base est fort simple. Pour les libéraux, le rôle de la puissance publique doit se limiter à la transmission de connaissances de base aux élèves. Celles-ci correspondent grosso modo aux apprentissages fondamentaux déclinés dans la version minimaliste et utilitariste du socle commun de compétences de la fin de la scolarité obligatoire au collège. Toute acquisition de savoirs au-delà de ce « smic culturel » est susceptible de permettre à celui qui en est le bénéficiaire d’accéder à un métier lui permettant des gains financiers dans sa future vie professionnelle d’adulte. Par conséquent, les libéraux considèrent que l’opération doit relever d’un investissement de la part des familles, et non pas être une dépense de la puissance publique. Un investissement d’ordre éducatif en somme.

Cette logique trouve sa traduction concrète dans certaines réalités et certains projets. La très contestée réforme du collège l’illustre parfaitement, par le rabougrissement organisé des savoirs transmis. C’est le cas aussi de la floraison des officines de soutien scolaire censées compenser, pour ceux qui en ont les moyens, les insuffisances d’une transmission de savoirs ainsi volontairement rabougris. Cela va de pair avec les exonérations fiscales dont bénéficient les cours particuliers financés par les familles à leurs rejetons. Et au final, Acadomia prospère… Il est vrai que ces dépenses génèrent des flux financiers en circuit fermé : l’argent ne sort pas réellement de l’entre-soi de l’oligarchie. Il faut bien fluidifier le système, tout en écartant les autres dont la promotion pourrait troubler cette élite déjà installée…

La logique du chèque éducation s’inscrit pareillement pleinement dans le cadre de l’investissement éducatif. Chaque famille doit être responsable de ses choix en matière de scolarité des ses enfants. Il convient alors de faire jouer la concurrence en évoluant dans le labyrinthe d’un système éducatif transformé en marché. Le triptyque infernal des libéraux peut donc se mettre en route pour produire ses effets dévastateurs : individualiser, responsabiliser, culpabiliser. L’absurde de cette logique conduit à l’endettement des familles les plus modestes pour financer les études des enfants. Et c’est ainsi que l’on crée le scandale de la dette étudiante, explosif dans les pays anglo-saxons, en passe de le devenir de manière semblable en France. Ou celui des étudiants salariés, principale cause de l’échec au niveau du Supérieur.

Pour l’Ecole de la République, la menace porte un nom : la financiarisation de son fonctionnement et la marchandisation des savoirs. Il y a un danger mortifère à concevoir l’organisation de l’école comme un marché. L’idéologie dominante n’a pas épargné l’école, octroyant une place considérable aux concepts liés à l’économie de marché. Ces concepts agissent, en toute circonstance, comme une vérité révélée. Le dogme de la main invisible et les autres arguments métaphysiques du libéralisme ont été introduits dans le système éducatif. Ils y sont à l’œuvre et y impriment puissamment leur marque. Il y a bien urgence à contrecarrer la notion d’investissement éducatif si l’on veut éviter que ce venin ne paralyse l’école de la République.

Francis DASPE

 

 

Lorant Deutsch et l’Histoire : pour un enseignement débarrassé des charlatans  et des idéologies nationales

Pascal LANGLOIS est membre de l’AGAUREPS-Prométhée. Se définissant comme républicain et socialiste insoumis, il est également militant syndical dans l’Education nationale.

 

La polémique récente suscitée par la venue de Lorànt Deutsch, comédien et auteur d’ouvrages de vulgarisation de l’Histoire de France, au salon Histoire de Lire de Versailles prévu le 4 novembre 2016 (1), montre à quel point l’enseignement de cette discipline est un enjeu politique qui met à mal le respect de la laïcité à l’école.

Le comédien était l’invité du salon Histoire de Lire de Versailles, une initiative du Conseil Départemental des Yvelines présidé par Pierre Bédier et appuyée par l’Inspection pédagogique régionale d’histoire-géographie auprès des chefs d’établissements, pour parler de l’Histoire de France aux élèves de toutes les classes de Quatrième de la ville de Trappes. Cette conférence, en fait obligatoire pour les élèves comme pour leurs professeurs, a été déclinée par quelques enseignants qui ont dénoncé « fermement le projet et les principes qui l’animent », à savoir « faire aimer la France et la République au travers d’une histoire présentée sous la forme d’un roman national » (2).

La réaction de ces enseignants relève d’abord du principe de liberté pédagogique, reconnu dans leur statut, mais également par le fait qu’il ne relève pas de leur rôle de « faire aimer la France », contrairement à ce qu’affirme un conseiller départemental divers droite des Yvelines qui souhaite que « l’enseignement de l’histoire de France nous rendre fiers de ce que nous sommes à travers l’enseignement des grandes figures ».

Il faut dire que Lorànt Deutsch, royaliste proclamé qui se définit comme un passionné d’histoire non militant, n’a pas laissé indifférents les enseignants d’Histoire à la suite de ses publications de vulgarisation qui ont eu un énorme succès de librairie. « Approximations historiques », « partis pris idéologiques », « erreurs sur la méthode » lui sont reprochés notamment quand il évoque la bataille de Poitiers gagnée par le très chrétien Charles Martel sur les Sarrasins musulmans en 732, épisode particulièrement polémique récupéré par les militants identitaires et d’extrême droite en général (3). D’ailleurs, lors de la polémique qui suivit la publication de ces ouvrages, le journal très à droite Valeurs Actuelles fut le seul à prendre la défense de cet historien improvisé (4).

Ainsi donc, sur la pression d’un conseil départemental de droite relayé par les autorités académiques, un comédien-écrivain aux idées royalistes assumées peut être promu professeur d’Histoire auprès de collégiens !

