LETTRE DU MOIS DE L’AGAUREPS-PROMÉTHÉE N° 137 MARS / AVRIL 2019

Sommaire du numéro 137 : Assises itinérantes de la Table renversée

  • Editorial de Francis DASPE : « Se saisir de leviers pour renverser la table…» page 2
  • L’interview prométhéenne : François COCQ page 3
  • Les tribunes de François COCQ : page 6
  • Tribune de Francis DASPE : « Place Publique, ou le nouveau plan B de l’oligarchie» page 10
  • Librairie AGAUREPS-Prométhée : « L’impératif démocratique. De la crise de représentativité aux Gilets jaunes» : page 12
  • Agenda de l’AGAUREPS-Prométhée (Mont-de-Marsan – Bazas – Prades) page 13
  • Une fiche d’adhésion (facultative mais conseillée…) pour 2019 page 14

 

Se saisir de leviers pour renverser la table…

La situation sociale et politique du moment présent n’est décidément pas un long fleuve tranquille. Le peuple a fait irruption sur la scène publique, tel un torrent impétueux destiné à modifier le cours du fleuve de l’Histoire. La crise est multiforme : économique, sociale, écologique, diplomatique. Mais l’aspect le plus significatif s’incarne dans la crise démocratique qui réduit par tous les moyens la souveraineté populaire. L’enjeu est évident : c’est celui de la réappropriation par les citoyens de leur capacité à décider de leur avenir, sans avoir à subir les injonctions comminatoires des représentants des oligarchies.

En effet, des résistances subsistent pour que rien ne change au final. Le système se recroqueville sur lui-même pour mieux conserver les positions acquises. Ces résistances sont celles de forces qu’il convient de regrouper sous l’appellation, certes ancienne mais tellement pertinente et en aucun cas dépassée, de « parti de l’ordre ». Il est intéressé par la préservation de ses rentes de situation. Mais il sait également s’adapter au contexte mouvant, pouvant faire preuve de trésors d’imagination à la recherche de plan B dès lors les peuples démasquent ses sombres desseins. C’est par exemple le but de ma tribune qui figure dans cette Lettre du mois, intitulée de manière si évocatrice « Place publique ou le plan B de l’oligarchie ».

Il y a donc bien urgence à renverser la table. L’AGAUREPS-Prométhée avait eu décidément le nez creux en lançant il y tout juste un an ses « Assises itinérantes de la Table renversée ». Celles-ci se poursuivent, constituant par divers moyens un des fils rouges de l’activité de l’AGAUREPS-Prométhée. C’est ce à quoi contribue le dernier livre de François Cocq sorti le mois dernier. Intitulé « L’impératif démocratique. De la crise de la représentativité aux Gilets jaunes », il place la crise démocratique comme le premier défi à relever. Actant la réalité d’une paralysie démocratique partout en Europe qui entraîne une perte du consentement populaire, cet ouvrage propose des pistes pour revitaliser les formes démocratiques amenées à se réinventer.

Une série de réunions publiques est planifiée pour le mois d’avril. Elles vont aborder un spectre suffisamment diversifié des problématiques nourrissant le débat public. La question des retraites est structurante : sans la crise des Gilets jaunes, nous serions sans aucun doute dans la rue pour s’opposer à une réforme qui était prévue (Mont-de-Marsan jeudi 11 avril). Ce n’est que partie remise d’ici peu. Une autre réunion s’attachera à réfléchir collectivement sur la stratégie pouvant faire surgir la nécessaire révolution citoyenne (Bazas samedi 13 avril). Elle passe entre autres par un combat déterminé pour dénoncer le vol du sens des mots par les tenants de l’idéologie dominante dans une logique clairement orwellienne (Prades mardi 16 mai). « L’antidote au parler macronien » est véritablement d’intérêt général.

Pour renverser la table, l’AGAUREPS-Prométhée entend se saisir de tous les leviers.

Francis DASPE  04 / 04 / 2019

 

 

L’interview prométhéenne : François COCQ

Il s’agit d’une interview de François COCQ publiée le 22 mars 2019 dans le journal Première heure.

Adjoint (La France insoumise) au maire de Champigny, François Cocq publie «L’Impératif démocratique. De la crise de la représentativité aux Gilets jaunes» (156 pp, Eric Jamet Editeur, 11 €). «Les  problématiques posées par les Gilets jaunes sont tout sauf anodines, prévient l’auteur dans sa Préface. Partant d’une étincelle réclamant plus de justice fiscale et donc sociale, elles ont quasi immédiatement embrasé la plaine des revendications démocratiques.» Dans cet entretien, M. Cocq donne son interprétation de l’origine du mouvement des Gilets jaunes, évoque leurs revendications, et s’explique sur la montée de la violence réciproque Gilets jaunes/Gouvernement. Enfin, M. Cocq, dont les relations ont été houleuses avec Jean-Luc Mélenchon, dit un mot des désaccords avec lui. Outre ce livre consacré aux Gilets jaunes, l’élu a publié «Alerte à la souveraineté européenne! La chimère de Macron contre la souveraineté populaire» (120 pp. Eric Jamet Editeur) dans la perspective des élections européennes.

 

Première Heure : Avez-vous vu venir le mouvement des Gilets jaunes?

François Cocq : Sans nul doute. Mais, vous savez, avoir eu raison trop tôt sans avoir été capable d’en convaincre le grand nombre, c’est avoir eu tort. Donc j’assume cette part d’échec. Car bien évidemment tous les ingrédients étaient sous nos yeux qui ne pouvaient que conduire à une irruption citoyenne. Début 2018, je sortais un essai, «Alerte à la souveraineté européenne», qui analysait les blocages électoraux structurels qui traversent toute l’Europe. Ce qui apparaît, c’est un hiatus entre deux légitimités : celle des urnes, indiscutable, et la volonté populaire, inaliénable et qui s’en défie de plus en plus. Cela conduit immanquablement à une perte du consentement, source de confrontation. La France pouvait d’autant moins échapper au phénomène que M. Macron est une synthèse de tous ces maux. Or en France et en Europe, nous dévalons la pente démocratique en vitesse accélérée. Mon dernier ouvrage, «L’Impératif démocratique», part d’un phénomène structurel qui change la nature des principes d’organisation de la cité humaine : la moitié des pays d’Europe, 14 sur 28, sont gouvernés par des coalitions qui n’ont pas de majorité au sein de leur propre parlement. Nous entrons dans le temps de la démocratie minoritaire. La France en est certes protégée par le verrou démocratique que sont les institutions de la Ve République. Pour autant, M. Macron n’a recueilli l’adhésion que de 18% des inscrits au premier tour et le vote de 45% d’entre eux au second tour. Dès lors, quand il applique une «impolitique», c’est-à-dire une politique qui sert les intérêts d’une caste et non l’intérêt général, il suscite une réaction populaire : le mouvement des Gilets jaunes.

 

PH : Quelles sont les revendications qui vous semblent légitimes?

FC : Ce mouvement est né d’une double revendication : sociale d’un côté, démocratique de l’autre. Fidèle à notre histoire, le peuple s’est saisi de l’aspiration partagée à plus de justice fiscale et à une meilleure répartition des richesses pour remettre sur la table le substrat fédérateur et républicain qui nous lie par le contrat social : la capacité de décider collectivement de ce qui est bien pour soi et de ce qui est bon pour tous. Par-delà le retour de l’ISF, la révision de la TVA ou l’augmentation du nombre de tranches de l’impôt sur le revenu, les gens n’en peuvent plus de subir la monarchie présidentielle. Ils demandent à être traités en citoyens actifs et être associés à ce titre à la décision de manière permanente. Le référendum d’initiative citoyenne (RIC) participe de cela mais il n’est qu’une porte d’entrée pour penser la fabrique d’une volonté commune et la réappropriation collective de la décision.

 

PH : De quoi aurait besoin ce mouvement pour aboutir au plan politique?

FC : Ne vous y trompez pas : la réussite du mouvement des Gilets jaunes ne se jugera pas à sa capacité à entrer dans les cases traditionnelles ou à formaliser une liste pour les élections européennes. Au contraire, c’est en mobilisant les énergies en dehors du champ institutionnel qu’il a ramené la solidarité sur les ronds-points et la «politeia» dans la vie de la cité. La puissance du mouvement réside dans sa capacité à infuser dans la durée. En cela, les Gilets jaunes ont déjà gagné.

 

PH : Certains sont frappés par la brutalité dont le mouvement des Gilets jaunes a été l’objet.

FC: Très vite, le niveau de conflictualité a été élevé. Le pouvoir a sciemment fait le choix d’une répression féroce qui visait à placer le chef de l’Etat à la tête du Parti de l’ordre. Pour un gain politique supposé, le président Macron et son ministre de l’Intérieur Christophe Castaner étaient près à infliger des dégâts humains considérables : des dizaines de personnes éborgnées, mutilées, traumatisées. Le recours à une violence a été théorisé comme une manière de faire taire toute opposition populaire. Ce faisant, M. Macron a rejoint le clan des libéraux qu’il prétend pourtant combattre, ceux qui, à l’image du hongrois Viktor Orbàn, sont des dévots de la mondialisation libérale et recentrent l’action de l’Etat autour des questions de «sécurité intérieure» pour faire taire toute contestation de leur action. Condamnée par le Parlement européen, sommée de rendre des comptes par le Haut-commissariat aux Nations-Unies pour les Droits de l’Homme pour un «usage excessif de la force», la France a été manipulée par ceux qui devraient la servir : la République a été abaissée.

 

PH : Certains ont cru voir la réapparition d’une lutte des classes. Etes-vous d’accord avec cette analyse?

