LETTRE DU MOIS DE L’AGAUREPS-PROMÉTHÉE N° 135 DECEMBRE 2018

Sommaire du numéro 135 : Spécial « Assises itinérantes de la Table renversée »

  • Editorial de Sylvie ERBANI : « Eloge de la stratégie en politique» page 2
  • Entretien avec François COCQ : « Stratégie et centralité pour une majorité populaire» page 3
  • Une fiche d’adhésion (facultative mais conseillée…) pour 2018 page 11

 

Editorial: Éloge de la stratégie en politique

L’AGAUREPS-Prométhée a engagé depuis plus de six mois le processus au long cours des « Assises itinérantes de la Table renversée ». Les initiatives se sont en effet multipliées depuis cette date, entre réunions publiques, tribunes médiatiques, campagne d’action pour les retraites, Lettres du mois, livres écrits et autres modalités de diffusions de convictions chevillées au corps et à l’esprit.

Fidèle à sa volonté de nourrir le débat public et contradictoire, l’AGAUREPS-Prométhée a réalisé lundi 26 novembre un long entretien avec François Cocq, certes son président, mais surtout alors candidat aux élections européennes pour La France insoumise et récent auteur de l’ouvrage intitulé « Alerte à la souveraineté européenne ! La chimère de Macron contre la souveraineté populaire », paru aux éditions Eric Jamet en mars 2018. C’était l’occasion d’approfondir le débat sur la ligne stratégique défendue par La France insoumise, et plus particulièrement sur le concept de populisme notamment qui s’appuie sur le choix réalisé en 2015 et 2016 de « fédérer le peuple » et qui porta sur les fonts baptismaux La France Insoumise.

Hasard du calendrier, François Cocq a depuis été retiré de la liste de La France insoumise pour les élections européennes. L’entretien ci-dessous permet d’éclairer (ou non) les raisons qui ont présidé à son éviction. L’intérêt de l’exercice proposé réside surtout dans l’occasion unique d’approfondir la réflexion sur ce qui doit être considéré comme la grande oubliée des réflexions politiques : la stratégie. Souvent négligée, parfois reléguée à être grossièrement confondue avec la basse tactique politicienne et électoraliste, elle constitue une des faiblesses de l’action politique actuelle. N’y a-t-il pas d’expression plus dévalorisante que celle de « stratégie à géométrie variable » régulièrement utilisée par les acteurs et les commentateurs politiques ? Cette expression n’est rien moins qu’un vulgaire oxymore qui ne fait pas honneur à la nécessaire noblesse de la réflexion politique.

L’ambition de l’AGAUREPS-Prométhée est de contribuer à réhabiliter dans un même élan la politique et le politique ; l’opération passe par un éloge par l’exemple de la stratégie. Puisse ce numéro spécial de la Lettre du mois de l’AGAUREPS-Prométhée, s’inscrivant dans les Assises itinérantes de la Table de renversée, apporter sa pierre à l’entreprise dont le caractère d’intérêt général ne saurait être valablement contesté.

Sylvie ERBANI  27 / 11 / 2018

 

 

 

Entretien avec François COCQ :  

Stratégie et centralité pour une majorité populaire

François COCQ est président de l’AGAUREPS-Prométhée.

 

AGAUREPS-Prométhée – François Cocq, vous avez formulé cet été des critiques à l’égard de ce que vous interprétez comme un virage stratégique de la part du mouvement La France Insoumise. Vous avez en effet parlé de « grand bond en arrière » à propos de la ligne stratégique qui s’est dessinée ces deux derniers mois. Pouvez-vous revenir sur vos critiques ?

François Cocq – J’ai porté au début de l’été des interrogations. Je m’inquiétais alors d’une inflexion stratégique, à savoir une réinscription visible et assumée de La France insoumise au sein de « la gauche » pour en prendre ce que Jean-Luc Mélenchon appelait fin juin « le leadership ». La rentrée de septembre a confirmé cette inquiétude, les termes « rassemblement de la gauche » et même « union de la gauche » faisant leur retour non seulement dans la bouche de celles et ceux qui étaient en passe de se rapprocher de LFI, mais aussi jusque dans la bouche de certains cadres de La France insoumise. Cette séquence a indubitablement marqué une rupture par rapport à la précédente où l’ambition de fédérer le peuple passait par la mise à distance du terme « gauche » lui-même.

Il me semblait donc normal de s’interroger sur la nature et l’efficacité supposée du processus : était-ce là une passade stratégique ? Si oui quelle était sa temporalité et comment s’articulait-t-elle avec la construction d’une majorité populaire ? Ou alors était-ce une bifurcation de plus grande ampleur ? Et pour quels résultats ? Voilà les questions que j’ai mises sur la table.

Le problème n’était bien sûr par l’idée de gauche en tant que telle. L’histoire, les valeurs, les combats du mouvement ouvrier et des forces de la transformation républicaine et sociale de la société, sont le fondement de mon engagement. Mais de reniements en renoncements, la « gauche » a vu à la fois son assise électorale s’éroder, mais aussi sa capacité propulsive se dissoudre. Regardez : les dernières enquêtes estiment le total gauche aujourd’hui autour d’à peine 30% et même parfois en-dessous! Nous sommes désormais loin des 45% qu’on connaissait en 1978 soit trois ans avant l’accession de François Mitterrand à l’Elysée, ou même encore en 2010 deux avant l’élection de François Hollande. Le « leadership » sur ce camp ne peut donc à lui seul suffire aujourd’hui. Il n’existe pas aujourd’hui de débouché majoritaire sur la base d’une simple re-latéralisation. Il faut dès lors construire une nouvelle forme de centralité, non au sein de la gauche, mais du pays tout entier.

Alors bien sûr j’ai noté que ces dernières semaines nous étions revenu sur un discours dans lequel je me reconnais bien plus, où le fait de vouloir fédérer le peuple a repris toute sa place. Je m’en félicite, même si l’on a parfois l’impression qu’il s’agit là d’une réponse un peu sous la contrainte aux évènements récents que nous avons connus. On y a sans doute perdu en cohérence et en force de conviction. Mais la route est longue et, la boussole retrouvée, on reprend la marche en avant.

 

AGAUREPS-Prométhée – Vous parlez de conquête de la centralité. Qu’est-ce que vous entendez par là ?

François Cocq – La gauche ne s’est pas contenté de s’effondrer électoralement. Pilonnée par 30 ans de martèlement de pensée individualiste et libérale, la gauche a perdu sa force dynamique et sa capacité d’entraînement sur la société. Et peut donc de moins en moins prétendre rassembler autour d’elle sur un deuxième tour électoral par exemple. Regardez : on pourrait penser que les gens qui souffrent en ont marre qu’on restreigne leur accès aux droits et qu’on les pressure au nom de l’orthodoxie libérale. Pourtant un sondage publié en juin dernier estimait que 71% des Français sont favorables à la baisse des dépenses publiques. C’est cette contradiction là à laquelle il s’agit de répondre.

C’est le même hiatus que l’on constate dans le mouvement des gilets jaunes : dans un même mouvement il y a d’un côté celles et ceux qui réclament plus de services-publics parce qu’ils sont en situation de relégation spatiale, sociale, économique et même démocratique ; et de l’autre il y a ceux qui crient au ras-le-bol fiscal et dénoncent les taxes. Il y a pourtant un point de jonction possible : l’impôt républicain dès lors qu’il exprime la justice fiscale qui préside au consentement que peuvent lui accorder les citoyens. Mais pour cela encore faut-il créer les conditions de cette justice fiscale en multipliant les tranches d’imposition (L’Avenir en commun en propose 14) pour que chacun paye proportionnellement à ses revenus, et dans le même temps en faisant une chasse sans concession aux fugitifs fiscaux, qu’ils trichent dans nos frontières ou qu’ils cherchent à y échapper par une cavale fiscale à l’étranger.

Cette analyse a présidé il y a moins de trois ans à l’émergence de La France insoumise. Elle reste selon moi plus que jamais d’actualité. Avec l’élection d’Emmanuel Macron, on est même conduits à penser que le rapport de force institutionnel s’est encore dégradé.

Dans ces conditions, il convient de chercher à construire une majorité populaire en se plaçant au carrefour des attentes des gens tout en prenant en compte les aspirations de certaines forces privilégiées. Autrefois on appelait cela une alliance de classe parce que le ferment commun se situait d’abord dans l’ordre économique et social. Aujourd’hui, l’émiettement de la société après la parcellisation résultant de l’individualisme à tout crin complique l’accès à cet espace tandis qu’il fait surgir de nouveaux espaces de consentement à du commun. La centralité qui s’en dégage est alors une combinaison de rupture et de stabilité. Rupture avec l’existant dans l’ordre a-démocratique. Et assurance de stabilité dans les sphères de constitution des libertés (service-public, protection sociale, sûreté…). Bref, la volonté de se rendre acteur du fait que demain sera meilleur et plus sûr pour ses enfants. Or cette préoccupation traverse l’ensemble de la société. Une réponse humaniste, émancipatrice et universaliste peut convaincre au-delà du seul camp de la gauche pour peu que l’émetteur soit orienté grand angle. Cette recherche de centralité, ce n’est rien d’autre que le mot d’ordre fédérer le peuple.

 

AGAUREPS-Prométhée – Dans un article plus récent intitulé « des raccourcis et des impasses » vous vous opposez de la même façon à l’idée d’un référendum anti-Macron. Le président Emmanuel Macron vient pourtant de chuter de façon spectaculaire dans les enquêtes de popularité. Pourquoi cette ligne ne vous semble-t-elle pas pertinente ?

François Cocq – Emmanuel Macron a surgi comme une réponse politique à la situation de blocage démocratique qui se profilait à l’occasion de l’élection présidentielle de 2017. Le personnage Macron, le récit Macron, la politique Macron, anticipaient l’effacement des vieilles structures pour mieux prolonger l’orthodoxie libérale mondialiste. Le fondement de son élection est donc qu’il représentait dans l’imaginaire collectif cette rupture stable que j’évoquais. Macron était la réponse du système à la lame de fond destituante qui traverse l’Europe et qui promettait de venir frapper la France de plein fouet.

Seulement voilà : non seulement la présidentielle n’a pas purgé la question, mais Emmanuel Macron et les siens sont à leur tour balayés par cette vague destituante qui se prolonge. Cette vague les emporte dans le champ institutionnel quand ils se parent des oripeaux de la 5ème République agonisante. Voyez les comédies des départs de Hulot et Collomb ou les palinodies pour le perchoir de l’Assemblée. Elle les balaie quand les pratiques macronistes se révèlent en contradiction flagrante avec la vertu républicaine, et je pense notamment là à l’affaire Benalla ou avec les cas Ferrand ou Nyssen. Cette vague atteint jusqu’au mouvement du président, la structure LREM ayant été phagocytée par le groupe parlementaire et ayant donc abandonnée l’ambition décisive qu’elle avait su incarner (comme La France insoumise soit dit en passant) d’être le chaînon manquant démocratique entre les gens et leur représentation. Cette vague destituante frappe enfin la politique de M. Macron qui est mis en échec sur ce qu’il présentait comme son principal champ de compétence, l’économie, et sur ce que de plus en plus de personnes jugent comme le paradigme structurant d’aujourd’hui et de demain, l’écologie. Mais le meilleur témoignage de la poursuite du phénomène destituant reste bien sûr ce mouvement des gilets jaunes qui, tout en réinventant les codes en laissant les gens s’auto-organiser, manifeste une rupture du consentement et pose donc en filigrane la question de la légitimité du pouvoir par delà l’élection.