L’enseignement de l’Histoire ne se résume aux anecdotes et aux images d’Epinal de la vie des grands personnages qui l’ont marquée ; c’est, comme le souligne justement ces professeurs, « une science qui permet de comprendre le passé par une étude critique et dépassionnée » et « d’amener les élèves vers la connaissance ».

C’est ce qui fait que l’école, l’enseignement, l’éducation, par le nécessaire respect du principe de laïcité, doivent être préservés de l’influence des charlatans comme des idéologies politiques nauséabondes. On ne forme pas des citoyennes et des citoyens capables de penser par eux-mêmes en leur enseignant une discipline, l’Histoire, de manière biaisée et idéologiquement orientée.

(1) http://www.leparisien.fr/trappes-78190/trappes-la-conference-de-lorant-deutsch-pour-les-collegiens-fait-des-histoires-19-10-2016-6228810.phpv

(2) https://aggiornamento.hypotheses.org/3533

(3) https://bigbrowser.blog.lemonde.fr/2012/07/10/histoire-polemique-autour-du-metronome-de-lorant-deutsch/

(4) https://www.valeursactuelles.com/trappes-un-professeur-dhistoire-nest-pas-la-pour-faire-aimer-la-france-65824

Pascal LANGLOIS Novembre 2016

 

 

 

Macron : sortie de route  

Note de blog de François COCQ

https://cocq.wordpress.com/2016/10/12/macron-sortie-de-route/

 

Emmanuel Macron tenait mardi 11 octobre au Mans le deuxième de ses trois prétendus rendez-vous de « diagnostic ». Si l’ex-ministre refuse d’endosser un programme, ses constats tiennent pourtant déjà de la feuille de route : « La première cause profonde du chômage, c’est notre modèle de protection sociale et son financement » a-t-il ainsi lancé. En rejetant la responsabilité du chômage sur les salariés et sur le lien social qui les unit, Emmanuel Macron ne se contente pas d’assumer sans ambages son néo-libéralisme, il déconstruit l’idée même de collectif humain au profit du culte de l’individualisme. Sortie de route.

« La première cause profonde du chômage, c’est notre modèle de protection sociale et son financement. […] La deuxième, cause du chômage français, ce sont les normes : trop rigides, trop nombreuses, trop instables ». En abordant d’un côté la protection sociale et de l’autre la régulation (ou la dérégulation en l’occurrence) du marché du travail, Emmanuel Macron s’en prend dans son ensemble à ce qu’il est convenu d’appeler notre « modèle social ». Sans surprise, sur le deuxième aspect, l’ex ministre qui s’est fraîchement auto-exfiltré du gouvernement pour cause d’ambitions personnelles, revendique son néolibéralisme. Il dénonce ainsi les normes qui régissent le droit du travail, considérant qu’« elles apparaissent comme des boucliers mais se révèlent des murailles ».  Eminence grise de la loi El Khomri de sinistre mémoire qui introduit l’inversion des normes, il persiste et signe : « J’assume totalement le principe d’inversion des normes. Il faut transférer la fabrication des normes aux branches et aux entreprises ». Il n’y a donc rien à attendre de ce côté, Emmanuel Macron est un néolibéral qui s’assume.

L’élément nouveau provient de la responsabilité première, la culpabilité même, qu’accorde Emmanuel Macron à notre modèle de protection sociale. Entendons-nous : la protection sociale est l’ensemble des mécanismes de prévoyance collective qui permettent aux individus ou aux ménages de faire face financièrement aux conséquences des risques sociaux, c’est-à dire-aux situations pouvant provoquer une baisse des ressources ou une hausse des dépenses. La protection sociale a donc à la fois des objectifs matériels et sociaux (réduire l’inégalité dans les risques de la vie et assurer aux individus un minimum de revenus leur permettant d’être intégrés à la société). Là où la protection sociale est donc conçue comme une réponse aux risques sociaux, elle se transforme chez Emmanuel Macron en pêché originel. Par nature, le haut niveau supposé de protection sociale des salariés engendrerait selon lui le chômage. Alain Juppé et Nicolas Sarkozy ne disent pas autre chose avec leur discours sur « l’assistanat ». Ce ne sont donc plus seulement les normes qu’Emmanuel Macron entend inverser mais bel et bien la responsabilité du chômage qui serait le fait de l’individu.

A ce titre, Emmanuel Macron va plus loin lorsqu’il évoque le rôle négatif que joueraient notre modèle de protection sociale… et « son financement ». En effet, dès lors que la responsabilité du chômage repose sur l’individu, celui-ci devient à titre personnel comptable de son emploi… ou de son non-emploi. Chacun est donc appelé à capitaliser à titre individuel dans un modèle à l’anglo-saxonne. Ce faisant, en détruisant l’architecture de notre modèle social, Emmanuel Macron délite ce qui « fait société ». Dans la République française, le peuple n’est pas une juxtaposition d’individus. Il se définit en tant que corps politique constitué qui a justement fait le choix d’une construction collective qui seule permet d’affirmer le travail en tant que droit. Le préambule de la constitution 1946 repris dans celle de 1958 l’affirme d’ailleurs avec force : « Chacun a le devoir de travailler et le droit d’obtenir un emploi ». La sortie mancelle d’Emmanuel Macron n’est donc pas seulement qu’un énième tête-à-queue néolibéral mais bel et bien une queue de poisson faite au peuple. Sortie de route.