FC : Ce qui est sûr, c’est que la peur a changé de camp avec la réapparition de l’expression visible et matérielle de la colère populaire. Une certaine caste a pris peur de la dimension insurrectionnelle des Actes III et IV les 1er et 8 décembre. D’ailleurs, le plan d’action et le Grand Débat annoncés dans la foulée en sont la résultante. Le président Macron a été obligé de lâcher du lest mais à sa manière, sans rien céder sur le fonds : les 10 milliards d’euros ne touchent pas à la répartition des richesses, les gens se paient eux-mêmes avec leur propre argent. «En même-temps», le grand débat est un artifice qui autorise la parole mais sans donner la décision finale au peuple. Non seulement rien n’est réglé, mais la réapparition de la violence en dit long sur l’incapacité de nos cadres institutionnels à créer du consensus. La confrontation chère à Machiavel et qui nourrit la politique n’a plus aujourd’hui comme vecteur d’expression que la rue. C’est le résultat de pratiques qui ont confisqué l’exercice de souveraineté au peuple. Il est urgent de répondre à cet impératif démocratique en complétant notre modèle par une capacité d’intervention citoyenne directe permanente, faute de quoi la démocratie elle-même sera sous la menace de tentations autoritaires et identitaires.

 

PH : Samedi a donné lieu à de graves débordements sur les Champs-Elysées. Les condamnez-vous?

FC : Premier constat : la répression par la violence théorisée par MM. Macron, Castaner & Co ne ramène ni la sécurité, ni la sûreté. Au contraire, le degré de violence s’est intensifié. Deuxième constat : comme M. Macron ne règle rien, nous voilà repartis de zéro. Entre les Actes III et IV de décembre qui étaient déjà violents et l’Acte XVIII, quelles réponses ont été apportées? Aucune ou presque. Le Grand Débat est confiscatoire puisque c’est le président qui en tirera les conclusions. Dans le même temps, le Premier ministre s’exprime contre le RIC et le ministre de l’Economie, Bruno Le Maire, annonce qu’il n’y aura pas de «redistribution». La colère ne peut pas retomber face aux provocations d’un président qui se pavane dans un restaurant d’altitude à La Mongie, tandis que le peuple se mobilise au même moment pour la fin du mois et pour le climat. Au-delà, lors de l’Acte XVIII, ce sont des casseurs, pas des Gilets jaunes, qui ont agi. Comment les en empêcher?

 

PH: Vos relations avec Jean-Luc Mélenchon paraissent compliquées

FC : La noblesse de la politique, c’est de pouvoir avoir des confrontations intellectuelles et stratégiques. Il y a presque un an de cela, j’ai posé à la fois un diagnostic sur le fonctionnement de La France insoumise, et j’ai aussi affiché d’abord en interne puis publiquement un désaccord sur la réinscription affichée de La France insoumise dans un paysage gauche-droite insuffisant à englober l’ensemble des demandes populaires. En décidant d’araser la gauche pour en ramasser les débris, Jean-Luc Mélenchon s’est repositionné dans un camp sans pour autant chercher à le rassembler. Il a pour cela mis (temporairement?) de côté l’idée de fédérer le peuple sinon par petits bouts. Mais le peuple est indivisible. Cela s’est vu, et l’échec est double comme on le constate. La politique politicienne n’a plus droit de cité à l’heure où les gens recherchent de la cohérence dans l’action et dans la durée pour accepter de revenir dans le jeu politique. Ce désaccord m’a valu injures et oukases mais qu’importe : rien ne m’a jamais et ne me fera jamais dévier de mon engagement républicain pour l’humanisme émancipateur. Celui-ci ne passe plus par la recherche de majorités électorales introuvables et factices, mais par l’émergence d’une majorité populaire pour faire sens commun et porter l’intérêt général. Je m’y attelle…

Propos recueillis par Hervé Guénot

 

 

 

Les tribunes de François COCQ

 

Tribune 1 : Agonie démocratique : la France prise en sandwich entre l’Espagne et la Belgique

La crise démocratique n’en finit plus de frapper les pays de l’Union Européenne. Ce 13 février, c’est conjointement la Belgique et l’Espagne qui donnent à voir les derniers soubresauts de modèles institutionnels incapables de satisfaire l’impératif démocratique porté par les peuples. Dans un cas une grève générale apparaît comme la seule réponse possible à la vacuité du pouvoir, dans l’autre le rejet du budget conduit l’Espagne a un troisième retour aux urnes en à peine trois ans pour des élections générales. La démocratie représentative s’est muée en une démocratie minoritaire qui n’est ni viable, ni souhaitable.

 

Le point commun à la Belgique et à l’Espagne ? Avoir été dirigé par des gouvernements minoritaires, c’est-à-dire avec des coalitions minoritaires au sein de leur propre Parlement national. C’était le cas en Belgique jusqu’au mois de décembre 2018. La coalition minoritaire ne disposait que de 52 sièges sur 150 à la Chambre avant d’exploser. C’est le cas en Espagne, où le PSOE ne dispose que de 84 députés au Cortes sur 350 soit moins de 25 %. L’alliance bancale avec les indépendantistes n’a donc pas résisté au premier budget. Ne croyons pas que ce sont là des phénomènes isolés : désormais, la moitié des pays de l’UE est dans ce cas. Je produis (notamment) l’analyse de cette nouvelle étape de l’effondrement démocratique et ses conséquences dans le livre qui sortira dans quelques jours aux éditions du Borrego : L’impératif démocratique. De la crise de la représentation aux Gilets jaunes.

Dans un cas comme dans l’autre, c’est retour aux urnes. En Belgique, ce sera le 26 mai, jour des élections européennes, après donc six mois sans gouvernement autre que « technique ». Entre-temps, on le voit, le blocage institutionnel se propage à l’ensemble de la société, aucun accord salarial n’ayant pu être trouvé entre patronat et syndicats. En Espagne, PSOE et Podemos n’ont pu faire aboutir leur budget, leurs forces d’appoint indépendantistes ayant saisi l’occasion pour porter plus avant leurs revendications. Là encore, c’est la crise démocratique qui se déverse dans l’ensemble de la société au travers de la résurgence de la question indépendantiste et non l’inverse comme on voudrait nous le faire croire. Après les élections générales de décembre 2015, puis de juin 2016, et nonobstant un changement de gouvernement via la motion de censure à l’encontre de Rajoy et du PP en juin 2018, les Espagnols seront donc re-convoqués aux urnes vraisemblablement le 28 avril prochain.

 

Partout la crise de la représentation fait des ravages. La représentation n’est plus en capacité à elle seule d’exprimer l’ensemble des demandes démocratiques. La France n’est pas en reste comme en a témoigné le mouvement des Gilets Jaunes. Alors jusqu’où ira cet effondrement démocratique ? La Caste sera-t-elle butée au point de continuer à défaire les souverainetés politiques et corseter la démocratie jusqu’à ce que l’extrême-droite tire les marrons du feu ? Ou le peuple pourra-t-il enfin recouvrer sa capacité collective de décision et d’action pour, en complément de la Représentation, agir directement et traduire la volonté générale que celle-ci s’avère incapable d’exprimer ?

Tout l’enjeu de la période est là. Le RIC (référendum d’initiative citoyenne), qui faisait aujourd’hui l’objet d’une proposition de loi de la part de La France Insoumise, participe de cette transformation nécessaire. Mais le RIC n’est qu’une porte d’entrée pour revivifier la démocratie. Le peuple doit pouvoir se ré-instituer à nouveau à travers ses propres demandes. Cela s’appelle un processus constituant et il est urgent. Processus car l’élaboration populaire doit irriguer l’Assemblée constituante appelée à sortir du terreau citoyen. Je plaide par ailleurs pour ma part, en complément de l’Assemblée nationale appelée à continuer à représenter l’Unité du peuple et de ses représentants, pour une Assemblée citoyenne, émanation des assemblées citoyennes locales, qui se réunirait annuellement, en temps limité, avec droit de regard et de proposition législative. Je vous en dis plus dans mon livre.

 

D’ici là, soyons assuré que nous sommes rendus au point où des changements profonds doivent intervenir sauf à voir le principe démocratique lui-même être mis en danger. Partout ce sont des signaux forts qui en attestent. Qu’ils clignotent en jaune ou qu’ils s’entendent dans la langue de Verhaeren ou de Cervantes. Nous ne sommes pas seuls. Nous sommes même plus que le nombre. Nous sommes le peuple qui a rendez-vous avec l’Histoire.

François COCQ 13 / 02 / 2019

 

Tribune 2 : Macron, du phénix au vautour

Emmanuel Macron s’est donc fendu d’une tribune publiée dans l’ensemble de la presse européenne pour relancer sa campagne européenne. Bien sûr, ses propositions apparaissent à tous comme un exact contrepoint aux politiques qu’il met en œuvre depuis 18 mois, voire six ans et demi, depuis l’Elysée. Macron continue de la sorte à sa façon à dévitaliser la démocratie en accentuant volontairement le hiatus entre la parole et les actes. Mais qu’importe au final. Il est plus urgent d’entendre dans sa tribune la répétition comme une litanie des termes « civilisation » et « renaissance » qui donnent à voir en quoi le président Macron reprend le fil de son projet européen mis sur la table dans son discours de la Sorbonne le 26 septembre 2017 : celui d’une identité et d’une souveraineté européennes pour mieux corseter les souverainetés populaires existantes et les livrer à l’imperium technocratique européen. Dans mon ouvrage Alerte à la souveraineté européenne, La chimère de Macron contre la souveraineté populaire, j’analysais déjà cette référence forcée à l’idée de civilisation européenne. Extrait :

« Je suis venu vous parler d’Europe. Encore diront certains. Ils devront s’habituer parce que je continuerai. Et parce que notre combat est bien là, c’est notre histoire, notre identité, notre horizon, ce qui nous protège et ce qui nous donne un avenir » lançait-il alors M. Macron. Dès lors, pour incarner sa souveraineté européenne, M. Macron s’est attelé à définir une identité européenne à défaut du peuple européen qu’il ne pouvait faire émerger : « Il y a une souveraineté européenne à construire, et il y a la nécessité de la construire. Pourquoi ? Parce que ce qui constitue, ce qui forge notre identité profonde, cet équilibre de valeur, ce rapport à la liberté, aux Droits de l’Homme, à la justice est inédit sur la Planète ».

 

Cette identité européenne, ce n’est rien moins que celle d’une civilisation selon M. Macron : « A nous, ensemble, de tracer un nouveau modèle de civilisation où les inégalités et les insécurités seront contenues, où la justice sera défendue et la planète protégée, où la culture, la création, la mémoire seront respectées. Ce projet, c’est cela notre identité ». Notons que cette identité, si elle renvoie à « la qualité de ce qui est le même », se définit dans la bouche de M. Macron par la négative et donc par une contradiction : si la civilisation désigne le résultat d’un processus vers un état social, donc un objectif à atteindre, l’identité européenne serait ce qui n’est pas et qu’il faudrait donc « contenir », « défendre », « protéger ».