On a donc la sensation qu’Emmanuel Macron est à son tour frappé de progéria, vous savez ce vieillissement accéléré qui, en politique, le renvoie déjà dans l’ancien monde dont il souhaitait se démarquer. Macron est déjà dans les poils du balai.

Mais Macron en tant que tel n’est pas l’objet du blocage politique comme pouvait l’être Rajoy en Espagne et qui fait que la population respire depuis l’éviction du PP. Macron est un artefact du système. Il n’en est que le dernier avatar avant le suivant. Réduire le combat à un référendum anti-Macron, c’est prétendre faire disparaître un simple symptôme quand le métabolisme de la société, à défaut d’avoir enclenché le processus global de guérison, rejette déjà de lui-même les greffes qui lui sont imposées. On l’a vu lors de l’élection législative partielle de l’Essonne il y a quelques jours. Certes le retour à la ligne du rassemblement de la gauche a subi un échec patent. Mais au-delà, la candidature anti-Macron portée par La France insoumise est demeurée sans ressort populaire faute d’avoir su traduire l’aspiration des gens à la reconquête de leur dignité par la reconquête de la souveraineté. S’il ne véhicule pas en premier lieu ce message démocratique fort, tout passage aux urnes, quand bien même il cible Macron, peut se traduire par le fait d’être soi-même emporté par la vague dégagiste.

Alors bien sûr, si parler de référendum anti-Macron sert à exprimer que Macron n’est jamais que l’émissaire colonial de Bruxelles mis en place pour appliquer la politique de la Commission, très bien. Encore qu’il ne faille pas minimiser le rôle d’acteur de Macron qui, bien conscient de l’impasse démocratique en Europe, cherche à passer en force avec sa souveraineté européenne. Mais il ne faudrait pas que cette idée de référendum anti-Macron réduise à sa seule personne le phénomène dégagiste qui s’exprime à l’endroit de l’UE. La France insoumise y perdrait une force importante dans le même temps qu’elle libérerait un espace dans lequel ne manquerait pas s’engouffrer l’extrême-droite sous toutes ses formes. Or c’est justement l’honneur de LFI que d’avoir su faire reculer le FN par exemple sur ce terrain.

Le référendum anti-Macron a par ailleurs ses propres limites. Voyez les gilets jaunes. Ils ont pu faire leur le mot d’ordre “Macron démission”, mais déjà le mouvement a muté dans l’action. Il a progressivement assumé sa dimension politique et élevé son ambition démocratique, là en appelant à des Etats-généraux, ailleurs en se voulant assemblées locales constituantes, et partout en dépassant le dégagisme à l’endroit du président pour exprimer dans les slogans et sur les pancartes la fierté recouvrée en se voyant si nombreux et la force et l’énergie que cela génère. Le cas Macron est d’une certaine façon déjà scellé.

Je vois enfin dans ce référendum deux contradictions. La première est que chacun sait que ce combat ne peut être gagné. Macron ne partira pas au lendemain des élections européennes, quel que soit le résultat. Au mieux changera-t-il de premier ministre, sans doute même pas de politique. Parler d’un référendum lors d’une élection européenne, scrutin de liste à la proportionnelle, pour envoyer des gens au Parlement européen, et qui ne saurait être pourvu des attributs des élections mi-mandat aux Etats-Unis par exemple, rend l’objet du vote caduc. La seconde est que si le mot d’ordre « référendum anti-Macron » visait à regrouper les oppositions, le processus de re-latéralisation l’a rendu sans effet.

 

AGAUREPS-Prométhée – Il est parfois reproché à La France insoumise d’être uniquement dans une attitude contestataire. Mais il est difficile de produire de l’adhésion positive dans un contexte de reculs sociaux. Sur quelle base et avec quel discours est-il possible de produire une telle adhésion ?

François Cocq – Je pense en effet que le point de jonction entre différentes demandes ne peut se faire qu’en mettant en avant non pas un ressentiment commun mais une aspiration commune. La difficulté est que, comme vous le notez, c’est rarement dans les périodes de reflux social que peut être générée une telle adhésion. Sauf à ce que la surface de celle-ci se décale des problématiques sociales pour mieux les englober. Qu’est ce qui frappe d’abord les gens ? La fuite en avant vers l’atomisation, le recul des droits, la perte du sentiment d’appartenance à une communauté politique. La réponse ? Le retour à l’ordre des droits. La méthode ? La reconquête par le peuple de sa souveraineté. La reprise en main de la capacité de choisir ce qui est bon pour soi et ce qui est bon pour tous est un recouvrement de la dignité individuelle et collective. En France, il porte un nom : la Liberté. C’est l’idéal premier du triptyque républicain. C’est par elle qu’a pris corps et chair la Grande Révolution de 1789. Transposée aujourd’hui, cette liberté c’est la reconquête de notre souveraineté pour proposer un débouché émancipateur.

 

AGAUREPS-Prométhée – Les sondages indiquent que l’affaire des perquisitions a impacté le score potentiel de La France insoumise pour les élections européennes et que l’image de Jean-Luc Mélenchon s’est dégradée auprès des Français. Comment rebondir ?

François Cocq – Bien sûr, cette séquence a eu un impact douloureux qu’il serait contre-productif de nier. Pour autant, les perquisitions et les calomnies médiatico-politiques n’ont pas suffi à mettre à terre La France insoumise.

Le mouvement possède une capacité de rebond dès lors qu’il sera en capacité de regagner ses galons sur le terrain de l’action et de l’utilité politique. Le mouvement a besoin de réaffirmer sa position et son existence propre, non en suiviste ou copiste du groupe parlementaire, ce qu’il a trop fait depuis juin 2017, mais en agissant en parallèle et parfois en décalé de celui-ci. L’un doit jouer ce rôle de chaînon manquant démocratique du quotidien vers l’autre qui doit affermir notre légitimité collective en étant une puissance agissante dans le cadre institutionnel. L’un doit être éruptif quand l’autre doit être effusif. Mais l’un et l’autre doivent pareillement permettre aux forces magmatiques qui agitent notre société de se déverser la force du peuple sur notre vie publique.

Quant à Jean-Luc Mélenchon, je lui fais toute confiance pour regagner progressivement dans le cœur et les âmes des Français l’estime et la confiance qu’il avait su susciter et qui demeurent présentes chez beaucoup. Sa capacité à parler au grand nombre de ce que nous sommes et avons à faire collectivement n’a pas disparu et reste au contraire plus que jamais nécessaire dans un paysage politique où les autres organisations et leaders politiques continuent à dégringoler la pente du désaveu populaire.

 

AGAUREPS-Prométhée – Quelle stratégie est-ce que vous préconisiez pour La France insoumise à l’occasion de ces élections européennes ?

François Cocq – Emmanuel Macron a de longue date préparé le terrain et tendu un piège pour ces élections européennes. Il y a plus d’un an maintenant, dans son discours de 2017 aux ambassadeurs puis dans ses discours d’Athènes et de la Sorbonne, il a organisé une partition binaire de l’espace politique : d’un côté ceux qu’il appelle les progressistes. De l’autre ceux qu’il a d’abord traités de souverainistes, puis de populistes, puis de nationalistes, aujourd’hui d’illibéraux. Chacun est sommé de se ranger derrière l’une ou l’autre de ces deux bannières. Cette collusion d’intérêts est bien comprise par les sparring-partners adoubés par Macron que sont Orban et Salvini en Europe et Le Pen en France.

La première des tâches consiste donc d’abord à ne pas se soumettre à cette grille de lecture pour ne pas se faire phagocyter. Et pour cela il faut choisir le terrain de la confrontation qui ne peut être ni la question identitaire, ni la vassalisation européenne pour s’inscrire plus avant dans la mondialisation capitaliste.

Le constat ensuite, c’est que plus personne dans ce pays ne croit à la fable d’une Union européenne qui protège. Encore moins à celle de « l’Europe sociale » que l’on construirait patiemment en gagnant des positions au sein des institutions de l’UE. Même Juncker s’est résolu à l’avouer lorsqu’il a déclaré en 2015 qu’« il ne peut y avoir de choix démocratique hors des traités européens ». Il y a donc besoin d’une rupture assumée dans le cours de la construction européenne et non d’un réaménagement à la marge. Quelle est la nature de cette rupture ? L’Union européenne se fait aujourd’hui hors les peuples et donc contre les peuples. Et bien il faut que les différents peuples aient la possibilité de décider de ce qui les concerne.

Je suis convaincu que le fond de l’air sera dégagiste lors de cette élection quand bien même ce n’est traditionnellement pas le cas pour ce type d’élection. Mais celle-ci n’aura rien à voir avec celles qui l’ont précédée : le mémorandum grec est passé par là ; le Brexit est passé par là ; les blocages démocratiques institutionnels sont partout installés. Dès lors la question démocratique apparaît clairement comme première car toute politique de progrès écologique et social est impossible sans une réappropriation de cette liberté qui nous fonde en tant que citoyens. En remettant au cœur la communauté politique des citoyens, on rompt à la fois avec la fuite en avant que promeut Emmanuel Macron avec sa « souveraineté européenne », nouvel artifice pour museler les peuples et déléguer leur souveraineté à la pieuvre technocratique de Bruxelles, mais aussi avec les constructions ethniques, fermées et du repli sur soi promues par l’extrême-droite et les populismes identitaires. Cette élection est l’occasion d’ancrer une position de fond sur la question européenne pour en faire un acquis en perspective de la bataille décisive de 2022, notamment en ce qui concerne la capacité à imposer un rapport de force vertueux par la désobéissance immédiate aux traités sur les points sur lesquels le peuple aurait donné mandat.

 

 

AGAUREPS-Prométhée – Après un « moment populiste », les forces progressistes qui ont mis en place des stratégies de conquête de la transversalité dans des contextes électoraux tendent à se re-latéraliser à gauche. Quelle en est la raison selon vous ?

François Cocq – Il y a toujours un moment où l’on a tendance à se dire qu’il faut sécuriser une avancée pour en faire un acquis. C’est de bonne guerre. Pour autant, il ne faut pas anticiper sur des temporalités qui ne sont pas advenues. Si le temps destituant se prolonge, ce serait une erreur de se placer en extériorité et de revenir sur d’anciens schémas. Or je suis convaincu que les blocages démocratiques vont encore s’approfondir. L’alternance gauche-droite a vécu. Les gouvernements de grande coalition installés pour palier cette fin de cycle, 16 sur 28 en Europe en 2014, ont déjà fait leur temps. Désormais ni majorité, ni grande coalition, sinon bancales, ne sortent des urnes. Regardez l’Espagne, l’Italie, l’Autriche… et encore récemment la Suède. En Allemagne, le total CDU/CSU + SPD pointait à 42 % des intentions de votes début octobre là où il représentait encore près de 70% il y a peu ! La grande coalition est aujourd’hui sous la menace de blocages démocratiques dans les länders ! Le mouvement est global et va donc se poursuivre. Le retour dans les anciens prés carrés n’apporte aucune réponse à cette question. Au contraire, il immobilise. Regardez en Espagne. Podemos a fait ce choix et a depuis perdu la main. Sanchez a tout loisir d’affermir son assise tout en reprenant à son compte les standards économiques et sociaux du gouvernement précédent. Retourner dans le giron électoral de la gauche, c’est se ré-enfermer dans cette impasse démocratique.

Alors j’en comprends la tentation. Car il est une question sur laquelle nous achoppons dans tous les pays : comment vaincre cette peur du chaos que les dominants savent si bien mettre en scène et qui nous fait refluer dans les derniers jours d’une élection à chaque fois que le pouvoir est à portée de bulletins de votes ? Pour autant, je ne crois pas que l’alternance de séquences populistes et de séquences plus institutionnelles puisse élargir un socle électoral. Je crois plus en une cohérence globale, en le fait de donner des gages aux gens à un moment où le politique subit une telle défiance de la part des gens.