François COCQ 12 / 10 / 2016

 

Agenda

A Bordeaux, le 23 / 11 / 2016

Chers camarades,

L’AGAUREPS-Prométhée vous convie

Le vendredi 9 décembre 2016 à BORDEAUX

Athénée municipal, Place Saint-Christoly à partir de 19 heures 30

à une conférence / débat

« Après deux quinquennats de casse, quelle école pour la 6° République ? »

Francis DASPE, président de la Commission nationale Education du Parti de Gauche et secrétaire général de l’AGAUREPS-Prométhée, présentera son nouveau livre, « Manifeste pour l’école de la 6° République » (éditions du Croquant, août 2016, réédition octobre 2016

Animation Marin AURY

Amitiés républicaines et sociales

Pour l’AGAUREPS-Prométhée,  le Secrétaire général  Francis Daspe

 

 

 

[1]  Francis DASPE et Céline PIOT, Le vol des mots, le voile des mots, éditions du Croquant, novembre 2016

[2] François COCQ et Bernard TEPER, La laïcité pour 2017 et au-delà. De l’insoumission à l’émancipation, Eric Jamet éditions, octobre 2016

[3] Francis DASPE et Paul VANNIER, Manifeste pour l’école de la 6° République, éditions du Croquant, août 2016, réédition novembre 2016

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Réunion sur l’éducation de l’AGAUREPS-Prométhée à Mont-de-Marsan

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Chers camarades,

L’AGAUREPS-Prométhée vous convie

Le vendredi 21 octobre 2016 à MONT-DE-MARSAN

Salle du Petit Bonheur,

Rue de la Ferme de fatigue

à partir de 19 heures

 

à une conférence / débat

« Après deux quinquennats de casse, quelle école pour la 6° République ? »

 

Francis DASPE, président de la Commission nationale Education du Parti de Gauche et secrétaire général de l’AGAUREPS-Prométhée, présentera son nouveau livre, « Manifeste pour l’école de la 6° République » (éditions du Croquant, avril 2016)

 

Animation Céline PIOT

 

Amitiés républicaines et sociales

Pour l’AGAUREPS-Prométhée,  le Secrétaire général  Francis Daspe

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Conférence / débat sur l’éducation à Bazas de l’AGAUREPS-Prométhée

Après deux quinquennats de casse, quelle école pour la 6° République ?

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L’AGAUREPS-Prométhée organise une conférence / débat sur l’éducation à Bazas vendredi 30 septembre 2016, salle Gérard Bonnac, à partir de 20 heures 30 (place de la Cathédrale).

Le thème sera « Après deux quinquennats de casse, quelle école pour la 6° République ? ».

 

Francis DASPE, président de la Commission nationale Education du Parti de Gauche et secrétaire général de l’AGAUREPS-Prométhée, présentera son nouveau livre, « Manifeste pour l’école de la 6° République » (éditions du Croquant, avril 2016).

Patrice KADIONIK, universitaire et conseiller municipal divers gauche de Bazas, évoquera la situation de l’enseignement supérieur.

 

Cinq ans après l’engagement du candidat Hollande à consacrer à l’école les moyens qui lui avaient été retirés par Nicolas Sarkozy, cet ouvrage établit un inventaire de la continuité entre la politique éducative de la droite et de l’actuel gouvernement : mise en place des rythmes scolaires, contre-réforme du collège, remises en cause de la gratuité, de l’égalité et de la laïcité.

À un an de l’élection présidentielle, c’est l’occasion de la formulation d’un autre projet pour l’école dans une autre République.

Entrée libre.

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Après deux quinquennats de casse, quelle école pour la 6° République ?

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L’AGAUREPS-Prométhée organise une conférence / débat sur l’éducation à Thuir, mardi 27 septembre 2016, salle Anis, Maison des Jeunes et de la Culture (2° étage), à partir de 19 heures.

Le thème sera « Après deux quinquennats de casse, quelle école pour la 6° République ? ».

Francis DASPE, président de la Commission nationale Education du Parti de Gauche et secrétaire général de l’AGAUREPS-Prométhée, présentera son nouveau livre, « Manifeste pour l’école de la 6° République » (éditions du Croquant, avril 2016).

 

Cinq ans après l’engagement du candidat Hollande à consacrer à l’école les moyens qui lui avaient été retirés par Nicolas Sarkozy, cet ouvrage établit un inventaire de la continuité entre la politique éducative de la droite et de l’actuel gouvernement : mise en place des rythmes scolaires, contre-réforme du collège, remises en cause de la gratuité, de l’égalité et de la laïcité.

À un an de l’élection présidentielle, c’est l’occasion de la formulation d’un autre projet pour l’école dans une autre République.

Entrée libre.

 

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LETTRE DU MOIS DE L’AGAUREPS-PROMÉTHÉE N° 123 SEPTEMBRE / OCTOBRE 2016

Sommaire du numéro 123

  • Editorial de François COCQ « Enigmes de la politique des bas-fonds» page 2
  • Texte de Céline PIOT : « La Ville de Mont-de-Marsan se couche devant la finance spéculative : les choix peu courageux et effroyablement identiques de la droite et du PS…» page 3
  • Tribune de Francis DASPE : « Grand écart entre marché et forteresse. Le Brexit et l’Union» page 8
  • En librairie : de Francis DASPE et Paul VANNIER, « Manifeste pour l’Ecole de la Sixième République» page 10
  • Agenda AGAUREPS-Prométhée page 11

 

 

 

Enigmes de la politique des bas-fonds

« Les bas-fonds de l’Assemblée s’appelaient la Plaine. Il y avait là tout ce qui flotte ; les hommes qui doutent, qui hésitent, qui reculent, qui ajournent, qui épient, chacun craignant quelqu’un[1] ». Deux siècles après, leurs descendants sont tous de sortie pour candidater sinon à l’élection présidentielle du moins à l’une des trois primaires (PS et satellites, EELV, droite) qui la précèdent.

La monarchie présidentielle est un désastre. Parce que l’hérédité élective de la Caste ne saurait souffrir l’émulation, les candidats potentiels sont sommés de goûter au préalable aux bras coudés de l’alambic de la primaire. Incroyablement, tous s’y adonnent avec une délectation narcissique.  Il faut dire que chacun-e est tenu de concourir pour exister à titre personnel ou pour labelliser en interne le courant qu’il anime.