Mais l’identité renvoie aussi au fait de « pouvoir être reconnu comme tel ». Lorsqu’on met en parallèle l’aspiration d’Europe-puissance que revendique M. Macron et la juxtaposition en une même phrase des termes « civilisation » et « identité », on ne peut s’empêcher de voir ressurgir vingt-et-un ans après Samuel Huntington et sa théorie du choc des civilisations. M. Macron, pour justifier la souveraineté européenne, cherche à forger un peuple sur la base d’une identité assimilée à celle d’une civilisation, laquelle civilisation se définit d’abord par son extériorité avec le monde qui l’entoure. Le cheminement est brutal. Et dangereux. Là où le modèle républicain universaliste porte en lui l’émancipation de l’humanité toute entière, la version civilisationnelle porte en germe les conflits à venir.

 

Ce 5 mars 2019, la « civilisation » a été convoquée trois fois par Emmanuel Macron dans sa tribune européenne, affublée de l’épithète « européenne ». La « Renaissance » est quant à elle intervenue à quatre reprises. En se faisant le chantre d’une « Renaissance civilisationnelle », Emmanuel Macron rompt ainsi concrètement avec le triptyque républicain à vocation universaliste Liberté / Egalité / Fraternité pour lui substituer un nouveau triptyque Liberté / Protection / Progrès. Là où le premier affirme le primat de l’Homme et de ses droits naturels, le second habille une Europe abstraite, entité technocratique à qui il délègue la tâche d’organiser la vie en société. Le contenant se substitue au contenu pour mieux annihiler ce dernier et laisser en dernière instance libre cours aux forces du marché. Une rupture d’humanité par une délégation de souveraineté en somme. Là où par cette « renaissance civilisationnelle » Macron voudrait passer pour phénix, il est une fois encore un vautour.

François COCQ 05 / 03 / 2019

 

Tribune 3: Macron ou l’insécurité permanente

Où que l’on regarde, le gouvernement Macron installe un climat d’insécurité permanente. C’est bien sûr vrai dans sa gestion de l’ordre public. Cela l’est dans sa manière d’appréhender le cadre institutionnel. Cela l’est enfin dans l’ordre économique et social où les récentes saillies contre les retraites menacent tant les salariés que les agents publics. Partout la société en est réduite à subir les affres d’une politique qui fragilise les individus comme les cadres collectifs. Le modèle macroniste n’était déjà pas souhaitable pour le grand nombre. On constate qu’il n’est désormais viable pour personne.

 

Après 18 semaines de mobilisation populaire au cours desquelles M. Macron a voulu s’ériger en fer de lance du parti de l’ordre, preuve est faite que la stratégie de la répression par la violence n’apporte ni sécurité et encore moins sûreté. La confrontation voulue par M. Macron a augmenté le degré de violence dans le pays sans qu’une issue positive apparaisse. M. Macron est en train de figer le pays après l’avoir fracturé. L’insécurité est ressentie tant chez les Gilets jaunes qui expriment les revendications populaires, que du côté des forces républicaines qui savent qu’elles ne représentent en tant que telles pas d’issue au conflit démocratique et social. La population tout entière se trouve prise en otage par l’inertie et l’entêtement présidentiel.

La même incertitude pèse sur l’édifice institutionnel. Pour sauver le soldat Castaner, Macron a épuré l’ensemble de la préfecture de police de Paris : l’administration paie pour son incurie politique. Auparavant, Macron avait outrepassé la séparation des pouvoirs en s’en prenant au Sénat au mois de janvier à l’occasion de l’un des innombrables soubresauts de l’affaire Macron-Benalla. Il a depuis façonné un « grand débat » à sa main, laissant aller la discussion mais se gardant la conclusion : la souveraineté n’est plus démocratique mais monocratique, elle n’est plus populaire mais redevient un apanage monarchique. Il a surtout laissé apparaître aux yeux de tous le conflit de légitimité qui mine les démocraties européennes et la France en particulier malgré le verrou institutionnel de l’Elysée qu’est la 5e République : le hiatus entre la légitimité, réelle, naît de l’élection, et la légitimité populaire, qui refusant d’être désormais délégative, revendique la dimension permanente et inaliénable dont elle n’aurait jamais dû se voir spoliée. Le cadre où s’organise la vie dans la Cité humaine continue à se déliter à mesure qu’il est livré à l’utilisation anarchique qu’en fait le président Macron.

 

Depuis dimanche, c’est désormais l’avenir de tout un chacun et la possibilité d’enfin pouvoir profiter de sa retraite qui disparaît dans les brumes de l’orthodoxie libérale. Le 17 mars, la ministre des Solidarités et de la Santé en charge de la réforme des retraites Agnès Buzyn, se prononçait en faveur d’un « allongement de la durée de travail ». Deux jours après, elle faisait marche arrière assurant qu’ « aucune modification de l’âge minimal de départ à la retraite n’était envisagée ». Pourtant dès le lendemain c’était au tour du porte-parole du gouvernement de rouvrir la porte en affirmant que « l’âge de départ à la retraite est au menu », prenant en cela le contrepied des engagements de campagne d’Emmanuel Macron. L’après-midi même, le Premier ministre le contredisait depuis l’Assemblée.

Au-delà du pataquès politique d’un gouvernement de pieds nickelés, au-delà des ballons d’essais d’idéologues libéraux extrémistes, il convient de s’interroger sur la perception par les gens de cette nouvelle incertitude sur leur futur individuel et sur le devenir de notre système de protection sociale collectif. Il faut vivre dans une tour d’ivoire pour ne pas imaginer le ressenti des salariés et des agents qui, partant le matin travailler, voit l’avenir se dérober à mesure qu’il s’éloigne. On ne gouverne pas ce pays comme on dirige un conseil d’administration ! L’Humain ne peut être en permanence insécurisé si l’on veut qu’il fasse encore société.

 

A tous niveaux, la politique macroniste est une politique d’insécurité permanente. Dans une certaine mesure celle-ci répond aux nécessités de l’atomisation et de la pagaille libérales. Mais point trop n’en faut. C’est aujourd’hui une brutalisation de nos vies et de notre collectif humain. Le retour à l’ordre des droits est plus que jamais une nécessité. Macron en est à l’heure actuelle le principal obstacle.

François COCQ  20 / 03 / 2019

 

 

Place Publique, ou le nouveau plan B de l’oligarchie  

Il s’agit d’une tribune qui a été diffusé le 18 mars 2019 sur le site de Marianne.

 

Le fondateur de « Place Publique » a obtenu la tête de liste pour les prochaines élections européennes du 26 mai 2019. Le Parti socialiste s’est en effet effacé au profit de Raphaël Glucksmann. La faible combativité du PS, étrange au premier abord, peut aisément s’expliquer. Elle signifie la fin des rentes électorales garanties à bon compte pour une formation politique peu habituée à un militantisme en tension. Le temps des alternances mécaniques, sans alternatives et surtout sans grands risques, est terminé : c’est la fin irrémédiable d’une séquence longue inaugurée par le congrès d’Epinay de 1971. Ce monde là est définitivement révolu.

 

Il nous faut chercher à comprendre de quoi Raphaël Glucksmann est le nom. Il surgit comme l’avait fait auparavant Emmanuel Macron. On sait désormais qui était Emmanuel Macron : le plan B de l’oligarchie et un des ultimes remparts du système confronté à la fin du bipartisme anémiant. « Place Publique » est sans aucun doute de cet acabit. Le parcours de Raphaël Glucksmann en atteste : lui le néo-libéral et néo-conservateur, avouant sa faible sensibilité aux questions sociales, le petit télégraphiste de l’atlantisme, que vient-il faire dans le marigot de la gauche ? Mais plus encore, c’est sa fulgurante mise en orbite par les médias dominants qui pousse à s’interroger.

L’oligarchie, devant la dégradation de la situation sociale et politique, s’alarme à juste titre pour la conversation de ses positions. Elle élabore en conséquence une nouvelle stratégie pour reconfigurer l’échiquier politique conformément à ses intérêts. Elle fait preuve d’un pragmatisme chirurgical, de surcroît constamment renouvelé. Après avoir pris acte de l’obsolescence même pas programmée du bipartisme classique UMP / PS avec les déceptions des quinquennats précédents de Nicolas Sarkozy (le président bling bling tellement velléitaire) et de François Hollande (le président normal si médiocre), elle avait d’abord misé sur le prétendu monde nouveau d’Emmanuel Macron. L’échec du Président de la République, désormais prévisible et probable, est en voie d’être froidement acté. La crise des Gilets Jaunes n’a fait que renforcer une conviction déjà alimentée par des gaffes à répétition et des outrances jupitériennes relayées dans leur domaine par les ministres Castaner, Belloubet ou Blanquer. Raphaël Glucksmann apparait alors une roue de secours au plan B de l’oligarchie.

 

Une double mission lui incombe dans ce meccano machiavélique. Il s’agit d’abord d’isoler, de marginaliser et d’extérioriser La France Insoumise d’un prétendu cercle de la raison politique, en réalité délimité par des formes de connivence et de consanguinité caractéristiques des élites. L’autre objectif, plus structurel, impose de rétablir une apparence de bipartisme afin de donner le change à un débat démocratique notoirement abîmé. Le « et en même temps » macronien s’est révélé en fin de compte contre-productif tant le Président a satellisé le débat public pour mieux le réduire. Le but reste peu ou prou identique : créer les conditions d’une nouvelle alternance, mais toujours sans alternative. Elle impliquerait Emmanuel Macron qui vient de la gauche (du moins d’un gouvernement s’en réclamant) et fait le boulot de la droite (avec détermination) et Raphaël Gluksmann surgissant de la droite mais qui ne fera pas le boulot de la gauche (c’est une certitude).