AGAUREPS-Prométhée – Pensez-vous qu’il soit nécessaire de rompre complètement avec la tradition culturelle et politique de la gauche ?

François Cocq – Ni complètement ni même à moitié. La tradition culturelle et politique de la gauche a irrigué la vie publique et vertébré la pensée du camp du combat social depuis plus d’un siècle, deux selon ma grille de lecture. Son imprégnation reste donc profonde dans les cœurs et les âmes, dans les familles, dans la société, et en France peut-être plus que dans beaucoup d’autres endroits. Mais à avoir été attaquées par l’adversaire mais aussi depuis son propre camp, ses valeurs ne représentent plus un sens commun. Clamer leurs vertus ne suffira pas à les rendre hégémoniques. Il faut donc faire preuve d’humilité et accepter que le fait d’asséner une pensée de gauche ne suffise pas à convaincre le grand nombre. Dès lors, il faut déterminer quelles sont les portes d’entrée pour permettre aux valeurs de l’humanisme radical et de l’émancipation individuelle et collective de conquérir des positions qui les rendent majoritaires. Je parlais tout à l’heure de la Révolution française. La question sociale, certes présente chez Marat et d’autres dès le départ, ne s’est traduite en demande d’égalité qu’une fois que l’aspiration à la liberté a pu déstabiliser l’ordre ancien et exprimer sa propre centralité. Je ne préconise donc aucunement une rupture mais une ré-articulation de notre pensée pour pouvoir s’adresser à la société toute entière et en modifier le sens commun.

 

AGAUREPS-Prométhée – Vous semblez opposer la guerre de position aux « stratégies électoralistes » et à la guerre de mouvement. Quelle serait une guerre de position digne de ce nom à vos yeux ?

François Cocq – Je n’oppose pas guerre de position et guerre de mouvement. Gramsci était d’ailleurs le premier à mettre en exergue l’imbrication et la complémentarité nécessaire entre l’une et l’autre. Mais je suis par contre convaincu qu’au regard du rapport de force de la période, l’objet dès l’amont de la prise du pouvoir est la conquête d’une hégémonie culturelle faute de quoi l’exercice du pouvoir est promis soit à l’échec, soit aux renoncements. Dans cette optique, la guerre de mouvement ne peut se suffire à elle toute seule.

Les stratégies électoralistes quant à elles ne relèvent pas forcément de la guerre de mouvement. Elles peuvent être prises comme des points de passage pour donner du sens, ancrer une pensée, un mouvement, un.e candidat.e sur le temps long. Mais elles peuvent effectivement représenter une tentation pour emprunter un raccourci qui n’en est pas forcément un. C’est un danger car je pense que la nature de l’électorat s’est transformée. La mise à distance du politique nécessite de regagner la confiance des gens. Et pour cela afficher ostensiblement une cohérence et une persévérance dans l’action. Donner à voir ponctuellement le rassemblement de la gauche alors que la stratégie reste de fédérer le peuple, c’est croire qu’on peut atteindre ce dernier objectif par petits morceaux, en parcellisant la communauté politique. J’y vois une erreur car c’est au contraire l’unité et l’indivisibilité du peuple qui sont les ressorts et les ferments de la stratégie de la révolution citoyenne. Il y a peut-être parmi les 40 % de votants des européennes, les insiders de la politique, quelques électeurs qui rejoindront avec cette stratégie La France insoumise. Mais lorsque viendra la seule élection structurante sous la 5ème République, l’élection présidentielle et ses 80% de participation, combien d’électeurs feront défaut faute d’avoir suffisamment confiance en un projet qui leur apparaît à géométrie variable ?

La force de La France insoumise est de s’être engagée résolument dès 2016 dans ce travail minutieux pour faire émerger un sens commun humaniste. Pour cela, elle s’est rendue lisible en se dotant d’un projet, la révolution citoyenne, d’un programme, L’Avenir en commun, et grâce à sa pointe avancée, Jean-Luc Mélenchon. Que le doute s’instille sur l’un des trois et c’est l’édifice qui vacille. A l’inverse, que la force du peuple trouve un vecteur enviable à son expression et, dans le champ de ruine démocratique qui sera celui de l’élection de 2022, La France insoumise apparaîtra comme l’alternative crédible et nécessaire.

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Campagne d’action sur les retraites de l’AGAUREPS-Prométhée : mener la bataille des retraites pour renverser la Table !

Dans le cadre des « Assises itinérantes de la Table renversée » qu’elle a lancées depuis le mois de mai 2018, l’AGAUREPS-Prométhée organise dans les Pyrénées-Orientales une campagne d’action.

L’année 2019 sera celle du combat pour les retraites. L’AGAUREPS-Prométhée, qui en fait une ardente priorité, lance dès à présent un travail d’alerte. La majorité du Président Macron envisage en effet une réforme qui constituerait une nouvelle étape dans le processus de démantèlement du pacte républicain et social en cassant encore davantage le système solidaire de retraite par répartition.

 

La visée ultime est bien sûr d’arriver à un système par capitalisation. Pour y parvenir, le gouvernement va donc biaiser et enfumer, utilisant des étapes intermédiaires qui remettront en cause la logique par répartition, tout en se défendant d’utiliser le mot capitalisation. Il s’agira de détruire les garanties collectives, pour les remplacer par une logique d’individualisation. Le but est de livrer au marché et à la spéculation les sommes gigantesques des cotisations qui y échappent pour l’instant, car affectées immédiatement au paiement des pensions.

 

Dans ce combat collectif, l’AGAUREPS-Prométhée prendra toute sa part, notamment dans le cadre des « Assises itinérantes de la Table renversée ».

Fidèle à son travail de pédagogie et d’anticipation, sa dernière Lettre du mois est un numéro spécial entièrement consacré.

Fidèle à son activité militante de terrain, une série de réunions publiques seront organisées dans les Pyrénées-Orientales : Perpignan mercredi 28 novembre (salle des Libertés), Thuir mercredi 19 décembre (MJC), Argelès-sur-Mer vendredi 18 janvier (Foyer), Canet-en-Roussillon jeudi 24 janvier (Capitainerie), Ille-sur-Têt jeudi 7 février (Henri Demay La Catalane), en Cerdagne mercredi 13 février, à Prades (à définir). Elles seront intitulées « Retraites : un combat politique pour un enjeu de civilisation ».

Fidèle à sa mission d’intellectuel collectif, un diaporama sera mis à disposition de celles et ceux qui voudront défendre les retraites.

Fidèle à son travail de diffusion des causes d’intérêt général, une pétition sur internet exigeant la retraite à 60 ans à taux plein pour tous pourra être signée.

https://www.change.org/p/emmanuel-macron-p%C3%A9tition-pour-une-retraite-%C3%A0-taux-plein-%C3%A0-60-ans?fbclid=IwAR1GFK4Iu6p8-eRKqYGFCbeYDvBo7pDeVegZnuJUN1viVZLVSG7W-Cspqlw

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Conférence / débat de l’AGAUREPS-Prométhée à Bordeaux sur le « parler macronien »

L’AGAUREPS-Prométhée organise une conférence / débat à Bordeaux jeudi 6 décembre 2018, Athénée municipal (place Saint-Christoly), à partir de 19 heures.

Le thème sera intitulé « Contre le vol des mots, l’urgence de l’antidote au parler macronien ».

Francis DASPE présentera son nouveau livre, co-écrit avec Céline PIOT, intitulé « Antidote au parler macronien » (éditions du Croquant, octobre 2018).

Cet ouvrage se compose d’un abécédaire de trente mots au sens dévoyé, qui donnent à voir en creux un contre-projet de société. La pensée dominante s’est désormais dotée pour héraut du Président Emmanuel Macron. Ce livre se veut un nécessaire antidote au « parler macronien » afin de participer à la reconquête du sens des mots. C’est donc à une salutaire entreprise de désenfumage visant à démasquer les impostures que cet ouvrage s’attache.

Entrée libre.

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Conférence / débat de l’AGAUREPS-Prométhée à Saint-Macaire sur le « parler macronien »

L’AGAUREPS-Prométhée organise une conférence / débat à Saint-Macaire samedi 1° décembre 2018, salle des mariages (Mairie, 8 allées des Tilleuls), à partir de 19 heures.

Le thème sera intitulé « Contre le vol des mots, l’urgence de l’antidote au parler macronien ».

Francis DASPE présentera son nouveau livre, co-écrit avec Céline PIOT, intitulé « Antidote au parler macronien » (éditions du Croquant, octobre 2018).

Cet ouvrage se compose d’un abécédaire de trente mots au sens dévoyé, qui donnent à voir en creux un contre-projet de société. La pensée dominante s’est désormais dotée pour héraut du Président Emmanuel Macron. Ce livre se veut un nécessaire antidote au « parler macronien » afin de participer à la reconquête du sens des mots. C’est donc à une salutaire entreprise de désenfumage visant à démasquer les impostures que cet ouvrage s’attache.

Entrée libre.

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Conférence / débat de l’AGAUREPS-Prométhée à Marmande sur le « parler macronien »

L’AGAUREPS-Prométhée organise une conférence / débat à Marmande vendredi 30 novembre 2018, salle Combefils (square Verdun), à partir de 19 heures.

Le thème sera intitulé « Contre le vol des mots, l’urgence de l’antidote au parler macronien ».

Francis DASPE présentera son nouveau livre, co-écrit avec Céline PIOT, intitulé « Antidote au parler macronien » (éditions du Croquant, octobre 2018).

Cet ouvrage se compose d’un abécédaire de trente mots au sens dévoyé, qui donnent à voir en creux un contre-projet de société. La pensée dominante s’est désormais dotée pour héraut du Président Emmanuel Macron. Ce livre se veut un nécessaire antidote au « parler macronien » afin de participer à la reconquête du sens des mots. C’est donc à une salutaire entreprise de désenfumage visant à démasquer les impostures que cet ouvrage s’attache.

Entrée libre.

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Conférence / débat de l’AGAUREPS-Prométhée à Mont-de-Marsan sur le « parler macronien »

L’AGAUREPS-Prométhée organise une conférence / débat à Mont-de-Marsan jeudi 29 novembre 2018, Maison des associations Saint-Jean d’Août (22 boulevard de Candau), à partir de 18 heures 30.

Le thème sera intitulé « Contre le vol des mots, l’urgence de l’antidote au parler macronien ».

Francis DASPE et Céline PIOT, responsables de l’AGAUREPS-Prométhée, présenteront leur nouveau livre intitulé « Antidote au parler macronien » (éditions du Croquant, octobre 2018).

Cet ouvrage se compose d’un abécédaire de trente mots au sens dévoyé, qui donnent à voir en creux un contre-projet de société. La pensée dominante s’est désormais dotée pour héraut du Président Emmanuel Macron. Ce livre se veut un nécessaire antidote au « parler macronien » afin de participer à la reconquête du sens des mots. C’est donc à une salutaire entreprise de désenfumage visant à démasquer les impostures que cet ouvrage s’attache.

Entrée libre.

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Conférence / débat sur les retraites à Perpignan mercredi 28 novembre

Mener la bataille des retraites pour renverser la Table !

            Dans le cadre des « Assises itinérantes de la Table renversée » qu’elle a lancées, l’AGAUREPS-Prométhée a fait du combat pour les retraites une de ses priorités. La majorité du Président Macron envisage en effet une réforme qui constituerait une nouvelle étape dans le processus de démantèlement du pacte républicain et social en cassant encore davantage le système solidaire de retraites par répartition.