Pourtant, la profusion des candidats fait la démonstration par l’absurde de l’inefficacité du process : voilà les alchimistes de la 5ème réduits à instaurer au pied levé des « primaires des primaires ». Là via un seuil de parrainages. Plus loin en usant du veto sondagier, comme Arnaud Montebourg qui voudrait frapper François Hollande d’impeachment.

Quel qu’en soit le niveau, il est un point commun à ces démarches dilatoires : elles soustraient au peuple souverain la décision. Les primaires, parce qu’elles officient d’abord en tant que tamis social, font leur office de filtre politique.

Rien de bon ne sortira de ce petit monde confiné qui fonctionne en vase clos. Les transferts de voix espérés d’un côté seront abandonnés d’un autre. Le paysage politique se vitrifie. Cette agonie démocratique construit lentement le lit de l’extrême-droite. Le recentrage du débat autour des questions d’identité a renforcé la redéfinition du moi en termes communautaires au détriment de l’universalisme. La construction de l’individu par la frontière humaine qu’il se donne nourrit un processus ségrégatif. Déjà, les passages à l’acte violents se multiplient. Le spectre de la guerre civile rôde.

Parce qu’au-delà il n’y a plus de filet de rappel, 2017 est un point de passage obligé. A côté de la compétition électoraliste stérile et frivole des uns, la dispute politique des autres sera un combat décisif pour l’hégémonie culturelle. Que la seconde supplante la première et nous serons prêts à lutter pour construire un avenir dont il nous appartiendra qu’il se concrétise en commun.

« A de certaines heures la société humaine a ses énigmes, énigmes qui pour les sages se résolvent en lumière et pour les ignorants en obscurité en violence et en barbarie[2]»

François COCQ  16 / 09 / 2016

 

 

 

 

La Ville de Mont-de-Marsan se couche devant la finance spéculative :

les choix peu courageux et effroyablement identiques de la droite et du PS…

Comme des milliers de communes (environ 5 000), la Ville de Mont-de-Marsan a souscrit depuis 2006 plusieurs emprunts, appelés « produits structurés » par les banques mais qu’il est plus juste de nommer « prêts toxiques ». En France, il y aurait 32,1 milliards d’euros d’emprunts « structurés », dont 18,8 milliards d’euros à risque. Ces emprunts créent dès lors une véritable dette illégitime puisque les prêts toxiques contreviennent à l’intérêt général et à l’intérêt local, les surcoûts se traduisant inéluctablement par des coupes budgétaires au détriment des services publics et des besoins essentiels de la population.

Le citoyen peut être étonné de la crédulité des élus face aux bonimenteurs des établissements financiers, en particulier Dexia. À leur décharge, le système est complexe, d’autant que les banques ont construit des produits dans le but principal d’augmenter leurs marges et de garder captifs les collectivités locales et les établissements publics tout en leur faisant supporter l’intégralité d’un risque que ces emprunteurs étaient incapables d’appréhender et de maîtriser. En outre, invoquant la décentralisation, l’État est resté très passif.

Alors que, désormais, la toxicité de ces prêts est reconnue, était-il judicieux de la part de la majorité des élus de Mont-de-Marsan (droite et PS de concert) d’accepter en 2015 le protocole transactionnel avec la structure portant les encours des dettes de l’ex banque Dexia afin que la Ville utilise un fonds de soutien « aidant » à rembourser une partie des indemnités des emprunts toxiques ? Nous ne le pensions pas en 2015, nous ne le pensons toujours pas en 2016. Voyons pourquoi.

Les prêts toxiques : un rapide rappel général pour mieux comprendre [3]

Plusieurs banques, en particulier Dexia, ont vendu des produits financiers ayant fait entrer nombre de collectivités locales dans le monde de la spéculation qui leur est pourtant interdit par la loi. Les banques ont toutefois su user d’imagination pour contourner la règlementation. Le succès des prêts « structurés » est venu qu’en contrepartie d’une prise de risque financier, ils ont permis à l’emprunteur de bénéficier durant les premières années d’un taux d’intérêt bonifié par rapport au taux de marché. Mais c’est cette particularité qui explique aussi les déboires des collectivités.

En effet, ces emprunts présentent un risque important car, malgré leur nom trompeur de « TOFIX », leur taux dépendent de l’imprévisible évolution d’indices relatifs au cours des devises ou des matières premières. Comme l’explique Patrick Saurin, spécialiste des dettes locales, ces prêts, tel Janus, ont deux facettes (l’une visible, l’autre cachée) car ils sont la combinaison d’un prêt bancaire classique à taux fixe ou à taux variable (la face visible) et d’une ou plusieurs options vendues à l’emprunteur par la banque (la face dissimulée). Or, c’est précisément la vente de ces options portant sur un actif sous-jacent qui permet de dégager les ressources nécessaires pour bonifier le taux de la première période.

Mais, ensuite, l’emprunteur entre dans une seconde période, celle du risque, le taux dépendant désormais de la valorisation de ces options. Puis, sitôt les options achetées aux collectivités par les banques prêteuses, celles-ci s’empressent de les revendre avec bénéfices à d’autres banques parmi lesquelles on retrouve notamment Goldman Sachs, Morgan Stanley ainsi que les grandes banques impliquées dans le scandale relatif à la manipulation frauduleuse du LIBOR (taux interbancaire proposé à Londres), en particulier Barclays, BNP Paribas, Crédit Suisse, Deutsche Bank, HSBC, JPMorgan, UBS et Royal Bank of Scotland.