L’oligarchie se rend compte qu’il n’est pas possible d’occulter aussi brutalement que ne le fait la majorité de La République en marche la question démocratique étroitement liée à l’expression de la souveraineté populaire. Les élections de 2017 se révèlent après coup des victoires à la Pyrrhus. Emmanuel Macron a dévasté le champ politique : il suffit d’observer à quoi sont réduits les corps intermédiaires et les humiliations subies par des parlementaires réduits à l’insignifiance. La pensée unique dominante, pour agir à l’égal d’un véritable carcan, doit rester modeste, et certainement ne pas devenir ostentatoire. Pour s’appliquer pleinement, elle ne doit pas être exagérément intrusive et envahissante.

 

Il n’est décidément pas  envisageable de dissoudre ou d’abolir le peuple, cet obstacle si tenace à la réalisation des desseins des oligarchies conquérantes et avides. Il convient alors d’instaurer une fausse alternance, se résumant à donner seulement l’impression de la vitalité du débat démocratique et la possibilité d’un choix politique. Jupiter ne peut être seul sur l’Olympe présidentiel. Dans le scénario issu de la féconde imagination de l’oligarchie inquiète, « Place Publique » doit compenser cette asymétrie résultant de la pratique quelque peu déséquilibrée par l’arrogance du pouvoir macronien.

Francis DASPE 18 / 03 / 2019

 

 

Librairie AGAUREPS-Prométhée

 

« L’impératif démocratique. De la crise de représentativité aux Gilets jaunes »

François COCQ Eric Jamet éditeur, mars 2019

Le 17 novembre 2018, l’irruption citoyenne du mouvement des Gilets jaunes s’imposait comme révélateur de la paralysie démocratique qui s’installe en France et plus largement en Europe. Les citoyens, trop longtemps cantonnés à leur seul rôle électoral, affirment leur volonté et la nécessité de reprendre en main leur souveraineté de manière entière, inaliénable et permanente.

Il faut dire que des signaux d’alerte avaient préalablement été envoyés : les blocages électoraux sont devenus le quotidien au sein de l’UE et se traduisent désormais par des gouvernements minoritaires, théorisés en nouvel ordre a-démocratique. Partout la perte du consentement populaire frappe les formes représentatives qui ne suffisent plus à elles seules à retranscrire l’ensemble de l’exigence démo-cratique. À peine élu, Macron y est à son tour confronté.

À l’heure où le modèle démocratique ancien marque une forme d’incomplétude, un signal impératif est envoyé pour la reconquête par le peuple de sa souveraineté et de son exercice, afin de revivifier la démocratie et de la restaurer dans ses fondements.

 

 

Agenda : les débats des Assises itinérantes de la Table

renversée de l’AGAUREPS-Prométhée

 

 

1/ Conférence / débat à Mont-de-Marsan (40)

Jeudi 11 avril 2019 à 19 heures, Maison des associations, 39 boulevard Martin Luther King

Thème du débat :

« Retraites : un combat politique pour un enjeu de civilisation »

 

 

2/ Conférence / débat à Bazas (33)

Samedi 13 avril 2019 à 19 heures, Salle Gérard Bonnac, place de la cathédrale

Thème du débat :

« Stratégie pour la révolution citoyenne »

 

 

3/Conférence / débat à Prades (66)

Mardi 16 avril 2019 à 19 heures, Salle Lousa, plaine Saint-Martin

Thème du débat :

« Contre le vol des mots, l’urgence de l’antidote au parler macronien »

 

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Se saisir de leviers pour renverser la table…

La situation sociale et politique du moment présent n’est décidément pas un long fleuve tranquille. Le peuple a fait irruption sur la scène publique, tel un torrent impétueux destiné à modifier le cours du fleuve de l’Histoire. La crise est multiforme : économique, sociale, écologique, diplomatique. Mais l’aspect le plus significatif s’incarne dans la crise démocratique qui réduit par tous les moyens la souveraineté populaire. L’enjeu est évident : c’est celui de la réappropriation par les citoyens de leur capacité à décider de leur avenir, sans avoir à subir les injonctions comminatoires des représentants des oligarchies.

En effet, des résistances subsistent pour que rien ne change au final. Le système se recroqueville sur lui-même pour mieux conserver les positions acquises. Ces résistances sont celles de forces qu’il convient de regrouper sous l’appellation, certes ancienne mais tellement pertinente et en aucun cas dépassée, de « parti de l’ordre ». Il est intéressé par la préservation de ses rentes de situation. Mais il sait également s’adapter au contexte mouvant, pouvant faire preuve de trésors d’imagination à la recherche de plan B dès lors les peuples démasquent ses sombres desseins. C’est par exemple le but de ma tribune qui figure dans cette Lettre du mois, intitulée de manière si évocatrice « Place publique ou le plan B de l’oligarchie ».

 

Il y a donc bien urgence à renverser la table. L’AGAUREPS-Prométhée avait eu décidément le nez creux en lançant il y tout juste un an ses « Assises itinérantes de la Table renversée ». Celles-ci se poursuivent, constituant par divers moyens un des fils rouges de l’activité de l’AGAUREPS-Prométhée. C’est ce à quoi contribue le dernier livre de François Cocq sorti le mois dernier. Intitulé « L’impératif démocratique. De la crise de la représentativité aux Gilets jaunes », il place la crise démocratique comme le premier défi à relever. Actant la réalité d’une paralysie démocratique partout en Europe qui entraîne une perte du consentement populaire, cet ouvrage propose des pistes pour revitaliser les formes démocratiques amenées à se réinventer.

Une série de réunions publiques est planifiée pour le mois d’avril. Elles vont aborder un spectre suffisamment diversifié des problématiques nourrissant le débat public. La question des retraites est structurante : sans la crise des Gilets jaunes, nous serions sans aucun doute dans la rue pour s’opposer à une réforme qui était prévue (Mont-de-Marsan jeudi 11 avril). Ce n’est que partie remise d’ici peu. Une autre réunion s’attachera à réfléchir collectivement sur la stratégie pouvant faire surgir la nécessaire révolution citoyenne (Bazas samedi 13 avril). Elle passe entre autres par un combat déterminé pour dénoncer le vol du sens des mots par les tenants de l’idéologie dominante dans une logique clairement orwellienne (Prades mardi 16 mai). « L’antidote au parler macronien » est véritablement d’intérêt général.

Pour renverser la table, l’AGAUREPS-Prométhée entend se saisir de tous les leviers.

 

Francis DASPE  

04 / 04 / 2019

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A Bazas, la stratégie pour la révolution citoyenne au menu des « Assises itinérantes de la Table renversée » de l’AGAUREPS-Prométhée

Dans le cadre de sa campagne nationale de réflexion et d’action intitulée « Assisses itinérantes de la Table renversée », l’AGAUREPS-Prométhée organise une conférence / débat à Bazas samedi 13 avril 2019, salle Gérard Bonnac (place de la Cathédrale), à 19 heures.

 

Francis DASPE, Secrétaire général de l’AGAUREPS-Prométhée et animateur de groupe d’action à La France Insoumise, interviendra sur le thème « Stratégie pour la révolution citoyenne ».

 

Les incertitudes de la situation sociale et politique montrent qu’il y a véritablement urgence à « renverser la table ». Le mouvement des Gilets Jaunes témoignent de l’aspiration au plus profond du peuple à proposer des ruptures radicales porteuses d’une véritable alternative. Quel projet politique humaniste et émancipateur est aujourd’hui en capacité d’incarner cette alternative ? Avec quelles orientations stratégiques ? Pour quelles perspectives politiques ?

 

Francis DASPE est également auteur du livre intitulé « La Révolution citoyenne au cœur » (Eric Jamet éditeur, octobre 2017).

 

Entrée libre.

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Conférence / débat de l’AGAUREPS-Prométhée à Prades sur le « parler macronien » avec Francis DASPE

L’AGAUREPS-Prométhée organise une conférence / débat à Prades mardi 16 avril 2019, salle Lousa (plaine Saint-Martin), à partir de 19 heures.

 

Le thème sera intitulé « Contre le vol des mots, l’urgence de l’antidote au parler macronien ».

Francis DASPE présentera son nouveau livre, co-écrit avec Céline PIOT, intitulé « Antidote au parler macronien » (éditions du Croquant, octobre 2018).

 

Cet ouvrage se compose d’un abécédaire de trente mots au sens dévoyé, qui donnent à voir en creux un contre-projet de société. La pensée dominante s’est désormais dotée pour héraut du Président Emmanuel Macron. Ce livre se veut un nécessaire antidote au « parler macronien » afin de participer à la reconquête du sens des mots. C’est donc à une salutaire entreprise de désenfumage visant à démasquer les impostures que cet ouvrage s’attache.

 

Entrée libre.

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Mener la bataille des retraites pour renverser la Table ! Réunion publique à Mont-de-Marsan

Dans le cadre des « Assises itinérantes de la Table renversée » qu’elle a lancées, l’AGAUREPS-Prométhée a fait du combat pour les retraites une de ses priorités. La majorité du Président Macron envisage en effet une réforme qui constituerait une nouvelle étape dans le processus de démantèlement du pacte républicain et social en cassant encore davantage le système solidaire de retraites par répartition.

 

L’AGAUREPS-Prométhée organise une conférence / débat sur la question des retraites jeudi 11 avril 2019 à Mont-de-Marsan, Maison des Associations Joëlle Vincens, à 19 heures (salle de réunion du rez-de-chaussée, 39 boulevard Martin Luther King). Elle sera animée par Francis DASPE, Secrétaire général de l’AGAUREPS-Prométhée. Elle sera intitulée « Retraites : un combat politique pour un enjeu de civilisation ».

 

Jeudi 11 avril 2019, Mont-de-Marsan, Maison des Associations Joëlle Vincens, à 19 heures (salle de réunion du rez-de-chaussée, 39 boulevard Martin Luther King). Entrée libre. 

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Conférence / débat de Francis DASPE à Narbonne sur le « parler macronien »

Le groupe d’action « Le Lézignanais en commun » de La France Insoumise, en partenariat avec l’AGAUREPS-Prométhée, organise une conférence / débat à Narbonne jeudi 14 mars 2019, salle Cheytion, au Palais des Sports, des Sports et du Travail (1 boulevard Frédéric Mistral), à partir de 19 heures.