L’AGAUREPS-Prométhée organise une conférence / débat sur la question des retraites mercredi 28 novembre 2018 à Perpignan, salle des Libertés (3 rue Edmond Bartissol), à partir de 19 heures. Elle sera animée par Francis DASPE, Secrétaire général de l’AGAUREPS-Prométhée. Elle sera intitulée « Retraites : un combat politique pour un enjeu de civilisation ».

Mercredi 28 novembre 2018, Perpignan, salle des Libertés (3 rue Bartissol), 19 heures. Entrée libre.  

 

Francis DASPE, Secrétaire général de l’AGAUREPS-Prométhée  

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LETTRE DU MOIS DE L’AGAUREPS-PROMÉTHÉE N° 134 NOVEMBRE / DECEMBRE 2018

N° 134 – Novembre / Décembre 2018

L’AGAUREPS-Prométhée (Association pour la Gauche Républicaine et Sociale – Prométhée) met en place une Lettre mensuelle destinée à diffuser l’information auprès d’un plus large public.

Sommaire du numéro 134 : Spécial Retraites 

  • Editorial de Sylvie ERBANI : « A nouveau les retraites, toujours l’AGAUREPS-Prométhée…» page 2
  • Tribunes de Francis DASPE : « Les subterfuges du débat tronqué des retraites» page 3
  • Brèves de l’AGAUREPS-Prométhée page 5
  • Texte de Francis DASPE : « Réformer les retraites, c’est réformer la société» page 14
  • Communiqué de l’AGAUREPS-Prométhée : Retraites page 19
  • Une fiche d’adhésion (facultative mais conseillée…) pour 2018 page 20

 

A nouveau les retraites, toujours

l’AGAUREPS-Prométhée

La réforme des retraites envisagée par la majorité macronienne sera la grande affaire de l’année 2019. Le combat se situera à la hauteur de la dureté de l’attaque préméditée contre le pacte républicain et social issu de la Libération. L’AGAUREPS-Prométhée ne sera pas prise au dépourvu. En témoigne le numéro spécial de sa Lettre du mois consacré aux retraites. Il s’agira de donner quelques arguments utiles pour les controverses qui ne manqueront de survenir d’ici peu.

Cette Lettre de l’AGAUREPS-Prométhée est plus longue qu’à l’habitude, avec pas moins de 20 pages. Il y aura matière à reconnaître, si besoin était, la constance du travail réalisé par l’AGAUREPS-Prométhée. Ce numéro spécial est composé de contributions et de textes anciens.

Le premier texte (par ordre d’ancienneté) date de 2003, un an après la fondation de l’AGAUREPS-Prométhée ; il fait écho à la mobilisation menée au moment de la réforme Fillon (alors ministre). La seconde partie reprend des éléments de l’année 2010 marquée par la réforme Sarkozy (celui là même qui avait indiqué lors de la campagne de la présidentielle de 2007 qu’élu président il ne toucherait pas aux retraites). Ces brèves pédagogiques formaient l’ossature d’une Lettre du mois spéciale « retraites ». Déjà…. Le troisième texte est une tribune parue dans L’Humanité en 2013. Le Président François Hollande, qui avait promis de lutter contre la finance, capitulait en rase campagne. Pire, il aggravait la situation en ajoutant des dégradations aux régressions précédentes.

La trajectoire se termine par un communiqué de l’AGAUREPS-Prométhée de septembre 2018 réalisé dans le cadre de ses Assises itinérantes de la Table renversée. C’est que l’AGAUREPS-Prométhée sera aux avant-postes du combat qui va s’engager. Des réunions publiques sont déjà prévues un peu partout dans l’hexagone afin de contribuer à la reconquête de l’hégémonie culturelle sur cette question structurante.

Elles auront comme support un diaporama pédagogique intitulé « Un combat politique, un enjeu de civilisation ». Ce n’est pas une nouveauté pour l’AGAUREPS-Prométhée. Son diaporama sur la loi El Khomri en 2015 (qu’il aurait été plus juste d’appeler loi Macron, alors ministre de l’économie mais à qui le chef du gouvernement Manuel Valls avait retiré cet honneur…) avait été particulièrement apprécié et utile. Souhaitons-lui le même succès que son devancier ! L’AGAUREPS-Prométhée lancera également une pétition sur internet pour mobiliser et sensibiliser aux enjeux de cette lutte essentielle. D’autres arguments seront à retrouver dans le livre de Céline Piot et Francis Daspe réalisé dans le cadre des Assises itinérantes de la Table renversée de l’AGAUREPS-Prométhée. Intitulé « Antidote au parler macronien » (éditions du Croquant), il s’inscrit comme le tome 2 du livre précédent « Le vol des mots. Le voile des mots » (éditions du Croquant, 2016). Nous aurons l’occasion d’en reparler dans la première Lettre du mois de l’année 2019, celle du combat des retraites.

C’est que la question des retraites se pose à nouveau ; l’AGAUREPS-Prométhée sera toujours présente à son poste pour apporter avec la plus grande détermination sa contribution à la cause commune.

Sylvie ERBANI  05 / 11 / 2018

 

 

 

Les subterfuges du débat tronqué des retraites

Tribune parue dans L’Humanité le 28 juin 2013 sous le titre « Le débat des retraites est volontairement tronqué et truffé de subterfuges ».

https://www.humanite.fr/tribunes/le-debat-sur-les-retraites-est-volontairement-tron-544829

 

La prétendue habileté manœuvrière en politique se mesure souvent à la capacité des gouvernants à dissimuler les véritables enjeux par un rideau de fumée. La question, explosive, des retraites s’y prête aisément.

C’est ainsi que le gouvernement après avoir commandé, ou plutôt commandité, le rapport Moreau fait semblant de retenir une option à l’exclusion de deux autres. Il fait mine d’avoir tranché en choisissant l’allongement de la durée de cotisation, pour mieux refuser toute modification de l’âge légal du départ à la retraite ou de l’âge de liquidation d’une pension à taux plein. Autrement dit, deux mesures vertueuses préservant des acquis pour mieux faire avaler la pilule d’un effort supplémentaire demandé aux citoyens. Il n’est cependant pas difficile de dénoncer le subterfuge cousu avec du fil blanc. Car allonger la durée de cotisation fait sauter de fait les digues constituées par les barrières que sont les âges de départ légal et de liquidation à taux plein des pensions.

Le passage à peut-être 44 annuités pour la durée de cotisations rend caduque le maintien de 62 ans comme âge de départ légal à la retraite : qui en effet à cet âge pourra justifier d’un tel nombre d’annuités ? L’allongement des études, la multiplication des périodes de chômage ou de non activité (surtout pour les femmes), la dégradation de l’emploi des seniors rendent la chose quasiment impossible. C’est donc un leurre. De fait, l’âge légal de départ à la retraite coïncidera avec l’âge de départ à taux plein. Ce sera donc 67 ans pour la grande majorité des Français qui voudront un niveau de pension digne. En attendant que cette barrière soit repoussée, dans une dialectique douteuse entre l’inévitable à intégrer, l’indécent à récuser et l’acceptable à négocier ?

 

Cela conduit à poser les véritables objectifs de cette nouvelle réforme des retraites. Il ne s’agit pas de faire travailler plus longtemps, mais plutôt de créer les conditions pour inciter à partir avec des pensions mêmes rabougries. Et ceci dans une logique de réduction des dépenses publiques dont le bras armé est la sinistre décote.

Officiellement, le système par répartition n’est pas remis en question. Qu’il ne soit plus attaqué frontalement représente un succès idéologique à mettre au crédit des derniers mouvements sociaux, à défaut de victoire politique. Pourtant, les libéraux n’ont pas abdiqué à instaurer un système par capitalisation. Les cotisations retraites génèrent des flux d’argent considérables échappant aux tentacules du marché en raison de la nature même du système par répartition fondé sur la solidarité. L’argent des cotisations est immédiatement reversé aux retraités dans l’année : il n’est donc pas utilisable dans l’intervalle par personne d’autres que les bénéficiaires. Ce qui ne serait pas le cas avec un système par capitalisation. Ces sommes pourraient alors être mobilisées pour la spéculation des fonds de pension (les plus naïfs ou les plus hypocrites diront pour l’investissement…). La volonté est forte d’offrir aux marchés financiers des ressources qui leur étaient jusqu’alors interdites.

 

Le changement de nature du système de retraite ne peut donc pas être avoué. Des mécaniques plus sournoises sont conviées. Une proposition du rapport Moreau rentrait dans cette catégorie. Il était suggéré que le mode de calcul des pensions devait tenir compte de la croissance et de la démographie. Un comité d’experts aurait à déterminer chaque année un coefficient d’indexation pour les salaires pris en compte qui dépende de ces deux critères.

Ce serait instaurer un pilotage annuel à l’opposé d’un droit universel. Primo, c’est un moyen de mettre la main sur le calcul annuel des pensions de retraites afin de rétablir les équilibres financiers, au gré de la conjoncture et des orientations budgétaires, à l’abri du moindre débat public. Secundo, le cheval de Troie de la doxa libérale alors introduit, chacun serait incité à trouver des solutions individuelles sanctionnant le renoncement à l’ambition collective issue du programme du conseil national de la Résistance.

Le dossier des retraites est une question politique. Le réduire à une vision technique ouvrirait la voie à tous les subterfuges régressifs.

Francis DASPE

 

 

 

 

 

Les Brèves de l’AGAUREPS-Prométhée  Mai 2010

  • Assistance, assurance sociale, sécurité sociale : la trajectoire de la solidarité

L’ordonnance du 4 octobre 1945 institua en France la Sécurité sociale. Parmi les branches de celle-ci, il y a l’assurance vieillesse, c’est-à-dire ce qui est communément appelé retraites.  La question des retraites est donc à réinscrire dans un contexte plus large, celui de la protection sociale.

La France a connu un retard dans ce domaine sur les pays voisins, et ce malgré l’article 21 de la Constitution de 1793 qui aurait pu ouvrir la voie en proclamant que « les secours publics sont une dette sacrée » et que « la société doit la subsistance aux citoyens malheureux, soit en leur procurant du travail, soit en assurant les moyens d’exister à ceux qui sont hors d’état de travailler ». La première loi de ce genre ne fut votée qu’en 1910 ; elle créait une assurance invalidité-vieillesse.

L’Allemagne de Bismarck s’était déjà dotée d’un système d’assurances sociales relevant de l’Etat inédit pour l’époque (assurance maladie en 1883, assurance accident en 1884, assurance invalidité-vieillesse en 1889). La tradition anglaise des Poor Laws des 17° et 18° siècles, esquissant les bases d’un système d’assistance, avait été révisée au 19° siècle avec l’acceptation du principe de « less eligibility » stipulant que l’assisté devait toujours bénéficier d’un moindre avantage que le travailleur capable de gagner sa vie et le confinement des pauvres dans les « workhouses ». Les premières lois britanniques, partielles et parfois seulement facultatives, datent de 1908 et 1911.

C’est après la grande crise des années 1930 et avec la seconde guerre mondiale que le concept de sécurité sociale apparut. Il constitua un progrès décisif car il était plus large que celui d’assurances sociales. En effet, ces dernières ne couvraient que des risques particuliers et avaient pour finalité d’imposer une épargne forcée aux travailleurs les moins favorisés. L’idée de sécurité sociale procédait d’une autre philosophie : elle visait au contraire à garantir l’ensemble de la population contre les risques de toute nature, mais aussi à concourir à une redistribution des richesses au profit des plus nécessiteux. Elle introduisait par conséquent les principes d’universalité et de redistribution (qui restent bien évidemment tous deux des objectifs à accomplir toujours davantage).

Francis DASPE  29 / 04 / 2010

 

  • Des raisons à la diversité du système des retraites

Le système de retraite français se caractérise notamment par une grande diversité des régimes en vigueur. Tout en ne retenant que les plus importants d’entre eux, on peut dire qu’il existe six grands régimes de base. Nous laisserons de côté par conséquent ceux concernant le moins de personnes.