Ce système de dupes signifie que les professionnels des marchés financiers se sont protégés en se couvrant alors même qu’ils persuadaient les maires que le risque ne se réaliserait jamais. Les prêteurs ont donc réussi à imposer une situation paradoxale : au lieu d’être rémunérés pour prendre un risque (de crédit) supplémentaire, ils l’ont été pour faire prendre un risque (de taux) à leurs clients. Afin de tirer un maximum de profit des moindres opportunités financières, les banques ont multiplié les « prêts structurés ».

Outre les risques que courent les emprunteurs, ces prêts toxiques ont bien d’autres défaillances : manque total de transparence ; illégalité de l’indexation sur le franc suisse plus que probable ; transformation par les banques des crédits qu’elles consentent en titres qu’elles revendent sur les marchés financiers, de sorte que l’emprunteur règle ses échéances à un interlocuteur qui n’est pas forcément celui qui supporte le risque ; fuite en avant des banques par le biais de la renégociation des crédits qui, sous couvert de « gestion active de la dette », accentue encore plus la toxicité du prêt car la dette réaménagée a pour but d’augmenter la marge des banques ; impossibilité pour les emprunteurs de régler l’intégralité des surcoûts liés à la sortie des prêts, les banques ayant pris soin de verrouiller la sortie grâce à des clauses plus que dissuasives…

À partir de 2008, consécutivement à la crise des subprimes de 2006-2007, s’ouvre une crise bancaire marquée par un renchérissement supplémentaire du crédit et par une augmentation du taux interbancaire. Les banques entrent en cessation de paiement, et la plupart des pays industrialisés dans une grave récession. La France, pendant la présidence de Nicolas Sarkozy (UMP), mais aussi la Belgique et le Luxembourg ont alors mis en place plusieurs plans de sauvetage pour aider Dexia. En d’autres termes, ce sont les contribuables qui ont payé en lieu et place des banques alors que ce sont elles qui ont créé les dettes illégitimes. Sous le mandat de François Hollande (PS), a été créé un fonds de soutien de 50 millions d’euros pour « aider » les collectivités territoriales à financer le coût de sortie ou de réduction du risque de leurs emprunts structurés les plus sensibles. C’est l’acceptation de ce fonds de soutien qui a été au cœur de la séance exceptionnelle du conseil municipal de Mont-de-Marsan le 16 juillet 2015. Voyons en quoi ce vote manque de courage et pourquoi ce fonds de soutien s’apparente davantage à une entourloupe qu’à une véritable aide.

La situation à Mont-de-Marsan en juillet 2015

 Cette séance du conseil municipal du 16 juillet 2015 avait pour objectif d’autoriser la municipalité à signer un protocole transactionnel avec la SFIL (structure qui porte les encours des dettes de l’ex banque Dexia) afin de mettre fin aux différends opposant la Ville de Mont-de-Marsan d’une part et CAFFIL, SFIL et Dexia Crédit Local d’autre part au sujet des contrats des prêts toxiques.

La Ville porte 4,5 millions d’euros d’encours sur un prêt indexé sur la parité euro/franc suisse et 4,5 millions d’euros sur un prêt structuré CMS (produit de pente). Plus l’euro est faible, plus le taux et l’indemnité de remboursement sont défavorables aux Montois. Jusqu’en janvier 2015, la Banque nationale suisse maintenait une parité à 1,20. À cette date, elle a supprimé le taux plancher, ce qui a entraîné une chute de la valeur de l’euro par rapport au franc suisse, 1 euro valant dès lors 1,05 franc suisse. Le taux a mécaniquement grimpé à 23,83%, alors que la prévision était de 13,5%.

En 2013, la Ville de Mont-de-Marsan avait assigné en justice la banque Dexia à propos des deux prêts structurés les plus problématiques. En 2014, elle a renégocié trois autres prêts structurés, a adhéré à l’association « Acteurs publics contre les emprunts toxiques », soutenu les propositions de l’Association des Maires de France, refusé de payer le surplus d’intérêt après la décision de la Banque nationale suisse de janvier 2015. Mais elle a ensuite déposé un dossier pour obtenir un fonds de soutien.

L’acceptation du fonds de soutien, une erreur ! Une de plus…

Le 16 juillet 2015, le conseil municipal avait deux options devant lui : soit poursuivre l’action en justice (ce qui signifie le refus du protocole transactionnel avec la SFIL), soit accepter le protocole pour obtenir le fonds de soutien (et donc arrêter l’action en justice).

Pour la majorité municipale, tout comme pour les élus PS, du fait que les procédures contentieuses des collectivités sont « très longues, aléatoires et retardées par les mesures actives de l’État pour multiplier les protocoles avec la SFIL », qu’« aucune commune n’a réellement gagné son procès et encaissé de fonds », il vaut mieux abandonner les poursuites juridiques car, en contrepartie, la SFIL refinancera à un taux fixe plus bas (3,35%) le capital restant dû et l’indemnité de remboursement par anticipation des prêts désensibilisés. Aussi, la Ville bénéficiera-t-elle du fonds de soutien que l’État a débloqué pour participer à hauteur de 50% minimum des indemnités de remboursement par anticipation du prêt indexé sur le franc suisse ce qui, selon la majorité municipale, permettra de « limiter la casse ».

Signer ce prêt transactionnel va toutefois faire augmenter l’encours de dette de 3 millions d’euros. Mme le Maire (MoDem) considère que « ce n’est pas énorme »… Mais, si 3 millions d’euros c’est une bagatelle, pourquoi ne pas distribuer cette somme aux gens défavorisés et/ou aux associations à qui cette même majorité a baissé leur subvention en 2014 ? Alors que, à longueur d’année, Mme le Maire s’insurge du déficit de l’État qui, à ses yeux, est due aux salaires, aux pensions des retraités et à la Sécurité sociale, elle ne s’offusque ni de la financiarisation de l’économie ni de l’augmentation de l’encours de la dette qu’elle va reporter sur les contribuables. C’est inacceptable !