 

Le thème sera intitulé « Contre le vol des mots, l’urgence de l’antidote au parler macronien ».

Francis DASPE, secrétaire général de l’AGAUREPS-Prométhée et Insoumis, présentera son nouveau livre, co-écrit avec Céline PIOT, intitulé « Antidote au parler macronien » (éditions du Croquant, octobre 2018).

 

Cet ouvrage se compose d’un abécédaire de trente mots au sens dévoyé, qui donnent à voir en creux un contre-projet de société. La pensée dominante s’est désormais dotée pour héraut du Président Emmanuel Macron. Ce livre se veut un nécessaire antidote au « parler macronien » afin de participer à la reconquête du sens des mots. C’est donc à une salutaire entreprise de désenfumage visant à démasquer les impostures que cet ouvrage s’attache.

 

Entrée libre.

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LETTRE DU MOIS DE L’AGAUREPS-PROMÉTHÉE N° 136 JANVIER / FEVRIER 2019

Sommaire du numéro 136 

  • Editorial de Francis DASPE : « 2019, l’année de toutes les incertitudes et de tous les possibles ?» page 2
  • Les tribunes de François COCQ : « Gilets jaunes, Agonie de la représentation» page 3
  • Texte de Francis DASPE : « 1848 ou les prémices d’une révolution» page 7
  • Note de lecture : « Antidote au parler macronien » : page 12

 

2019, l’année de toutes les incertitudes

et de tous les possibles ?  

En ce début d’année 2019, il n’y a pas à faire preuve d’une imagination débordante pour déterminer ce que l’on pourrait se souhaiter collectivement. C’est une évidence : que survienne la révolution citoyenne dont des mécanismes se sont activés à la fin de l’année écoulée. La profonde crise sociale et politique dévoilée par le mouvement des Gilets jaunes a rebattu notoirement les cartes.

En effet, bien malin qui peut se targuer d’affirmer sans l’ombre d’un doute à quoi ressemblera le panorama politique dans 3 mois, dans 6 mois ou dans un an ! Les potentialités prometteuses sont nombreuses, comme les craintes qui ne sont nullement à écarter.

Un très grand nombre d’incertitudes subsistent à l’heure actuelle. Elles concernent d’abord le devenir du mouvement des Gilets jaunes, son mode organisation et de fonctionnement, ses perspectives. Elles ont également trait à la nature et au niveau des recompositions politiques actuellement en cours, et qui ne vont pas manquer de s’accélérer. Elles sont liées aux résultats des élections européennes du 26 mai prochain qui établiront un nouveau rapport des forces politiques.

Enfin, elles dépendent immédiatement des réponses que le Président Macron et sa majorité apporteront à la crise ouverte. Pour l’instant, ils ne possèdent pas de solution politique viable. Ils sont dans l’impasse. A vouloir « nasser » les oppositions et les contestations, ils se sont eux-mêmes laissés enfermer dans une nasse. Il n’existe pas de solution politique, sauf à se renier en totalité. Auquel cas les forces qui ont porté Emmanuel Macron au pouvoir le lâcheraient immédiatement… Voire le lyncheraient sans autre préavis !

A leur disposition, rien d’autre que des expédients et des subterfuges bien dérisoires. A l’image du grand débat national forcément tronqué. Il y aurait la tentation, particulièrement risquée et inflammable, de parier sur l’exacerbation de la tension et du jeu malsain de la provocation pour profiter d’un éventuel dérapage justifiant une remise en ordre. Reste l’option du retour devant les électeurs, quel qu’en soit le format retenu : dissolution, référendum (au contenu plus ou moins édulcoré). Mais c’est également excessivement risqué pour le maintien du pouvoir macronien…

Plus que les incertitudes, c’est l’ouverture de tous les possibles qui caractérise la période présente. A nous de contribuer à en faire sortir ce que nous estimons nécessaire à la réalisation de notre projet de société. La tâche est prométhéenne, exaltante et stimulante. L’AGAUREPS-Prométhée avait en réalité anticipé en lançant dès le mois de mai 2018 les « Assises itinérantes de la Table renversée », articulant réflexion théoriques et initiatives militantes pratiques.

A touts et tous, l’AGAUREPS-Prométhée adresse ses meilleurs vœux pour l’année 2019, tant à titre personnel que dans le cadre de ses activités militantes.

Francis DASPE  15 / 01 / 2019

 

Les tribunes de François COCQ

 

Tribune n°1:

Gilets Jaunes : quand le souffle démocratique échappe aux grilles préétablies

 

C’est décidément un gouffre qui sépare l’aspiration populaire portée par les Gilets Jaunes de la perception qu’en a la société des bien-pensants. L’Acte V du samedi 15 décembre et les interprétations qui en sont données témoignent outrageusement du besoin pour le pouvoir et ses commentateurs de faire rentrer le mouvement des Gilets jaunes dans des cases préétablies pour mieux le circonscrire. Or le mouvement s’est justement constitué en extériorité volontaire par rapport au cadre où l’on voudrait le ramener. Loin de l’essoufflement, le mouvement ne peut dès lors que s’enraciner.

 

Loin de ce qu’est la réalité matérielle d’une mobilisation, du rôle du calendrier, de la vie de famille, des affres des éléments climatiques, de la fatigue inhérente à la poursuite en parallèle d’une vie professionnelle, les commentateurs ont voulu voir un essoufflement dans la mobilisation de ce samedi. C’est un contre-sens. Contre-sens d’autant plus profond que le mouvement des Gilets opère justement sa mue.

Après que Macron a été obligé de lâcher dans la semaine une aumône, insuffisante certes, qui ne touche pas à la répartition des richesses et préserve encore et toujours les intérêts des siens bien sûr, mais une aumône tout de même, soit plus que ce que le mouvement social a pu obtenir depuis des années en galopant derrière des ballons, la revendication dynamique du mouvement des Gilets Jaunes émerge comme un étendard : la question démocratique est centrale et affirme la volonté populaire de reconquête de notre souveraineté.

Le référendum d’initiative citoyenne (RIC) était ainsi partout ce samedi. Non comme une revendication ultime, mais comme une porte d’entrée invitant le peuple à se refonder lui-même. Il est frappant qu’aux côtés du RIC ait grandi en parallèle sur les banderoles et sur les ronds-points la revendication d’une 6° République ou encore celle d’une Constituante. Non seulement le rétablissement d’un ordre démocratique juste a été mis à l’ordre du jour, mais il ne suffira pas d’un hochet pour contenter les gens.

 

C’est pourtant la tentative d’enfermement à laquelle se livre, dans un réflexe de Caste apeurée, la bonne société. Voyez Edouard Philippe qui, dans le journal économique Les Echos, s’empresse désormais d’évoquer le RIC et même sa légitimité : « Ce débat aussi, nous allons l’avoir. Je ne vois pas comment on peut être contre son principe. Le référendum peut être un bon instrument dans une démocratie, mais pas sur n’importe quel sujet ni dans n’importe quelles conditions. C’est un bon sujet du débat que nous allons organiser partout en France ». Macron et Philippe acceptent la discussion sur le RIC en espérant que cela coupe court au processus de délégitimation de l’ensemble de la sphère démocratique qui a progressivement détourné la fonction représentative pour agir à sa guise derrière un paravent délégatif indépendant des citoyens.

Dans un ordre registre, l’éditorialiste de France-Inter Thomas Legrand offrait comme seul horizon aux Gilets jaunes de rentrer dans ses cases à lui et aux siens. Il intimait l’ordre aux Gilets Jaunes de se constituer sous forme représentative pour devenir à son tour un de ces corps intermédiaires aujourd’hui destitués dans le peuple mais auxquels se raccrochent les tenants de l’ordre ancien. Bref revenir aux vieux pots qui servent à servir la soupe au même petit monde.

 

225 ans après, le débat démocratique ressurgit donc. Avec toujours d’un côté la volonté populaire et de l’autre ceux qui cherchent à se raccrocher aux cadres anciens garants de leur rente de situation. Maximilien Robespierre nous mettait déjà en garde le 25 décembre 1793 à ne pas poser une grille de lecture qui emprisonne sur des phénomènes nouveaux : « Il ne faut pas chercher dans les livres des écrivains politiques, qui n’ont point prévu cette révolution, ni dans les lois des Tyrans qui, contents d’abuser de leur puissance, s’occupent peu d’en rechercher la légitimité ». Le courant va continuer à se déverser et, qui sait, ouvrir de nouveaux possibles. Le cadre institutionnel de la5° République agonisante n’est pas un absolu. Les corps intermédiaires ont été balayés. La légitimité populaire du Souverain défait celle de l’élection qu’il avait lui-même érigée. La représentation nationale, pour légitime qu’elle soit, est jugée insuffisante à elle seule pour faire peuple.

De nouveaux horizons sont à découvrir. Comme l’œuvre inachevée de 1793 encore quand, en novembre, le congrès des sociétés populaires du Midi, tout en réaffirmant que la Convention nationale est « le seul centre d’unité auquel doivent se réunir tous les bons citoyens », lui demandait aussi de décréter « qu’il sera fait chaque année des réunions générales d’un membre de chaque société populaire dans les lieux désignés par le corps législatif ». Autrement dit, ériger un contre-pouvoir populaire tout en ayant la sagesse de l’auto-limiter en précisant que ces assemblées de délégués des sociétés populaires ne pourraient se déclarer permanentes.

 

Le mouvement des Gilets jaunes ne s’essoufflerait que s’il acceptait de rentrer dans les cases qui lui seraient imposées. N’en déplaise à ceux qui n’aspirent qu’à ça, sa dynamique interne l’en préserve. Le courant populaire est sorti de son lit et n’entend pas y retourner avant de s’être doté des moyens d’exercer à l’avenir sa pleine souveraineté dans une démocratie renouvelée.

 

François COCQ 17 / 12 / 2018

 

 

Tribune n°2:

Sans opposition ni majorité : l’agonie de la représentation

 

Les fins d’année ne sont pas forcément l’heure des bilans. Mais elles sont du moins l’occasion de faire des points d’étape. Surtout quand le fait majeur démocratique qui traverse l’Europe, le refus populaire de délégation de pouvoir par déficit de représentation, s’invite désormais aussi clairement dans notre pays. Le sondage Elabe publié le 19 décembre le donne à voir pour la première fois de façon aussi nette : après l’expulsion de la majorité de sa tâche de représentation, ce sont les oppositions qui sont à leur tour mises de côté.