Quatre concernent les salariés : le régime général pour les salariés du privé, le régime des fonctionnaires d’Etat, le régime des fonctionnaires territoriaux et hospitaliers, le régime des agents non titulaires des collectivités publiques (IRCANTEC ou institution de retraite complémentaire des agents non titulaires de l’Etat et des collectivités publiques). Les deux autres  s’adressent d’une part aux agriculteurs (la MSA ou mutualité sociale agricole), d’autre part aux commerçants et artisans (le RSI ou régime social des indépendants).

Cet apparent éclatement du système de retraite français possède cependant une logique et des raisons qu’il faut faire l’effort de connaître si l’on veut être en capacité de formuler des appréciations et plus encore de proposer des solutions.

La première distinction a trait au sort réservé à la fonction publique. Des raisons fondées existent pour justifier ce traitement particulier. Nous aurons l’occasion d’y revenir de manière plus détaillée dans une autre brève visant à démonter l’accusation infondée de privilèges dont jouiraient les fonctionnaires.

La seconde distinction concerne les non-salariés. On a considéré, et les principaux intéressés en tête, que les agriculteurs et les travailleurs dits « indépendants » finançaient une grande partie de leur retraite en se constituant un capital consistant bien souvent en un patrimoine susceptible d’être revendu au moment de leur arrêt d’activité. Le souhait a été exprimé de ne pas dépendre du système applicable aux différentes catégories de salariés.

Francis DASPE  30 / 04 / 2010

 

  • Les soi-disant privilèges des fonctionnaires

Il est de bon ton de brocarder les fonctionnaires accusés d’accumuler d’innombrables privilèges. Concernant les retraites, le gouvernement enfonce le fer pour aligner le système des fonctionnaires sur le régime général des salariés du privé.

Le calcul du montant de la pension pour les salariés du privé s’effectue à partir des salaires des 25 meilleures années (avant la réforme Balladur de 1993 c’était les 10 dernières années qui servaient de référence). Pour les fonctionnaires, ce sont les 6 derniers mois de salaires qui sont pris en compte.

Des raisons expliquent (et tempèrent…) ces différences. Les primes ne sont pas prises en compte dans le calcul du montant des pensions de retraite des fonctionnaires (or la part des primes dans la rémunération des fonctionnaires varie entre 7 et 40 % pour une moyenne estimée à 23%). Par ailleurs dans le privé ce ne sont pas toujours les dernières années de carrière qui sont les plus favorables (contrairement au public en raison du système d’avancement).

Cela peut être aussi présenté comme une double contrepartie pour les fonctionnaires. Ils disposent en effet d’un niveau de qualification nettement plus élevé que les salariés du privé : 50 % des fonctionnaires d’Etat sont des cadres tandis qu’ils ne sont que 16 % dans le secteur du privé à se situer à ce niveau de qualification. Et ce d’autant plus qu’à niveau de qualification équivalent les salaires du privé sont supérieurs à ceux du public.

La réforme Fillon de 2003 a aligné la durée de cotisation et l’âge du départ à la retraite des régimes du privé et du public. Mais rien n’a été fait pour compenser les raisons qui avaient contribué pour partie à l’élaboration  d’un régime particulier pour les fonctionnaires.

Francis DASPE  28 / 04 / 2010

 

  • La prise en compte la pénibilité : une arme à double tranchant ?

Il est un thème qui semble faire consensus dans la difficile discussion qui s’engage au sujet de la question des retraites : celui de la prise en compte de la pénibilité. Au-delà des discours de bonnes intentions, voire de compassion, il est plus compliqué de dire de quelle manière il serait possible de le faire concrètement. En allant encore plus loin dans la réflexion, on peut déceler quelques dangers dont il conviendra de se prémunir.

Il sera en effet extrêmement compliqué de déterminer quels sont les métiers pénibles… et ceux qui ne le sont pas… Belles empoignades en perspective ! Mais c’est peut-être un des buts recherchés par le gouvernement : que les salariés se traitent les uns les autres de privilégiés et de planqués ! A la suite de quoi une très grande partie d’entre eux (ou plutôt la quasi-totalité) se verra enjoindre de bien vouloir faire quelques sacrifices au nom de l’intérêt général et pour un très petit nombre… Les formes de pénibilité sont en effet variables : physiques, psychologiques, résultant d’efforts ponctuels violents ou de processus d’usure progressive etc…

Ce mode spécieux de prise en compte de la pénibilité peut par ailleurs se révéler à l’usage le cheval de Troie de la volonté de la droite de favoriser l’individualisation des retraites en cassant les cadres collectifs protecteurs. Et de passer progressivement d’un système de répartition à un système de capitalisation.

Ceci dit, la prise en compte de la pénibilité du travail existe déjà pour partie dans le système actuel. Il s’agit notamment des régimes spéciaux que l’on s’évertue à démanteler. Car il faut répéter que les régimes spéciaux sont le fruit de deux éléments souvent complémentaires : le résultat de luttes sociales fondées sur des rapports de force et la reconnaissance par les autorités de situations particulières dont la pénibilité est un des constituants. Dans la fonction publique, la catégorie « active et insalubre » en est une illustration claire qui permet à certaines catégories de salariés de pouvoir partir avant l’âge de 60 ans.

Thierry DONGUAT  30 / 04 / 2010

 

  • Une masse d’argent considérable qui fait des envieux…

Les intentions sont bien évidemment louables : il s’agirait rien moins que de sauver les retraites en général, et le système par répartition en particulier. Cet affichage prétendument vertueux relève en fin de compte du plan communication tendant à obscurcir la réalité des véritables objectifs poursuivis.

L’objectif est pourtant suffisamment clair : tous les dispositifs convergent vers une baisse effective des pensions versées ou à verser (recul de l’âge légal de départ à la retraite, allongement de la durée de cotisation, système de la décote etc…). Partir plus tard n’est en définitive pas le but recherché : il suffit de voir la situation tellement dégradée de l’emploi des seniors qui ne constituent visiblement pas une priorité de la part du gouvernement et encore moins des entreprises. En fait on s’échine à créer méthodiquement les conditions pour que le salarié décide de partir avant de bénéficier d’une pension à taux plein.

L’enjeu est d’une autre nature et n’a que peu à voir avec la question stricto sensu des retraites. Les cotisations retraites génèrent des flux d’argent considérables qui échappent aux tentacules du marché en raison de la nature même du système par répartition fondé sur la solidarité. L’argent des cotisations est immédiatement reversé aux retraités dans l’année : il n’est donc utilisable entretemps par personne d’autres que les bénéficiaires. Ce qui ne serait pas le cas avec un système par capitalisation. Ces sommes font bien sûr des envieux : elles pourraient être mobilisées pour la spéculation des fond de pension (les plus naïfs ou les plus hypocrites diront pour l’investissement…). La volonté est forte (et l’appétit qui va avec…) et solidement chevillée au corps d’offrir aux marchés financiers via les assurances privées et les fonds de pensions des ressources qui leur étaient jusqu’alors interdites.

Il s’agit en fait d’opérer une autre répartition des richesses : faire payer davantage encore les revenus du travail et exonérer toujours plus les revenus du capital.

Francis DASPE  02 / 05 / 2010

 

  • La méthode retenue induit le contenu de la réforme

Il existe en réalité deux façons d’appréhender la question des retraites. La méthode retenue contient, ou du moins oriente nettement, les réponses qui seront apportées. On peut considérer que la question relève d’un problème uniquement comptable, purement technique en vue d’atteindre un équilibre des comptes. On peut aussi être persuadé qu’il s’agit d’un choix de société à effectuer. Dans le premier cas, on estime les ressources financières disponibles pour déterminer les conditions et les montants des pensions à verser. Dans le second cas, on fixe ce qui est acceptable que chacun dispose à la fin de sa carrière, ce qui implique que l’on se donne les moyens financiers en adéquation aux ambitions. L’enjeu se résume donc à une question simple : quelle doit être la variable d’ajustement ?

Cela renvoie à la nature même du système. Doit-on assister au passage d’un dispositif à « prestations définies » à un système à « cotisations définies » ? A « prestations définies » signifie que les cotisations sont calculées en sorte d’atteindre l’équilibre financier et assurer à chacun un montant de pension déterminé en fonction de critères connus à l’avance. La variable d’ajustement dans cette configuration, ce sont les cotisations.

A « cotisations définies » procède à une inversion radicale des perspectives. On connaît les cotisations que l’on devra verser tout au long de sa carrière afin d’accumuler des points, mais pas le montant de la pension que l’on sera amené à percevoir. C’est précisément le niveau des pensions de retraite qui sert de variable d’ajustement pour accéder à une situation d’équilibre. En effet il est plus facile et moins périlleux pour le gouvernement de faire baisser la valeur du point retraite (ou de ne pas l’augmenter en fonction du coût de la vie) que de discuter de l’âge légal de départ à la retraite ou du nombre d’annuités de cotisations.  Qui va se mobiliser pour quelques dixièmes de point d’indice ?

En définitive, la manière du gouvernement d’aborder le débat n’est pas neutre. Elle s’inscrit dans la tentative de persuader l’opinion publique qu’il n’existe pas d’alternative aux propositions qu’il a faites : autrement dit il s’agit bien d’une déclinaison de la « seule politique possible » qui a tant fait de ravages dans les mentalités. Aucun doute, la méthode proposée détermine le contenu de la réforme, ou du moins l’oriente fortement !

Francis DASPE  09 / 05 / 2010

 

  • L’inanité des arguments démographiques

Dans la stratégie qui consiste à dramatiser délibérément la situation pour mieux faire passer comme inéluctables des réformes allant dans le sens de la régression, les données démographiques sont utilisées à l’envi. Elles sont mêmes employées à l’égal d’arguments d’autorité contre lesquels aucune vision contradictoire ne pourrait être apportée.

On ne cesse de nous rabâcher que l’espérance de vie a gagné une vingtaine d’années tant pour les femmes que pour les hommes depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Elle est d’environ 78 ans pour les derniers et de 84,5 ans pour les premières. A tel point que ce serait une cause du problème des retraites auquel nous devons faire face. Cette situation est invoquée pour justifier la nécessité de repousser l’âge légal de départ à la retraite et allonger la durée de cotisations. Puisque l’on vit plus longtemps que par le passé il conviendrait de limiter en proportion le temps au cours duquel on pourrait bénéficier du droit à la retraite, tel est le raisonnement avancé.

Cette logique liant espérance de vie et conditions de départ à la retraite nous semble pour le moins curieuse et contestable. Sans quoi on serait en droit de demander aux femmes de cotiser plus longtemps au motif que leur espérance de vie est supérieure à celle des hommes ! D’autant plus que l’argument est pour partie biaisé : ce n’est pas seulement l’espérance de vie qu’il importe de prendre en considération pour le cas présent, mais l’espérance de vie au départ à la retraite. Et on s’aperçoit qu’elle n’a augmenté guère plus de 5 années. La différence provient du fait que ce sont les décès survenus à des âges faibles qui ont diminué, et beaucoup moins en raison de l’augmentation de la durée de vie de ceux qui accèdent à la retraite.

Nous devrions nous réjouir au contraire de vivre plus longtemps et dans de meilleures conditions, évolution dans laquelle les effets de la mise en place d’un système de sécurité sociale n’y sont pas étrangers. Raisons de plus pour le sauvegarder, et certainement pas le détruire ! Depuis quand l’allongement de l’espérance de vie deviendrait-elle un problème ?