 

Ce 16 juillet 2015, les élus de la majorité municipale montoise (droite) tout comme les élus « de (faible) opposition » PS ont voté l’autorisation de signer le protocole transactionnel avec la SFIL. L’élu FN n’a rien voté, puisque, encore une fois, il était absent…

L’élue Mont2Gauche que je suis n’a pas voté cette autorisation, préférant que soit menée une action en justice, du fait que, s’agissant de prêts spéculatifs, ces prêts sont tout simplement illégaux. Refinancer le contrat, requalifier le taux d’intérêt, c’est contribuer à sauver et maintenir le système qui fait payer au contribuable ses errements ; on a préféré « rentrer dans le rang », autrement dit « se coucher », à l’heure même où les Grecs venaient d’être victimes d’un odieux chantage monétaire et financier. Refuser ces prêts, au titre de leur toxicité, ne peut se réaliser qu’en justice, pas en acceptant un fonds de soutien qui, de facto, légitime la situation. Selon l’association l’APCET, le fonds de soutien permet de voir se dessiner une perspective de sortie de crise. Cette initiative de l’État est pourtant très critiquable : en effet, la dotation de fonds représente à peine 5% du surcoût annuel total engendré par les produits toxiques, la moitié de cette dotation étant apportée par les collectivités locales elles-mêmes à partir du produit des amendes de police perçues par les collectivités. Malgré le fonds de soutien, le reliquat à la charge de la commune reste exorbitant et se traduit par une gestion locale dégradée que nous subissons. Comme l’explique Patrick Saurin [4], ce dispositif « est une escroquerie [car il] ne vise qu’à sauver l’État et les banques bien plus qu’à protéger les collectivités et leurs administrés. » Il s’agit d’un moyen pour les pouvoirs publics d’éviter à tout prix l’action en justice qui révélerait au grand jour leur responsabilité du fait de leur passivité dans ce dossier.

Pourquoi payer des intérêts à des banques qui ont trompé leur monde (Dexia avait laissé entendre que le risque était faible…) alors qu’il n’y a, soi-disant, pas d’argent pour le service public, pour les associations, et que la majorité municipale de Mont-de-Marsan est, selon ses mots, « contrainte » d’augmenter les impôts locaux ? Pourquoi accepter le fonds de soutien et son conditionnement à l’abandon des poursuites judiciaires, ce qui doit être compris comme une obligation à couvrir la forfaiture des banques ? Cette mesure est d’autant plus scandaleuse que les banques n’ont pas été contraintes à faire leur métier, à savoir mettre des financements au service de l’économie réelle. La loi manque cruellement de détermination pour défendre les collectivités et les établissements publics et pour appuyer leurs légitimes revendications à l’égard des banques qui les ont abusés. En leur faisant éviter l’action en justice, le législateur encourage donc les emprunteurs à renoncer à leurs droits.

« Je n’ai pas très envie d’être sage, mais j’ai trop de responsabilités envers mes concitoyens pour ne pas l’être » me rétorque Mme le Maire. Doit-on en conclure qu’ester en justice, c’est être irresponsable ? De quoi la majorité municipale a-t-elle peur ? De devoir avouer que c’est elle qui a renégocié en 2009 (et ce, un an après le début de la crise !) le prêt toxique de 2006 contracté par la majorité socialiste d’alors ? Au motif qu’« il n’y a pas d’autre solution » et qu’« une procédure judiciaire dure très longtemps » (propos du tête de liste PS), les zélés serviteurs montois de la politique néolibérale ont préféré exonérer les banques à bon compte et, par ce choix peu courageux, faire payer doublement la facture au contribuable, par les impôts locaux et nationaux. Pourtant, un signal fort avait été donné en novembre 2011 par le tribunal de grande instance de Paris : son jugement en référé, réaffirmé par la Cour d’appel de Paris en juillet 2012, avait débouté la Royal Bank of Scotland qui exigeait de Saint-Étienne le paiement des intérêts que la Ville avait suspendu. Les banques avaient donc été désavouées, et les collectivités territoriales entendues. Pourquoi la Ville de Mont-de-Marsan ne l’aurait-elle pas été elle aussi ?

Le PS montois a beau jeu de se réjouir que la proposition gouvernementale a le mérite d’exister ; en réalité, il devrait plutôt dire que c’est une façon d’acheter le silence des collectivités locales, tout en les obligeant à faire financer par le contribuable les spéculations coupables et désastreuses des apprentis sorciers de la finance internationale. Rappelons-nous pourtant que la finance devait être l’ennemie de notre Président qui se révèle plutôt comme son plus fidèle gardien… Toutefois, si le gouvernement actuel est coupable de cautionner le système qui ne fait qu’engendrer délibérément de l’austérité (à croire d’ailleurs que l’austérité n’est pas un moyen mais un objectif…), les élus montois de droite et du PS sont tout autant coupables en n’ayant pas voulu attaquer la finance pourrie.

La confirmation de l’erreur en 2016

Alors que Mme le Maire de Mont-de-Marsan considérait « être responsable » en évitant les poursuites judiciaires contre les banques, il est intéressant de noter que les décisions de justice rendues récemment (juin 2016 pour la dernière en date) sont favorables aux communes qui, elles, à la différence de Mont-de-Marsan, ont choisi d’attaquer les banques : le tribunal de grande instance de Paris vient de condamner la banque Depfa à verser des dommages et intérêts à Laval ; celui de Nanterre a annulé une grande partie des intérêts que doit Saint-Cast-le-Guildo à Dexia. Les élus PS et de droite de Mont-de-Marsan auraient donc mieux fait de suivre l’avis de l’élue Mont2Gauche et d’attaquer les banques en justice. Celles-ci peuvent perdre ! Mais il leur aurait fallu un peu de courage…

 

Il est donc plus que temps pour les citoyens de choisir des représentants insoumis que des élus qui préfèrent « se coucher », notamment en pérennisant le sauvetage des banques qui fait supporter à la population une dette qui, pourtant, ne lui incombe pas !