 

Les lecteurs réguliers de ce blog connaissent mon analyse par ailleurs développée dans mon livre Alerte à la souveraineté européenne ! La chimère de Macron contre la souveraineté populaire ! : la machine de l’alternance entre la social-démocratie et la démocratie chrétienne qui a fonctionné pendant trois décennies s’est grippée à trop converger sur une même politique dictée par Bruxelles. Au tournant des décennies 2000-2010, les grandes coalitions ont été une réponse de système à la crise démocratique en gestation, avec un point d’orgue en 2014 : 16 des 28 gouvernements de l’UE étaient de type grande coalition. Mais depuis 2015, tout a basculé : de l’Espagne à l’Italie en passant par l’Autriche ou l’Allemagne, les citoyens, en conscience, font le choix de refuser non seulement des majorités aux uns et aux autres, mais préfèrent le blocage démocratique à la perte de souveraineté résultant d’une délégation de pouvoir à des grandes coalitions. Les derniers exemples en date le donnent encore à voir : la grande coalition bancale belge a succombé cette semaine tandis que la Suède, sans majorité depuis les élections de septembre, a vu le Parlement rejeter le budget proposé par le gouvernement « technique » et adopter le budget de l’opposition ! Le château de carte démocratique continue à s’effondrer au niveau du vieux continent.

Immanquablement, la France doit faire face à cette lame de fond qui traverse l’Europe. Mais elle le fait en décalé, Emmanuel Macron ayant réinventé le concept de grande coalition en étant une grande coalition à lui tout seul. Pour autant, l’élection présidentielle n’a pu purger la vague destituante. Le temps de la rupture ne pouvait être qu’à venir. Voilà où j’en étais de mes réflexions il y a quelques mois à la parution de mon livre. Je préconisais alors de chevaucher la question de la souveraineté populaire non comme un supplément d’âme, mais comme la réponse à l’aspiration la plus profonde du corps politique pour restaurer la dignité et la capacité de décision des citoyens dans l’ordre démocratique et, partant de là, redéfinir et installer collectivement ce qui est bon pour tous.

 

Depuis, le mouvement des Gilets Jaunes est passé par là. Il donne à voir la force propulsive et dynamique de la question démocratique et sa capacité d’entraînement sur la question sociale. Il confirme surtout la rupture du consentement qui traduit le conflit entre deux légitimités : celle de l’élection présidentielle, supposée populaire mais délégative, et celle du Souverain, le peuple, qui devrait être permanente. La nature de la fonction de représentation s’en retrouve posée comme elle ne l’avait plus été depuis plus de deux siècles.

Ce paradigme, justement parce qu’il se construit en extériorité avec les champs institutionnels et électoraux, impacte violemment ceux-ci. L’étude Elabe comme les récentes enquêtes sur l’exécutif en attestent. Le pouvoir est dépouillé de son consentement et de sa légitimité : Macron ne reçoit plus le soutien que de moins d’un quart de l’électorat et cristallise dans le même temps le rejet. Mais désormais, les oppositions elles-mêmes ont disparu. A la question « Selon vous, parmi les listes suivantes, qui incarne le mieux l’opposition à Emmanuel Macron et au gouvernement d’Edouard Philippe ? », les gens répondent majoritairement (53%) : Personne ! Toutes les organisations se retrouvent à un niveau résiduel (LR 6%, PS 3%, PCF 2%), ou désormais très faible (LFI 17% en recul de 8%, RN 18%). L’opposition institutionnelle n’a pas simplement été parcellisée, elle s’est volatilisée. Seuls les Gilets jaunes trouvent grâce aux yeux des gens, 23% les reconnaissant comme principale force d’opposition, faisant d’autant plus reculer les forces institutionnelles (LR 4%, LFI 12%, RN 13%).

 

C’est là un paysage politique qui mérite d’être analysé à la hauteur de ce qu’il est : il n’y a plus ni majorité, ni d’opposition. Le champ institutionnel est déserté. L’imaginaire de représentation s’est éteint. Ce n’est plus juste une grève civique telle qu’elle se manifeste lors des scrutins électoraux. Celle-ci pouvait alors être entendue comme un signal. Nous n’en somme plus là. Il s’agit désormais d’une séparation assumée entre le corps électoral et ses représentants. Vouloir y répondre dans le seul champ institutionnel serait alors une erreur : ce serait se retrouver seul sur la scène d’un théâtre d’ombres habité par les fantômes de Macron et de ses congénères. Ceux-là ont théorisé une politique du vide seule à même de maintenir plus ou moins à flot un pantin qui n’existe que parce que le paysage est arasé autour de lui.

Le défi pour2019 (et au-delà) est immense. Il passe par la refonte en profondeur de l’exercice de la souveraineté. Pas simplement avec des outils ponctuels comme le RIC, certes nécessaires mais insuffisants, mais bien par la redéfinition par le peuple lui-même de ce qu’il entend mettre en commun et de comment il entend exercer sa souveraineté. La 6e République et la Constituante n’apparaissent désormais plus comme une réponse à l’agonie de la 5e République, mais comme une exigence à une expression populaire majoritaire. Dans et hors le champ institutionnel. Dans les assemblées et lors des campagnes électorales, où Macron n’est plus un objet en soi qui mérite référendum. Mais plus encore dans des expressions autonomes des mouvements qui entendent ouvrir l’horizon démocratique et humaniste de la révolution citoyenne pour construire des majorités populaires.

 

François COCQ  20 / 12 / 2018

 

 

 

 

 

1848 et les prémices d’une révolution

 

La situation sociale et politique explosive de cette fin d’année 2018 (et qui est amenée sans aucun doute à perdurer en 2019, voir à s’intensifier) incite à rechercher dans l’Histoire quelques éléments permettant de nourrir la réflexion. Le mécontentement et l’exaspération exprimés par les Gilets jaunes témoignent d’un contexte de nature révolutionnaire, du moins au sens populaire du terme. Les références à la Grande Révolution française de 1789 / 1794 ont abondamment fleuri, que ce soit pour en chercher des encouragements ou au contraire en craindre les effets. Mais il serait peut-être davantage instructif de se plonger dans celle de 1848 en France, qui ensuite s’étendit à l’ensemble du continent européen pour un « printemps des peuples ».

Posons-nous la question de comment surviennent les révolutions, dans quel terreau elles prennent naissance. Elles possèdent toujours des causes immédiates et des causes profondes. C’est leur articulation, entre leur enchaînement et leur proportion, qui indique à l’événement révolutionnaire sa singularité et son identité. Bien évidemment, il convient en préalable de se défier de l’anachronisme, ce piège des apprentis historiens ou des politiques qui s’aventurent trop audacieusement dans les méandres incertains de l’Histoire. Il mène mécaniquement aux contresens. Pour autant, faire des comparaisons et mettre en évidence des analogies est très souvent riche d’enseignements pour la compréhension du moment présent et la détermination de la stratégie à venir.

 

Une crise économique forte

La révolution de 1848 en France ne saurait s’expliquer sans la mise en avant d’une grave crise économique. Celle-ci se présentait sous deux aspects majeurs. D’abord par une crise alimentaire causée par des mauvaises récoltes de blé et de pomme de terre (en Irlande la maladie de la pomme de terre fut réellement dramatique avec des famines meurtrières). Il en résulta une hausse significative des prix agricoles.

Ce fut également une crise du pouvoir d’achat qui eut des conséquences négatives pour l’industrie. L’argent mobilisé en priorité à l’achat de denrées agricoles réduisit en conséquence les débouchés de l’industrie. Les capitaux manquèrent pour maintenir les investissements industriels, notamment pour la construction des chemins de fer. A cela, s’ajoutait une spéculation inconsidérée au regard de la gravité de la situation. Il n’est pas faire preuve d’anachronisme que d’affirmer qu’en tous temps et en tous lieux les spéculateurs et autres accapareurs sont totalement étrangers à la notion d’intérêt général.

 

Des similitudes existent avec la situation actuelle. Les politiques d’austérité imposées aux peuples et aux gouvernements par la doxa libérale conduisent aux mêmes effets : un rétrécissement de la demande et de la consommation. Les politiques de l’offre se traduisent par une baisse du pouvoir d’achat qui tarit les débouchés des entreprises. La précarisation gagne du terrain, désignant une réalité proche du terme usité à l’époque, celui de paupérisation. La « finance folle », qui n’a rien appris de la crise de 2007 / 2008, accentue l’instabilité de l’économie réelle.

 

Une crise politique structurelle

 

La monarchie de Juillet connaît une crise politique profonde. A posteriori, il est aisé de dire qu’il s’agissait d’une crise de fin de régime. Mais tant de signes concordants ne pouvaient qu’aboutir à une telle issue lors des journées de février 1848. Le régime de Louis-Philippe était en butte à une hostilité sourde. Les scandales politiques et financiers, concernant des ministres ou des parlementaires contaminés par les mirages de l’affairisme décomplexé, aggravaient le discrédit.

La question centrale était celle des conditions du suffrage. Le suffrage était censitaire. Le niveau du cens, c’est-à-dire le seuil d’imposition à partir duquel on obtenait le droit de vote, était particulièrement élevé. Si bien que le corps électoral était réduit pour s’apparenter rn fin de compte à un privilège réservé à quelques nantis. Et ce d’autant plus que la réforme fiscale de la patente de 1844 avait retiré le droit de vote à plusieurs milliers de boutiquiers parisiens. La revendication était simple : l’abaissement significatif du cens afin de permettre à un plus nombre de personnes de devenir pleinement citoyennes. La revendication s’incarna dans la « campagne des banquets » à partir de juillet 1847 où lors des réunions était demandé l’élargissement du corps électoral.