Les déséquilibres du rapport démographique entre les nombres présent et à venir de retraités et d’actifs sont couramment utilisés pour parvenir à des conclusions identiques. Des nuances significatives doivent cependant être apportées. Le taux de natalité de la France est nettement supérieur à celui de la plupart des pays voisins. En outre, d’ici une vingtaine ou une trentaine d’années, les générations du baby-boom vont entrer mécaniquement dans une phase de forte mortalité (en dépit de l’allongement de l’espérance de vie…). Cela coïncidera avec l’arrivée sur le marché du travail des générations nées à partir des années 2000 qui s’étaient caractérisées par un net regain de la natalité. Par conséquent l’évolution du rapport démographique s’améliorera.

Les réalités démographiques qu’on veut nous présenter comme objectives ne sauraient servir d’aucune manière de justification à l’orientation résolument partisane des projets gouvernementaux. Elles ne peuvent non plus être utilisées comme des arguments d’autorité coupant court à tout débat et à toute recherche d’alternative. L’examen un tant soit peu approfondi démontre l’inanité d’une telle stratégie. Contrairement à l’idée complaisamment véhiculée par les partisans zélés des contre-réformes, un système par capitalisation serait aussi confronté aux contraintes démographiques.

Francis DASPE  10 / 05 / 2010

 

  • Détruire le régime général : individualiser

Le fond du projet gouvernemental consiste à mettre à bas le régime général pour détruire le système par répartition. Deux possibilités sont à l’étude :

– une fusion du régime général avec les régimes complémentaires pour en faire un seul grand régime par points. Les points acquis par le salarié tout au long de sa carrière par ses cotisations sont liquidés au moment de sa retraite. Le montant de la pension sera donc déterminé par le nombre et la valeur des points. Le modèle ainsi promu est celui des régimes complémentaires existant dans le privé.

– une transformation globale pour se diriger vers une réforme à la suédoise  en mettant en place un système de « comptes notionnels ». Les cotisations versées sont transformées en pension par le biais d’un coefficient de conversion qui dépend de l’âge au moment du départ à la retraite et de l’espérance de vie.

Dans ces deux configurations, le niveau des pensions sert de variable d’ajustement : on sait ce qu’on paiera tout au long de sa vie, mais on ignore ce que l’on percevra au final. C’est dans tous les cas la volonté d’individualiser les retraites. Et d’anéantir la part de solidarité qui existe dans notre système actuel.

Francis DASPE  04 / 05 / 2010

 

  • Les réformes Balladur Fillon

Au cours des dernières années, deux grandes réformes ont modifié l’architecture du système des retraites : les réformes Balladur de 1993 et Fillon de 2003. Toutes les deux ont conduit à une très nette dégradation de la situation.

La réforme Balladur (loi du 22 juillet et décret du 27 août) concerne le régime général, donc les salariés du privé. Elle se caractérise par trois dispositions modifiant les règles de calcul du montant des pensions :

– allongement de la durée de cotisation qui passe de 150 trimestres (37,5 ans) à 160 trimestres (40 ans)

– le salaire moyen de référence servant à la détermination de la pension est désormais calculé sur les 25 meilleures années et non plus sur les 10 dernières

– l’actualisation annuelle de la retraite se fait par une indexation sur l’évolution des prix et non plus des salaires, ce qui a pour conséquence de bloquer (au mieux, en fait de le grignoter inexorablement) le pouvoir d’achat des retraités jusqu’à la fin de leurs jours.

De son côté, la loi Fillon de 2003 concerne l’ensemble des régimes, excepté les régimes spéciaux.

Les décisions majeures ont trait à la durée de cotisation. Une première prévoit un alignement progressif de la durée de cotisation des fonctionnaires pour bénéficier d’un taux plein sur celle du régime général. Une seconde planifie à partir de 2009 l’augmentation d’un trimestre par an pour les salariés du public et du privé jusqu’en 2012 pour arriver à 41 ans. Ensuite, elle évoluera en fonction de l’augmentation de l’espérance de vie pour parvenir à 42 ans.

Le mécanisme de la décote occupe une place centrale dans les nouvelles modalités de calcul de la retraite. La décote est une minoration appliquée au montant de la pension d’un assuré qui choisit de liquider ses droits à la retraite avant d’avoir atteint la durée de cotisation nécessaire ou l’âge requis pour bénéficier d’une pension à taux plein. Elle pénalise fortement le personnes aux carrières incomplètes : femmes, précaires, chômeurs. Pour compenser en partie cette décote la possibilité a été donnée aux salariés de procéder au rachat de trimestres manquants portant par exemple sur les périodes d’études supérieures.

Pour tenter de faire avaler la pilule, le symétrique a été instauré avec la surcote. Elle permet aux salariés travaillant au-delà de 60 ans et avec plus de 40 années de cotisation de bénéficier depuis 2004 d’une majoration de leur retraite de 3% par année supplémentaire. Elle vise en fait à un développement du chacun pour soi dans une logique purement assurancielle au détriment des éléments de solidarité.

Au final la dégradation est très forte. Le taux de remplacement des retraités du régime général est passé de 78 % en 1993 à 72 % en 2007. Il devrait même chuter à 65 % en 2020. Tant et si bien que 42 % des nouveaux retraités de ce même régime général doivent désormais bénéficier du minimum contributif… Sans commentaire ! Et ce d’autant plus que les retraités sont une des catégories les plus touchées par la baisse du pouvoir d’achat : leurs principaux postes de dépenses sont en effet fortement touchés par l’inflation : logement, nourriture, frais de santé etc…

Francis DASPE  02 / 05 / 2010

 

  • L’équation des retraites a des solutions

L’idée selon laquelle l’équation des retraites ne se résoudrait qu’en retardant l’âge de départ à la retraite est une idée qui arrange bien le gouvernement et le milieu financier, car elle est simple à mettre en place et parce qu’elle fait supporter l’effort uniquement aux salariés, mais c’est une idée fausse, car il existe d’autres solutions pour assurer l’équilibre et une retraite décente à tous, si l’on s’accorde sur cet objectif.

Pour simplifier, l’équation des retraites ressemble à ceci : nombre d’actifs x salaires x taux de cotisation = nombre de retraités x pensions.

Un premier levier est la hausse du nombre d’actifs. Jouer sur le taux d’emploi, des jeunes et des seniors en particulier, lutter contre le chômage. Mais tout cela ne se décrète pas, surtout si on ne fixe aucune contrainte aux entreprises, et à fortiori avec des mesures nuisibles favorisant les heures supplémentaires au détriment des embauches. Si on prend le cas des seniors, actuellement, moins de 40% des 55-65 ans travaillent. Si on allongeait la durée de cotisation ou l’âge légal de départ, la conséquence directe pour 60% d’entre eux serait qu’ils resteraient plus longtemps inactifs et toucheraient une pension de retraite plus faible à l’arrivée.

Autres réserves à l’augmentation de la durée d’activité :

– le principal argument des partisans de cette solution est celui de l’augmentation de l’espérance de vie. Pour être cohérents, ils devraient alors prendre en compte les différences d’espérance de vie, c’est-à-dire la pénibilité. L’espérance de vie d’un ouvrier est 7 ans plus faible que celle d’un cadre, ce qui créé un système anti-redistributif où les moins aisés et les plus usés financent les retraites des plus riches. Or, le moins qu’on puisse dire est que ce dossier n’est pas la priorité du gouvernement, qui depuis 2003, dans la ligne du MEDEF, refuse de s’y attaquer.

– le recul de l’âge légal de départ à la retraite est à la fois injuste et inefficace. Injuste car il pénalise uniquement  ceux qui, ayant commencé tôt à travailler, ont cotisé la totalité de leurs annuités mais sont contraints d’attendre, sans emploi la plupart du temps, avant d’avoir le droit de toucher leur pension ! Inefficace car théoriquement, l’enjeu financier sur du long terme est nul pour la collectivité. En effet, lorsqu’on veut liquider ses droits avant d’avoir cotisé la totalité de ses annuités, la décote appliquée sur la pension est censée compenser le versement anticipé de cette pension. Pour résumer, soit l’Etat verse plus tôt des pensions plus faibles, soit il verse plus tard des pensions plus fortes. Le seul avantage de cette mesure pour l’Etat est de faire de la trésorerie à court terme en retardant la retraite et donc le paiement des pensions des babyboomers.

En tout état de cause, d’après le rapport de février 2010 du COR, l’augmentation de la durée d’activité, même jusqu’à 5 ans de plus, ne pourrait régler qu’au mieux la moitié du besoin de financement à horizon 2030, un tiers horizon 2050. Preuve que toute solution qui ne repose que sur ce levier n’est pas sérieuse.

Le deuxième levier est la hausse des salaires, en particulier là où la marge de manœuvre est conséquente, c’est-à-dire sur les bas salaires. Là aussi, on ne peut pas dire que ce soit une priorité du gouvernement. Deux  constats depuis plusieurs années :

– la répartition des profits générés par les entreprises s’est de plus en plus portée vers d’autres formes de revenus que les salaires alors que seuls ces derniers contribuent au financement des retraites, ce qui fragilise inévitablement l’équation.

– à l’intérieur des salaires, les bas salaires ont stagné, les hauts salaires ont explosé. Ce qui créé au passage une double injustice, puisqu’à celle de l’inégalité salariale durant l’activité s’ajoute celle du niveau de la pension après l’activité : le problème d’une règle comme le dernier salaire ou les 25 meilleures années de salaire est qu’elle avantage ceux qui ont un ratio (25 meilleures années de salaire / cotisations versées au cours de leur vie) plus élevé que les autres. Les cadres qui commencent en général plus tard à travailler et qui bénéficient de carrières croissantes sont les gagnants, tandis que ceux qui ont des carrières plates (ouvriers et employés) et qui ont commencé plus tôt à travailler sont au contraire ceux qui auront le plus mauvais ratio. Le dernier salaire d’un cadre est nettement plus élevé par rapport à son premier salaire que le dernier salaire d’un ouvrier.

Autre remède, l’élargissement de l’assiette, ou dit autrement, la recherche de nouvelles ressources. Le financement des pensions n’est assis que sur les salaires. Or, la part des salaires dans les richesses créées a diminué au détriment d’autres formes de revenus non soumis ou moins soumis aux cotisations. Et sur les salaires eux-mêmes, la Cour des comptes a régulièrement critiqué et  recensé tous les revenus du travail qui échappent aux cotisations ou à la CSG : stock-options, épargne entreprise, participation, intéressement, indemnités de retraite et de licenciement, heures sup… Au total, environ 40 milliards d’euros par an de manque à gagner pour la collectivité, profitant à une minorité de salariés qui plus est. Les exonérations diverses (lois Fillon notamment sur les salaires jusqu’à 1,6 Smic) accordées sans contrepartie, coûtent à peu près le même montant. Au nom de quel principe ne ferait-on pas contribuer l’ensemble des revenus issus du travail des salariés, ce qui était la règle initiale ? Et si ça ne suffisait pas, pourquoi ne pas faire contribuer les revenus du capital ? D’autres pays, comme le Danemark, l’ont fait en finançant les retraites par l’impôt sur le revenu, et ont résolu leur équation.

Un autre levier est d’augmenter le taux de cotisation patronal et salarial, qui n’a pas augmenté depuis longtemps. Il est tout à fait envisageable d’augmenter progressivement ce taux sans nuire à l’emploi.

Enfin, dernier levier, si la somme totale des pensions à distribuer est insuffisante pour assurer une retraite décente à tous, et si l’on s’accorde toujours sur cet objectif, il est toujours possible d’augmenter la redistributivité des pensions, par exemple par un taux de pension plus élevé pour les moins riches et moins élevé pour les plus riches, qui bénéficient déjà de moyens d’épargner durant leur carrière. On pourrait également abaisser le plafond maximum de la pension, ce qui libèrerait une partie de la somme qu’on pourrait affecter aux pensions les plus faibles.