Céline Piot, Conseillère municipale de Mont-de-Marsan (liste Mont2Gauche)

 

 

 

 

 

Grand écart entre marché et forteresse. Le Brexit et l’Union Européenne

Tribune de Francis Daspe, Secrétaire général de l’Agaureps-Prométhée, parue dans l’édition du jeudi 8 septembre 2016 de L’Humanité.

http://www.humanite.fr/grand-ecart-entre-marche-et-forteresse-615309

Le résultat du référendum en Grande-Bretagne a montré une fois de plus le rejet des peuples à l’encontre de l’Union Européenne. Mais les enseignements du Brexit ont été souvent hâtifs. Les vaincus ont tenté de réécrire le match pour en invalider le verdict populaire, comme en 2005 à l’issue du référendum en France par l’intermédiaire du traité de Lisbonne. Au motif que les hérauts du Brexit Nigel Farage de l’UKIP et Boris Johnson du parti conservateur ont fuit leurs responsabilités, certains en ont profité pour délégitimer toute remise en cause de la construction européenne telle qu’elle est.

En réalité, la voie du Brexit anglais est introuvable. Ses partisans ont construit leur campagne en utilisant des arguments encore plus libéraux que l’UE elle-même. C’est impossible, et ce d’autant plus que les gouvernements anglais ont dès leur entrée en 1973 tout fait pour accentuer la dérive libérale pour imposer leur vision d’une Europe marché. La pente était cependant antérieure, comme l’indiquait Pierre Mendès-France devant l’Assemblée nationale à l’occasion du débat du 18 janvier 1957  relatif à la ratification du traité de Rome (texte auquel il s’était opposé) : « Le projet du marché commun, tel qu’il nous est présenté, est basé sur le libéralisme classique du XIX° siècle, selon lequel la concurrence pure et simple règle tous les problèmes ».

Dans un même temps, ils ont surfé sur les peurs liées aux flux migratoires. Avec là aussi un contresens identique. L’Europe forteresse est déjà bien une réalité pour la libre-circulation des personnes, n’en déplaise à ceux qui stigmatisent une Europe ouverte aux quatre vents. Les Anglais se rendent compte que l’UE ne les protégerait pas davantage des flux migratoires, car c’est déjà une Europe forteresse. Pas plus également car, en cas de conflits d’intérêt, l’Europe forteresse s’incline devant l’Europe marché. On le voit avec la libre utilisation de la force de travail dans une logique de dumping social et fiscal. Cette liberté de circulation spécifique ne vise bien entendu pas à rapprocher les peuples, mais bien à attiser les concurrences et les tensions pour créer les conditions d’un profit capitaliste maximal.

Le cas des travailleurs détachés l’a illustré. Les velléités d’aligner davantage les régimes des travailleurs détachés sur ceux des pays d’accueil se sont heurté à un double obstacle. D’abord celui du maintien de l’assujettissement des travailleurs au régime de sécurité sociale du pays d’origine qui garantit l’extorsion de la plus-value par les oligarchies tiennent ; ensuite au refus des pays de l’Est à qui il avait été conseillé au moment de leur entrée dans l’UE en 2004 et 2007 de faire du dumping social et fiscal leur seul argument de compétitivité.

Cette apparente schizophrénie entre Europe marché et Europe forteresse est en réalité une complémentarité de l’ordo-libéralisme, levier contemporain de la lutte des classes. Ce grand écart au final coordonné démontre qu’il n’existe qu’une seule critique possible de l’Union Européenne : de gauche et populaire, comme ce fut le cas lors du référendum sur le TCE du 29 mai 2005. Le Brexit, construit sur une surenchère droitière, se révèle pour ce qu’il est fondamentalement, un mirage. Toute alternative devra mettre à bas dans un même élan la connivence idéologique entre Europe marché et Europe forteresse, sans penser que l’une puisse servir à contrebalancer ou amoindrir l’autre.

Francis DASPE

 

 

 

 

 

 

En librairie : « Manifeste pour l’école de la 6° République »

Parution aux éditions du Croquant (août 2016) d’un livre sur l’école, co-écrit par Paul VANNIER, Secrétaire national à l’éducation du Parti de Gauche, et Francis DASPE, responsable de la Commission nationale Education du Parti de Gauche et Secrétaire général de l’AGAUREPS-Prométhée, intitulé « Manifeste pour l’école de la Sixième République ».  

Ci-après, la quatrième de couverture de cet ouvrage qui en fait une rapide présentation.

« Cinq ans après l’engagement du candidat Hollande à consacrer à l’école les moyens qui lui avaient été retirés par Nicolas Sarkozy, cet ouvrage se propose de dresser l’inventaire des renoncements d’un quinquennat inauguré par le mensonge fondateur des « 60 000 créations de postes.

Alors qu’il annonçait un « changement », le gouvernement a inscrit sa politique éducative dans la continuité de celle de la droite. Depuis 2012, à rebours d’un héritage progressiste, son action, avec la mise en place des rythmes scolaires ou la contre-réforme du collège, conduit à la remise en cause de l’organisation républicaine du service public d’éducation, à la multiplication des atteintes à la gratuité, l’égalité, la laïcité. Sous l’effet d’une politique d’austérité, les inégalités sont creusées, les conditions d’apprentissage des élèves comme de travail des enseignants dégradées. Les ministres socialistes ont choisi une école au rabais.