Devant le refus du pouvoir de modifier le cens électoral, aucune solution parlementaire n’apparaissait. Le blocage politique était total, à l’image de la crise de légitimité que les Gilets jaunes ont révélée. Etait ainsi posée la question de la souveraineté populaire. Aujourd’hui, elle prend les traits de la monarchie présidentielle accentuée par la dérive jupitérienne. Hier comme maintenant, le peuple éprouvait le sentiment malsain de ne pas compter dans la marche des affaires publiques.

 

Une autre caractéristique du régime de la Monarchie de juillet aggravait la crise démocratique. C’était la pratique courante de ce qu’il est convenu d’appeler la « double corruption ». En premier lieu, la corruption des électeurs, à qui il était aisé de promettre des avantages vu l’étroitesse du corps électoral, afin d’orienter un vote en faveur des candidats gouvernementaux (en somme, la pratique ultérieure des candidatures officielles du II° Empire). En second lieu, une corruption des parlementaires, dans une logique identique d’attribution de promotions exceptionnelles aux députés fonctionnaires, dans le seul but de s’assurer leurs votes. Pour circonvenir ces pratiques de corruption fortement enracinées, des mesures étaient ardemment demandées. L’extension du corps électoral par l’abaissement du cens rendrait plus compliqué les contacts individuels entre candidats et électeurs. L’incompatibilité entre certaines fonctions publiques et des mandats électifs serait un garde-fou au contrôle des députés fonctionnaires.

Le parallèle peut être fait, plus encore depuis le passage au quinquennat et l’inversion du calendrier électoral présidentielle / législatives en 2002, avec les « députés godillots » incapables de préserver les prérogatives du pouvoir législatif menacées par les empiètements croissants de l’exécutif. Concernant la corruption des fonctionnaires dépendant de l’exécutif en 1848, faisons remarquer une inversion manifeste des perspectives : aujourd’hui ce sont les cadres du privé devenus des lobbyistes qui corrompent la démocratie et la délibération politique. Les fonctionnaires sont davantage devenus des pôles d’indépendance (à l’exception de quelques hauts fonctionnaires qui en fait font de fréquents allers-retours avec le privé pour y monnayer leurs carnets d’adresses), d’où les attaques récurrentes dont ils sont la cible. Aujourd’hui les médias dominants contrôlés par 9 ultra-riches s’évertuent de façonner l’opinion publique dans le sens des intérêts des nouvelles oligarchies : à n’en point douter, il s’agit d’une nouvelle formes de corruption de la pratique démocratique.

 

La dureté des conditions de vie

 

La dureté des conditions de vie pour la majorité du peuple était une réalité effective et vécue comme telle. Pas un simple sentiment ou une sensation infondée. Le faible niveau des salaires constituait un premier plafond de verre bien bas. L’insécurité de l’emploi accentuait la précarité des conditions de vie et de travail. L’intensification du travail et son caractère purement mécanique se révélaient des facteurs aggravants.

Mais ce qui rendait encore plus insupportable ces conditions de vie était le refus des possédants de prendre en compte cette réalité. Ces classes laborieuses étaient réellement considérées comme dangereuses : il eut été inconvenant de leur céder quoi que ce soit. Toute comparaison avec le temps présent ne peut être purement fortuite : se dévoilent des mécanismes identiques de peur d’un peuple jugé incapable d’être raisonnable. Bref, de n’être qu’une « foule haineuse »…

Le mépris social traverse aisément les siècles. Celui exprimé par le chef du dernier gouvernement de la Monarchie de Juillet, Guizot, est significatif d’un état d’esprit indémodable. A ceux qui lui demandaient d’abaisser le cens afin d’augmenter le nombre des électeurs, il répondait par un laconique et péremptoire « Enrichissez vous par le travail et l’épargne, et vous deviendrez électeurs ». D’autres ont pu répondre de travailler plus pour gagner plus. D’autres encore ont indiqué qu’il suffisait de traverser la rue… Les « premiers de cordée » font l’objet de toutes les sollicitations des oligarchies au pouvoir se recroquevillant dans des petits mondes bien dérisoires, mais dont le carburant est la morgue.

 

L’irruption du peuple

 

Dans ces événements, le rôle du peuple s’est révélé véritablement déterminant. Encore faut-il s’entendre sur ce que l’on veut désigner par peuple. La révolution de 1848 fut en réalité « interclassiste », avec ce que cela peut engendrer de malentendus et de confusions. C’est un mouvement social multiforme qui fut à l’œuvre. La petite et moyenne bourgeoisie ne se reconnaissait plus dans la Monarchie de Juillet, qu’elle avait pourtant contribuée à faire triompher en 1830, qui défendait en fait les seuls intérêts de la grande bourgeoisie. Elle était gagnée par un sentiment de frustration croissant et par la réalité d’un déclassement social. Une classe ouvrière se développait avec la construction des voies ferrées, l’essor de l’industrie et l’accélération de l’exode rural. Les conditions de travail et de vie des ouvriers étaient pour la plupart du temps effroyables. C’était l’an 0 pour le droit du travail : la loi Le Chapelier de 1791 avait placé l’ouvrier dans une relation individuelle avec son employeur, c’est-à-dire dans un état de sujétion quasi total. Une conscience collective commençait cependant à unir ses différentes catégories sociales que les possédants voulaient opposer pour mieux régner.

Cette « conscience de soi-même » était favorisée par les progrès de l’instruction et de l’alphabétisation. Ce peuple, ni totalement sujet ni pleinement citoyen, aspire à donner son point de vue sur les questions politiques, qu’elles impliquent le quotidien ou relèvent d’un projet de société plus global. Il revendique du mieux-vivre et l’outil premier de la souveraineté populaire, le droit de voter. En février 1848, le corps électoral souverain passera de 250 000 membres à 9 millions. Le suffrage est devenu universel (quoiqu’encore exclusivement masculin).

Aujourd’hui on assiste au retour du peuple. Un même processus est à l’œuvre. Un sentiment de rétrogradation pour les classes moyennes, conscientes d’une dégradation de leurs conditions de vie au quotidien, est prégnant. Ce peuple prend conscience de devoir payer les cadeaux fiscaux faits aux plus riches. Ce n’est pas le ras-le-bol fiscal qui émerge, mais le ras-le-bol de l’injustice fiscale. Chez les catégories plus modestes, c’est la pente vers la pauvreté et la précarité, doublée d’un sentiment d’abandon. Chez les déjà précaires, c’est la volonté de culpabilisation qui est à l’ordre du jour, leur enlevant le restant de dignité auquel ils voudraient légitimement s’accrocher.

 

En Europe, le « printemps des peuples »

 

La France possède incontestablement une prédisposition à l’universel. La Grande Révolution l’avait déjà montré. Les journées révolutionnaires des 22 / 24 février 1848 eurent un grand retentissement aux quatre coins du continent européen. La voix de la France est toujours entendue ; la voie qu’elle emprunte est pareillement scrutée avec attention.

L’exemple français initia un « printemps des peuples » en Europe. Partout les aspirations libérales (au sens politique de démocratiques, et au non pas au sens économique de loi du marché ou de quelque main invisible) et les revendications sociales se déployèrent, renversant les régimes absolutistes et autoritaires. La fuite du chancelier d’Autriche, Metternich, le 13 mars 1848, agit à l’égal d’un verrou qui sauta pour libérer les énergies populaires jusqu’alors bridées par la multiplicité des formes de répression.

 

Pour bien comprendre le phénomène, il est nécessaire de réintroduire ces événements dans le temps long. 1848 est la remise en cause puissante d’un monde qui remonte à la fin de la période révolutionnaire en 1814 / 1815. Les vainqueurs de Napoléon, c’est-à-dire les souverains européens, réorganisèrent l’Europe sur l’idée de restauration, autant qu’il était possible, des idées d’Ancien Régime absolutistes, traditionnalistes et conservatrices. Ce fut l’Europe du congrès de Vienne, véritable camisole de force pour les idées des Lumières et les avancées révolutionnaires. Une « Sainte-Alliance » vint couronner l’édifice. L’ordre, politique et moral, devait régner, et Metternich en était le garant.

Les contestations actuelles se heurtent à un pareil mur construit à partir de la révolution conservatrice ou néolibérale de Margaret Thatcher et Ronald Reagan à la fin des années 1970 et au début des années 1980, dans la ligné de l’école de Chicago. En France, le moment décisif de cette mise en conformité fut le tournant de la rigueur en 1983. Le carcan européen des traités européens et des critères du traité de Maastricht de 1992 consolida l’édifice : il n’y avait désormais plus d’autre politique possible. Il fallait de surcroît que tout le monde le sache. En témoigne, l’attentat à la souveraineté populaire du 29 mai 2005, qui vit le vote négatif des français à l’occasion du référendum sur le projet constitutionnel européen invalidé par l’adoption en catimini par la voie parlementaire du traité de Lisbonne qui reprenait quasiment tel quel le texte précédemment rejeté.

 

Des étapes nécessaires

 

Que retenir en guise de bilan de l’événement révolutionnaire de 1848 ? D’abord, un grand chamboulement de l’ordre établi que l’on voulait se forcer à croire immuable et indéboulonnable. Le peuple en action est finalement toujours porteur d’espoir.

Pourtant, à court terme, ce fut la réaction qui put revendiquer la victoire. Aussi bien en France, et ce avant même le coup d’état de Napoléon le Petit, qu’en Europe avec le retour en force des armées des souverains.

Mais la réaction ne peut effacer pleinement le souvenir des mouvements révolutionnaires. Ce sont comme autant de graines semées dans les consciences qui ne demandent plus qu’à germer. Par certains aspects, 1848 fut un échec, mais d’avenir. Les promesses de 1848 se réalisèrent après 1870 ou à l’issue de la première guerre mondiale en 1919. Sans parler de certaines, puisées dans les expériences des ateliers nationaux de 1848 et de la Commune de Paris de 1871, qui attendirent pour être en partie satisfaites le Front Populaire de 1936 ou le programme du Conseil national de la Résistance en 1945.

Sans oublier les prochains épisodes qui restent à écrire, notamment ceux de la révolution citoyenne. Car la France a la possibilité si elle en avait l’ambition de mettre à bas les politiques d’austérité et les Metternich d’aujourd’hui… N’est-il pas significatif de constater que certains peuples d’Europe regardent avec attention le mouvement des Gilets jaunes ?