Des économistes proposent également d’autres solutions systémiques qui simplifient, répartissent plus justement l’effort et équilibrent le système : étude Bozio-Piketty, réforme selon le modèle des comptes notionnels.

L’équation des retraites est un contrat collectif. Contrairement au discours martelé, des solutions alliant efficacité et justice existent.

Vincent MAROT  10 / 05 / 2010

 

 

 

 

 

 

Réformer les retraites, c’est réformer la société

Les retraites constituent véritablement une question ultra sensible. Le sujet est explosif, socialement et politiquement. Il constitue par ailleurs un casse-tête financier. Les gouvernements successifs ont toujours fait montre d’une très grande prudence en la matière. Certains ont préféré refilé « la patate chaude » au suivant, les rares qui s’y sont attaqués frontalement, parfois maladroitement et de façon dogmatique à l’instar du gouvernement Juppé en 1995, sont allés au devant de profondes désillusions.

Le système français des retraites s’inscrit dans la volonté de mettre en place, au lendemain de la seconde guerre mondiale, une protection sociale bénéficiant à tous. Créée en 1945, la Sécurité sociale se compose de trois branches principales : maladie, famille et vieillesse. Deux éléments caractérisent la version française : l’autonomie de chaque branche, l’existence de nombreux sous-systèmes annexes, en particulier dans le régime vieillesse.

L’ensemble de la population française est aujourd’hui couvert par l’assurance vieillesse, soit par un régime professionnel, soit par la solidarité nationale à travers le minimum vieillesse. On dénombre actuellement près d’une trentaine de régimes professionnels de base de l’assurance vieillesse. Tous ont leur histoire et correspondent chacun au contrat initial établi entre l’organisme ou l’entreprise qui en a la charge, et ses cotisants qui sont les futurs retraités. On peut cependant dépasser cette impression d’éclatement et de diversité en distinguant trois grandes conceptions de la retraite : celle concernant les salariés du secteur public, celle s’appliquant aux salariés du secteur privé, celle ayant cours pour les non salariés.

1 – La solidarité au cœur du système

La solidarité se situe expressément au cœur du système français. Elle s’exprime en premier lieu par le fonctionnement des régimes en répartition.

C’est ainsi que notre système de retraites repose fondamentalement sur un contrat entre les générations : les pensions des retraités sont financées par des prélèvements sur les revenus des actifs, dont les pensions, lorsqu’ils seront parvenus à la retraite à leur tour, seront payées par leurs enfants devenus actifs. La solidarité se manifeste également par l’existence d’un minimum vieillesse d’un montant de 569 euros au 1° janvier 2002 (soit 3734 francs) garantissant un revenu minimal à tous les retraités afin qu’ils puissent finir leur vie dans la dignité.

Elle s’exerce aussi entre les régimes, en particulier par une compensation financière des déséquilibres démographiques : c’est ainsi que les mineurs retraités bénéficient aujourd’hui de la solidarité des autres régimes puisqu’il y a de moins en moins de cotisants dans cette profession en raison des transformations de l’appareil productif. Les régimes des cheminots ou des marins ne survivent pareillement que grâce au mécanisme de compensation.

Ces quelques exemples choisis indiquent nettement que le système par répartition des retraites constitue une pièce essentielle du pacte social national. C’est un instrument de protection des travailleurs reposant sur une solidarité collective intergénérationnelle. Ce système implique donc un processus de redistribution : il s’inscrit dans les attributions de l’Etat-providence. Modifier ce régime des retraites équivaut par conséquent à prendre le risque de remettre en cause le pacte social sur lequel prospère notre vivre ensemble.

2 – Des réformes nécessaires

Pourtant, la nécessité de procéder à des réformes ne saurait être contestée valablement. La viabilité d’un régime par répartition réside dans l’équilibre entre les cotisants et les retraités. Or cet équilibre est gravement remis en cause par l’évolution démographique commune à l’ensemble des pays industrialisés et développés de l’hémisphère nord. La France ne constitue pas à cet égard une quelconque exception : c’est le lot des pays ayant terminé précocement leur transition démographique. On assiste en effet à un double processus de vieillissement de la population française : vieillissement qui s’effectue par le haut en raison de l’accroissement de l’espérance de vie et de l’arrivée imminente de la génération du baby-boom à l’âge de la retraite, mais aussi vieillissement par le bas car une baisse de la natalité induit moins d’actifs pour les années à venir. Davantage de retraités qui vivront plus longtemps pour moins d’actifs entrant de surcroît dans la vie active plus tard du fait de l’allongement de la scolarité, tels sont les termes de l’équation à résoudre. Deux indications chiffrées permettent de se faire une idée plus précise de l’ampleur du défi. Aujourd’hui, on dénombre 44 retraités pour 100 actifs ; en 2040, il y en aura 83 pour 100 actifs. Quasiment du simple au double.

Pour faire face à cette situation financière délicate, on peut agir sur trois paramètres classiques. La première piste consiste à augmenter la durée de cotisation en relevant le nombre d’annuités : cela signifie concrètement retarder le départ de l’âge à la retraite. Une deuxième possibilité invite à augmenter le montant des cotisations de manière significative. La dernière variable est relative au taux de remplacement. Le taux de remplacement est le montant de la retraite calculé en pourcentage du dernier salaire d’activité. La tendance, voire la tentation, est à la baisse de ce taux.

En définitive, on peut résumer en disant qu’actuellement on propose aux Français, afin de solutionner le problème du financement des retraites, de travailler plus longtemps pour recevoir moins une fois parvenu au statut de retraité. C’est dans cette optique d’ailleurs que le gouvernement Balladur s’était attelé à la tâche en 1993.

La réforme Balladur s’est adressée au régime général concernant les salariés du privé ainsi que les trois régimes dits alignés : ceux des salariés agricoles, des artisans, des industriels et commerçants. Elle a donné lieu à un allongement de la durée de cotisation nécessaire pour bénéficier d’une pension à taux plein avec le passage progressif de 150 trimestres à 160 trimestres, soit de 37,5 à 40 annuités, par adjonction d’un trimestre supplémentaire par an à compter du 1° janvier 1994. La période de référence a été également étendue : les pensions sont calculées sur la base des 25 meilleures années de carrière au lieu des 10 dernières. Cette opération est réalisée de façon progressive, par adjonction d’une année supplémentaire tous les ans. Enfin, le montant de la retraite est désormais indexé sur les prix, et non plus sur l’évolution globale des salaires. La conséquence la plus immédiatement perceptible a été une dégradation continue du taux de remplacement. Les régimes de retraites des fonctionnaires et les régimes spéciaux n’entraient pas dans le champ d’application de ces dispositions.

3 – La pente des projets gouvernementaux

Les projets gouvernementaux actuels s’inscrivent dans ces perspectives inaugurées par le gouvernement Balladur et que le gouvernement Juppé avait souhaité reprendre à son compte deux ans plus tard en l’étendant au secteur public. Le « travaillez plus, vous recevrez moins » reste plus que jamais d’actualité.

La volonté d’aligner le public sur le privé est récurrente à tous les projets. Cela s’accompagne d’une entreprise de culpabilisation des fonctionnaires accusés de se cramponner à des privilèges. Le but est de dresser les salariés du privé contre ceux du  public. En somme, une version tout à fait classique du diviser pour mieux régner, comme si on ne voulait pas voir, à moins que ce ne soit parce qu’on le voit trop bien, que la situation des salariés du public a toujours servi de protection contre toutes les formes de régressions sociales envisagées. C’est ainsi que, pour atténuer le sentiment de cohésion et de solidarité existant entre tous les salariés, le gouvernement choisit de « saucissonner » ses réformes. De la sorte, le débat devient plus spécialisé, permettant aux hauts fonctionnaires en poste dans les cabinets de montrer leur talent de technocrates. La stratégie est celle d’une gestion politique libérale : atomiser les individus pour empêcher toute prise de conscience collective pouvant déboucher sur un mouvement social d’envergure. Il arrive parfois que ces intentions soient déjouées.

En fait, ces mesures sont celles que le Conseil européen de Barcelone de 2001 avait préconisées aux gouvernements. Elles avaient été signées par les deux têtes de l’exécutif en cette période de cohabitation. Elles ne peuvent être dissociées de la volonté d’introduire une dose de capitalisation dans le système des retraites. La capitalisation est un système de financement reposant sur une épargne longue des ménages. Ceux-ci constituent une épargne qu’ils capitalisent auprès d’un organisme financier. Le capital ainsi constitué leur sera reversé sous forme de rente à la cessation d’activité. Pour l’heure, la capitalisation n’est proposée qu’à titre de retraite complémentaire. C’est en fin de compte le souhait d’instaurer des fonds de pensions qui se dessine en filigrane. Les capitaux, c’est-à-dire les fonds des épargnants, sont placés par des sociétés financières sur les marchés internationaux. Les retraites seraient de la sorte dépendantes des aléas de la bourse, ce qui comporte des risques particulièrement élevés. Les salariés d’Emron aux Etats-Unis, qui ont vu leurs économies partir en fumée lors de l’éclatement de la bulle boursière et de la faillite de l’entreprise, en ont fait l’amère expérience à leurs dépens.

Il convient de rappeler la différence entre les deux régimes par répartition et par capitalisation. Le système par capitalisation, débouchant logiquement sur des fonds de pension, s’appuie sur une cotisation volontaire et individuelle de chaque salarié tandis que la retraite par répartition repose sur la cotisation obligatoire et collective des employeurs et des salariés dont le produit est immédiatement reversé aux retraités. Cette différence recoupe en fait la distinction existant entre les concepts d’assurance sociale et de sécurité sociale dont les finalités divergent fondamentalement dans l’esprit. Alors que la sécurité sociale est indissociable d’une volonté de redistribution du revenu national, l’assurance sociale représente un moyen détourné d’imposer une épargne forcée aux travailleurs les moins favorisés, ce que les plus nantis peuvent supporter sans réelles difficultés car ils sont en mesure d’amortir bien plus facilement le manque à gagner en termes de pouvoir d’achat immédiat.

L’orientation actuelle des projets gouvernementaux nous semble correspondre à des formes de régression sociale. En effet, l’institution du système de retraites par répartition dans le cadre de la sécurité sociale en 1945 s’est réalisée en tirant les leçons de l’échec de la loi de 1910 dite loi sur les retraites ouvrières et paysannes, fondée sur la capitalisation, et qui fut anéantie d’abord par l’inflation de la première guerre mondiale puis par la crise de la grande dépression des années 1930. Ce qui nous est présenté comme une réforme moderne possède en fait des relents de retour en arrière.

La loi de mars 1997 du gouvernement Juppé créait les plans d’épargne retraite qui correspondaient à de véritables fonds de pension. Cette loi sera abrogée par le gouvernement Jospin et ne sera donc jamais appliquée. Mais ce dernier allait faire marche arrière avec la loi de février 2001 sur l’épargne salariale. Malgré l’engagement de Lionel Jospin, la loi sur l’épargne salariale est un premier pas vers la mise en place de fonds de pension bien que ses promoteurs la décrivent comme un dispositif de complément de retraite.

4 – Pour une réforme globale

Nous avons déjà dit qu’il n’était pas question de nier la nécessité de réformer le système des retraites afin d’en assurer la pérennité à long terme. Tout projet ne peut que s’inscrire dans le cadre d’une réflexion globale car chacun doit se persuader du caractère fondamental et délicat du dossier : réformer les retraites revient en fait à réformer la société. Pour cela, il ne serait pas opportun de réduire la chose à sa seule dimension financière. Il s’agit d’un véritable débat de société, pas d’un simple problème pouvant se résoudre par une réforme de technocrates.