À un an de l’élection présidentielle vient l’heure de la formulation d’un tout autre projet pour l’école. Les auteurs le présentent dans cet ouvrage. C’est le projet d’une école républicaine et laïque contre l’école des territoires en passe de s’instituer. Celui d’une école des savoirs et des qualifications à l’opposé de celle des compétences promue par le Medef et l’Union européenne. Une école de la citoyenneté qui, loin des déterminismes scolaires et sociaux, vise l’émancipation de toutes et de tous. Une école où les enseignants voient leur métier reconnu et protégé. Ce manifeste s’adresse à celles et ceux pour qui l’école demeure l’un des enjeux fondateurs d’un projet politique émancipateur et qui aspirent ainsi à jeter les bases d’une nouvelle école dans une république nouvelle. »

 

 

 

 

 

Agenda des réunions de l’AGAUREPS-Prométhée

 

Mardi 27 septembre 2016 à THUIR à 19 heures

Salle Anis, 2° étage, MJC (Maison des Jeunes et de la Culture)

Thème du débat :

Après deux quinquennats de casse, quelle école pour la 6° République ?

Conférencier : Francis DASPE, Secrétaire Général de l’AGAUREPS-Prométhée et Président de la Commission nationale Education du PG 

Animation : Alain MIH, RCP 66

 

 

Vendredi 30 septembre 2016 à BAZAS à 20 heures 30

Salle Gérard Bonnac, place de la Cathédrale

Thème du débat :

Après deux quinquennats de casse, quelle école pour la 6° République ?

Conférenciers : Francis DASPE, Secrétaire Général de l’AGAUREPS-Prométhée et Président de la Commission nationale Education du PG

Patrice KADIONIK, universitaire et conseiller municipal divers gauche de Bazas

Animation : Christine BORONAT

 

 

Vendredi 21 octobre 2016 à MONT-DE-MARSAN  à 19 heures

Salle du Petit Bonheur, rue de la Ferme de fatigue

Thème du débat :

Après deux quinquennats de casse, quelle école pour la 6° République ?

Conférencier : Francis DASPE, Secrétaire Général de l’AGAUREPS-Prométhée et Président de la Commission nationale Education du PG 

Animation : Céline PIOT, conseillère municipale Mont-de-Marsan (liste Mont-2-Gauche)

 

[1] Victor Hugo, Quatre vingt-treize

[2] Ibid

[3] Sur ce dossier complexe, nous renvoyons en dernier lieu à l’excellent ouvrage : Saurin Patrick, Les prêts toxiques. Une affaire d’État. Comment les banques financent les collectivités locales, Paris, Demopolis, 2013.

[4] Article « Des arguments favorables aux collectivités restent à creuser », consultable sur www.cadtm.org

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Grand écart entre marché et forteresse. Le Brexit et l’Union européenne

Tribune parue dans L’Humanité le jeudi 8 octobre 2016

Bandeau-3

par Francis Daspe Secrétaire général de l’Agaureps-Prométhée

 

Le résultat du référendum en Grande-Bretagne a montré une fois de plus le rejet des peuples à l’encontre de l’Union européenne. Mais les enseignements du Brexit ont été souvent hâtifs. Les vaincus ont tenté de réécrire le match pour en invalider le verdict populaire, comme en 2005 à l’issue du référendum en France par l’intermédiaire du traité de Lisbonne. Au motif que les hérauts du Brexit Nigel Farage, de Ukip, et Boris Johnson, du Parti conservateur, ont fui leurs responsabilités, certains en ont profité pour délégitimer toute remise en cause de la construction européenne telle qu’elle est.

En réalité, la voie du Brexit anglais est introuvable. Ses partisans ont construit leur campagne en utilisant des arguments encore plus libéraux que l’UE elle-même. C’est impossible, et ce d’autant plus que les gouvernements anglais ont dès leur entrée, en 1973, tout fait pour accentuer la dérive libérale pour imposer leur vision d’une Europe marché. La pente était cependant antérieure, comme l’indiquait Pierre Mendès France devant l’Assemblée nationale à l’occasion du débat du 18 janvier 1957 relatif à la ratification du traité de Rome (texte auquel il s’était opposé) : « Le projet du marché commun, tel qu’il nous est présenté, est basé sur le libéralisme classique du XIXe siècle, selon lequel la concurrence pure et simple règle tous les problèmes. »

Dans un même temps, ils ont surfé sur les peurs liées aux flux migratoires. Avec là aussi un contresens identique. L’Europe forteresse est déjà bien une réalité pour la libre circulation des personnes. Les Anglais se rendent compte que l’UE ne les protégerait pas davantage des flux migratoires, car c’est déjà une Europe forteresse. Pas plus également car, en cas de conflits d’intérêts, l’Europe forteresse s’incline devant l’Europe marché. On le voit avec la libre utilisation de la force de travail dans une logique de dumping social et fiscal. Cette liberté de circulation spécifique ne vise bien entendu pas à rapprocher les peuples, mais bien à attiser les concurrences et les tensions pour créer les conditions d’un profit capitaliste maximal.

Le cas des travailleurs détachés l’a illustré. Les velléités d’aligner davantage les régimes des travailleurs détachés sur ceux des pays d’accueil se sont heurtées à un double obstacle. D’abord celui du maintien de l’assujettissement des travailleurs au régime de sécurité sociale du pays d’origine qui garantit l’extorsion de la plus-value par les oligarchies ; ensuite le refus des pays de l’Est auxquels il avait été conseillé au moment de leur entrée dans l’UE, en 2004 et 2007, de faire du dumping social et fiscal leur seul argument de compétitivité. Cette apparente schizophrénie entre Europe marché et Europe forteresse est en réalité une complémentarité de l’ordo-libéralisme, levier contemporain de la lutte des classes. Ce grand écart au final coordonné démontre qu’il n’existe qu’une seule critique possible de l’Union européenne : de gauche et populaire, comme ce fut le cas lors du référendum sur le TCE du 29 mai 2005.

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