La méthode ne doit pas se limiter à agir sur tel ou tel paramètre (durée et montant des cotisations, taux de remplacement) dans un souci de strict équilibre budgétaire et de rentabilité financière. Il semble nécessaire d’inverser la perspective en commençant par fixer le montant de la retraite pour les générations à venir : en somme dire aux jeunes ce qu’ils achètent (pour le futur) avant de leur demander de payer quelque chose (dans le présent). Il convient de fixer des objectifs communs, puis s’atteler à les financer : c’est ainsi que l’on procède quand l’enjeu est la perpétuation d’une pièce essentielle du pacte social républicain. Car il faut avoir présent à l’esprit qu’une telle initiative ne peut pas être, a priori, réaliste et rentable. D’ailleurs, ce n’est pas la finalité. Seule une volonté politique inébranlable, indispensable pour refonder ou maintenir un véritable pacte social, permet de rendre possible une telle démarche. L’instauration de la Sécurité sociale en 1945 ne représentait pas une entreprise rationnelle d’un strict point de vue financier, elle correspondait à un projet de société novateur.

Les moyens de financer à long terme le système par répartition des retraites sont à trouver. Certaines mesures sont à prendre rapidement : elles seraient de nature à concourir à la pérennisation du système.

La modification de l’actuelle répartition de la valeur ajoutée entre revenu du travail et revenu du capital constitue une piste à explorer résolument. Depuis 1982, la part de la valeur ajoutée consacrée au profit est passée de 25 % à 31,6 % tandis que celle consacrée au salariat a baissé de 72,5 % à 64,7 %. Un rééquilibrage en faveur des revenus du travail signifierait un surplus de rentrées par le biais des cotisations des salariés. L’impératif de revaloriser le travail est à mettre également dans la même logique : des salaires plus hauts, ce sont des cotisations plus élevées. La taxation des revenus boursiers, dont la part a connu une croissance significative depuis plusieurs années, est à envisager dans un souci d’équité en mettant un terme à un certain nombre d’exonérations. De manière plus large, il faudrait envisager d’intégrer dans l’assiette des cotisations tous les éléments qui n’y sont pas soumis tels l’épargne salariale, l’investissement ou les participations.

La mise en place d’une politique volontariste d’accession à l’emploi s’impose. La création d’emplois augmente le nombre de cotisants : un chômeur en moins, c’est un cotisant en plus. Le marché n’a pas pour optique le plein emploi. Seul l’Etat peut enclencher une politique de relance économique durable débouchant sur des créations d’emploi.

Les déséquilibres constatés peuvent être également compensés par des gains de productivité, ce qui augmente la richesse collective à répartir. Là aussi, il est évident que l’Etat possède un rôle majeur à jouer par un soutien de la croissance, de la recherche et de l’investissement en dépit de ce que préconise la vulgate libérale. Le dynamisme de la croissance et le niveau de l’emploi constituent des variables essentielles, dans tous les cas de figure non négligeables, dans le financement des retraites par répartition.

L’adoption d’une politique familiale déterminée, permettant de concilier vie professionnelle et maternité, est nécessaire afin de combler le hiatus existant entre le nombre effectif d’enfants par femme et le nombre d’enfants désiré. Par exemple, il faut savoir que le passage d’un indice de fécondité de 1,9 à 2,1 enfants par femme (qui correspond au seuil du renouvellement des générations) se chiffrerait par un allègement des besoins de financement pour les retraites estimé à près de 10 % d’ici l’horizon 2040.

La réforme des retraites n’est pas une simple question technique se limitant à la modification de quelques paramètres. L’enjeu est de taille : il s’agit ni plus ni moins que de la défense du modèle social égalitaire européen qui contribue à établir la singularité du « vieux continent ». Pour cela, il est impératif de prendre en compte l’aspiration des citoyens au progrès social. Sauvegarder le système par répartition des retraites en donnant sens à la notion de contrat intergénérationnel est possible sans pour autant sombrer dans la régression sociale. Des pistes existent : elles ne demandent qu’à être approfondies.

Francis DASPE Mars 2003

 

 

 

 

 

 

 

A Perpignan, le 06 / 09 / 2018 Communiqué AGAUREPS-Prométhée :

Mener la bataille des retraites pour renverser la Table !

            L’AGAUREPS-Prométhée lance une alerte sur la réforme des retraites qu’envisage de réaliser la majorité du Président Macron. Il s’agit d’une nouvelle étape dans le processus de démantèlement du pacte républicain et social.

L’objectif est de casser le système solidaire de retraites par répartition. La visée ultime est bien sûr d’arriver à un système par capitalisation. Mais c’est inavouable en l’état actuel de l’opinion publique, attachée au système mis en place dans le cadre de la Sécurité sociale au lendemain de la Libération.

Le gouvernement va donc biaiser et enfumer. Il va utiliser des étapes intermédiaires, qui remettront en cause la logique par répartition, tout en se défendant d’utiliser le mot capitalisation. Mais le loup sera hélas bel et bien entré dans la bergerie.

Le stratagème consistera à proposer un système de retraite par points. Notre pension de retraite dépendrait de la valeur d’un point qui pourrait fluctuer. Il n’y aurait plus d’âge limite de départ à la retraite : ce serait fonction du nombre de points et de leur valeur ! Par conséquent, plus de garantie collective, remplacée par l’individualisation à outrance !

D’autres pistes seront conviées à l’occasion, comme celle de la fiscalisation. C’est une vraie fausse bonne idée ! Car les retraites financées par l’impôt, et plus par les cotisations, pourraient alors dépendre de choix budgétaires au gré des majorités parlementaires. Là aussi, destruction des garanties collectives !

La capitalisation serait alors le couronnement de l’entreprise de destruction. Le but est de livrer au marché et à la spéculation les sommes gigantesques des cotisations qui y échappent pour l’instant, car affectées immédiatement au paiement des pensions.

L’AGAUREPS-Prométhée prendra part au combat collectif, notamment dans le cadre des « Assises itinérantes de la Table renversée » qu’elle a lancées. Fidèle à sont travail de pédagogie et d’anticipation, une prochaine Lettre du mois de l’AGAUREPS-Prométhée y sera consacré.

La raison d’être de l’AGAUREPS-Prométhée est de lutter contre les politiques de régression sociale et démocratique conçues pour satisfaire les intérêts d’une minorité de nantis.

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A nouveau les retraites, toujours l’AGAUREPS-Prométhée…

La réforme des retraites envisagée par la majorité macronienne sera la grande affaire de l’année 2019. Le combat se situera à la hauteur de la dureté de l’attaque préméditée contre le pacte républicain et social issu de la Libération. L’AGAUREPS-Prométhée ne sera pas prise au dépourvu. En témoigne le numéro spécial de sa Lettre du mois consacré aux retraites. Il s’agira de donner quelques arguments utiles pour les controverses qui ne manqueront de survenir d’ici peu.

Cette Lettre de l’AGAUREPS-Prométhée est plus longue qu’à l’habitude, avec pas moins de 20 pages. Il y aura matière à reconnaître, si besoin était, la constance du travail réalisé par l’AGAUREPS-Prométhée. Ce numéro spécial est composé de contributions et de textes anciens.

Le premier texte (par ordre d’ancienneté) date de 2003, un an après la fondation de l’AGAUREPS-Prométhée ; il fait écho à la mobilisation menée au moment de la réforme Fillon (alors ministre). La seconde partie reprend des éléments de l’année 2010 marquée par la réforme Sarkozy (celui là même qui avait indiqué lors de la campagne de la présidentielle de 2007 qu’élu président il ne toucherait pas aux retraites). Ces brèves pédagogiques formaient l’ossature d’une Lettre du mois spéciale « retraites ». Déjà…. Le troisième texte est une tribune parue dans L’Humanité en 2013. Le Président François Hollande, qui avait promis de lutter contre la finance, capitulait en rase campagne. Pire, il aggravait la situation en ajoutant des dégradations aux régressions précédentes.

La trajectoire se termine par un communiqué de l’AGAUREPS-Prométhée de septembre 2018 réalisé dans le cadre de ses Assises itinérantes de la Table renversée. C’est que l’AGAUREPS-Prométhée sera aux avant-postes du combat qui va s’engager. Des réunions publiques sont déjà prévues un peu partout dans l’hexagone afin de contribuer à la reconquête de l’hégémonie culturelle sur cette question structurante.

Elles auront comme support un diaporama pédagogique intitulé « Un combat politique, un enjeu de civilisation ». Ce n’est pas une nouveauté pour l’AGAUREPS-Prométhée. Son diaporama sur la loi El Khomri en 2015 (qu’il aurait été plus juste d’appeler loi Macron, alors ministre de l’économie mais à qui le chef du gouvernement Manuel Valls avait retiré cet honneur…) avait été particulièrement apprécié et utile. Souhaitons-lui le même succès que son devancier ! L’AGAUREPS-Prométhée lancera également une pétition sur internet pour mobiliser et sensibiliser aux enjeux de cette lutte essentielle. D’autres arguments seront à retrouver dans le livre de Céline Piot et Francis Daspe réalisé dans le cadre des Assises itinérantes de la Table renversée de l’AGAUREPS-Prométhée. Intitulé « Antidote au parler macronien » (éditions du Croquant), il s’inscrit comme le tome 2 du livre précédent « Le vol des mots. Le voile des mots » (éditions du Croquant, 2016). Nous aurons l’occasion d’en reparler dans la première Lettre du mois de l’année 2019, celle du combat des retraites.

C’est que la question des retraites se pose à nouveau ; l’AGAUREPS-Prométhée sera toujours présente à son poste pour apporter avec la plus grande détermination sa contribution à la cause commune.

Sylvie ERBANI  05 / 11 / 2018

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« Antidote au parler macronien », un livre de désenfumage

Un livre co-écrit par Céline PIOT et Francis DASPE vient de paraître aux éditions du Croquant. Il est intitulé « Antidote au parler macronien ». Il s’inscrit dans la suite de l’ouvrage des mêmes auteurs paru en 2016 aux éditions du Croquant et intitulé « Le vol des mots, le voile des mots ». Ce dernier portait sur quinze mots emblématiques du détournement du sens des mots conduisant à une véritable désaffection du langage.

 

Une suite est apparue indispensable afin de compléter la liste des termes ou d’expressions victimes d’une corruption de leur sens. C’est donc à une salutaire entreprise de désenfumage visant à démasquer les impostures que cet ouvrage s’attache. Il se compose d’un abécédaire de trente autres mots au sens dévoyé et donnant à voir en creux un contre-projet de société.

Le règne de l’euphémisme fait véritablement système. La pensée dominante s’est désormais dotée pour héraut Emmanuel Macron. Par conséquent, cet ouvrage se veut un nécessaire antidote au « parler macronien » afin de participer à la reconquête des consciences intoxiquées.

 

Cet ouvrage sera également un outil militant de terrain. Il servira de support pour des réunions publiques d’éducation populaire et de formation militante dans plusieurs départements de France. Il s’agira de contribuer à un nécessaire désenfumage politique.

 

Les 30 mots traités : Apolitisme, Assistanat, Charges/coûts, « Je suis Charlie », Compétences, Concurrence, Dette, Dialogue social, École libre, « L’Europe, c’est la paix », Frondeurs, « Nos ancêtres les Gaulois », Harmonisation, Idéologie, Jacobins, La Marseillaise, Modernité/Progrès/Réforme, Négociation, Optimisation fiscale, Populisme, Projet, Protectionnisme, Révolution, Ruralité, Sécurité sociale, Statut, Usager, Valeurs, Vivre-ensemble, Vote utile.  

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