Francis DASPE  05 / 01 / 2019

 

 

 

Note de lecture

 

« Antidote au parler macronien »

de Francis Daspe et Céline Piot

(éditions du Croquant – octobre 2018).

 

Antidote au parler macronien est un ouvrage de deux cent cinquante pages qui s’inscrit dans le prolongement du Vol des mots, le voile des mots paru en octobre 2016 des deux mêmes auteurs.

Disons-le d’emblée : sa lecture est rafraîchissante, elle remet sur leurs pieds la plupart des mots essentiels sur un très grand nombre de sujets en leur restituant leur signification véritable. Elle constitue une sorte d’abécédaire revigorant pour les militants ouvriers et, plus généralement, pour tous ceux qui cherchent à résister non seulement à l’enfumage permanent ambiant au niveau du langage mais aussi et surtout à l’offensive tous azimuts contre les acquis sociaux et la République.

 

Ce livre aurait pu paraître quelque peu en décalage avec l’irruption des Gilets jaunes sur le devant de la scène, sa parution ayant précédé de peu les premières manifestations et occupations de ronds-points. Mais il n’en est rien, et ce n’est pas là le moindre des mérites de cet ouvrage. Dans leur conclusion F. Daspe et C. Piot écrivent : « […] Nous considérons que le Président Macron a  mangé son pain blanc. L’envoûtement peut-il baisser d’intensité ? Cet ouvrage vise à épuiser plus rapidement que prévu les abondantes provisions de la pensée dominante, car ces gens-là ne connaissent décidément pas la pénurie. […] » Les évènements récents auront, à leur manière, apporté une première réponse à cette interrogation. Oui, effectivement, ce livre peut servir, va servir.

 

Tout au long des trente notices qui correspondent aux trente mots qu’ils ont choisis, les auteurs arment le lecteur et l’aident à se dégager de la gangue macronienne (par exemple : dialogue social, concertation, consultation, bien commun), pour réinstaller complètement la légitimité du vocabulaire, et, au-delà du vocabulaire, pour restaurer les bases de la pensée et de l’action de classe (négociation, syndicat, augmentation des salaires, intérêts ouvriers, intérêts populaires, les patrons, la finance…)

 

Autour de trente mots, sont fournis des explications théoriques et historiques simples et pratiques, à la portée de chacun, qui couvrent une grande partie du champ de la lutte sociale. La défense de l’école publique et laïque y tient une place de choix avec un retour sur les années 1880, la loi de Séparation, la loi Debré, le serment de Vincennes, la manifestation anti-laïque de 1984 et le combat actuel contre les entreprises de privatisation de l’école publique.

Voici quelques titres de ces notices : Assistanat versus assistance ; Je suis Charlie ; La dette ou la construction d’un dogme tenace ; Dialogue social : retour vers le régime de Vichy ; Jacobin, le baudet de la fable ; Négociation reléguée au rayon des antiquités…

Des sujets sont seulement effleurés, d’autres sont absents mais le format de l’ouvrage rend ceci inévitable. On ne peut guère en faire reproche aux auteurs.

 

Sur certains points, on peut cependant avoir quelques divergences d’approche, comme sur le grand service public unifié et laïque de l’Éducation nationale en 1984. La lecture laisse à penser qu’il s’agissait là d’un bon projet pour rapprocher les écoles publiques et privées. Cependant la question de l’unification ressurgit aujourd’hui avec la territorialisation dont le résultat pourrait bien être de fondre les deux écoles sous la férule des municipalités. Laquelle sortirait gagnante sinon l’école privée ?

La Sécurité sociale est présentée comme reposant sur deux piliers : l’obligation faite à tous de cotiser et l’universalité des prestations rendues. Rappelons que la Sécurité sociale est un acquis du mouvement ouvrier organisé, particulièrement des syndicats qui ont combattu pour qu’une large fraction du salaire soit socialisée. Ce sont les salariés qui cotisent – pas tout le monde – et, s’il est une obligation, c’est celle faite aux patrons de verser cette cotisation dans une caisse commune. Enfin, les prestations ne sont versées qu’à ceux qui ont cotisé sauf les prestations familiales. Par exemple pour avoir droit à la retraite de la CARSAT il faut avoir cotisé à la CARSAT. Soulignons que cette cotisation (“part patronale” et “part salariale”), partie intégrante (différée) du salaire, n’est pas un impôt. Nuance importante pour défendre la Sécurité sociale des salariés face à ceux qui voudraient lui substituer un système universel qui en ferait une institution d’Etat redistribuant l’impôt. Or l’impôt par définition ne peut pas être affecté à la Sécurité sociale, pas plus qu’à un autre poste. Si l’impôt devait se substituer à la cotisation, la Sécurité sociale aurait vécu.

 

Cependant ces nuances n’affectent pas la qualité de l’ensemble de l’ouvrage. Dans la conclusion, page 248, on lit : « […] Concernant la future contre-réforme des retraites, il est indiqué que chaque euro cotisé donne les mêmes droits à tous les Français. Dans un régime de retraite par répartition, cette formule n’a strictement aucun sens. Utiliser une telle assertion dévoile en revanche des intentions pas toujours franchement assumées : détruire le système par répartition pour passer à un système par capitalisation via l’étape intermédiaire d’un système par points permettant de lancer l’individualisation des retraites. […] C’est pourquoi la question des retraites est à juste titre présentée comme « la mère des batailles » à l’horizon 2019. […] »

 

Finalement à l’aube de cette année 2019 qui marquera, espérons-le, une nouvelle étape dans la descente aux enfers de Macron, et un nouveau départ pour la lutte de la classe ouvrière et du peuple, l’Antidote au parler macronien sera un outil précieux pour tous ceux qui se préparent au combat contre Macron et sa politique. À lire absolument.

 

Didier Brémaud, militant du POI

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2019, l’année de toutes les incertitudes et de tous les possibles ?

En ce début d’année 2019, il n’y a pas à faire preuve d’une imagination débordante pour déterminer ce que l’on pourrait se souhaiter collectivement. C’est une évidence : que survienne la révolution citoyenne dont des mécanismes se sont activés à la fin de l’année écoulée. La profonde crise sociale et politique dévoilée par le mouvement des Gilets jaunes a rebattu notoirement les cartes.

 

En effet, bien malin qui peut se targuer d’affirmer sans l’ombre d’un doute à quoi ressemblera le panorama politique dans 3 mois, dans 6 mois ou dans un an ! Les potentialités prometteuses sont nombreuses, comme les craintes qui ne sont nullement à écarter.

Un très grand nombre d’incertitudes subsistent à l’heure actuelle. Elles concernent d’abord le devenir du mouvement des Gilets jaunes, son mode organisation et de fonctionnement, ses perspectives. Elles ont également trait à la nature et au niveau des recompositions politiques actuellement en cours, et qui ne vont pas manquer de s’accélérer. Elles sont liées aux résultats des élections européennes du 26 mai prochain qui établiront un nouveau rapport des forces politiques.

 

Enfin, elles dépendent immédiatement des réponses que le Président Macron et sa majorité apporteront à la crise ouverte. Pour l’instant, ils ne possèdent pas de solution politique viable. Ils sont dans l’impasse. A vouloir « nasser » les oppositions et les contestations, ils se sont eux-mêmes laissés enfermer dans une nasse. Il n’existe pas de solution politique, sauf à se renier en totalité. Auquel cas les forces qui ont porté Emmanuel Macron au pouvoir le lâcheraient immédiatement… Voire le lyncheraient sans autre préavis !

A leur disposition, rien d’autre que des expédients et des subterfuges bien dérisoires. A l’image du grand débat national forcément tronqué. Il y aurait la tentation, particulièrement risquée et inflammable, de parier sur l’exacerbation de la tension et du jeu malsain de la provocation pour profiter d’un éventuel dérapage justifiant une remise en ordre. Reste l’option du retour devant les électeurs, quel qu’en soit le format retenu : dissolution, référendum (au contenu plus ou moins édulcoré). Mais c’est également excessivement risqué pour le maintien du pouvoir macronien…

 

Plus que les incertitudes, c’est l’ouverture de tous les possibles qui caractérise la période présente. A nous de contribuer à en faire sortir ce que nous estimons nécessaire à la réalisation de notre projet de société. La tâche est prométhéenne, exaltante et stimulante. L’AGAUREPS-Prométhée avait en réalité anticipé en lançant dès le mois de mai 2018 les « Assises itinérantes de la Table renversée », articulant réflexion théoriques et initiatives militantes pratiques.

A touts et tous, l’AGAUREPS-Prométhée adresse ses meilleurs vœux pour l’année 2019, tant à titre personnel que dans le cadre de ses activités militantes.

 

Francis DASPE

15 / 01 / 2019

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Note de lecture – « Antidote au parler macronien » de Francis Daspe et Céline Piot (éditions du Croquant – octobre 2018).

Par Didier Brémaud, militant du POI

Antidote au parler macronien est un ouvrage de deux cent cinquante pages qui s’inscrit dans le prolongement du Vol des mots, le voile des mots paru en octobre 2016 des deux mêmes auteurs.

Disons-le d’emblée : sa lecture est rafraîchissante, elle remet sur leurs pieds la plupart des mots essentiels sur un très grand nombre de sujets en leur restituant leur signification véritable. Elle constitue une sorte d’abécédaire revigorant pour les militants ouvriers et, plus généralement, pour tous ceux qui cherchent à résister non seulement à l’enfumage permanent ambiant au niveau du langage mais aussi et surtout à l’offensive tous azimuts contre les acquis sociaux et la République.

 

Ce livre aurait pu paraître quelque peu en décalage avec l’irruption des Gilets jaunes sur le devant de la scène, sa parution ayant précédé de peu les premières manifestations et occupations de ronds-points. Mais il n’en est rien, et ce n’est pas là le moindre des mérites de cet ouvrage. Dans leur conclusion F. Daspe et C. Piot écrivent : « […] Nous considérons que le Président Macron a  mangé son pain blanc. L’envoûtement peut-il baisser d’intensité ? Cet ouvrage vise à épuiser plus rapidement que prévu les abondantes provisions de la pensée dominante, car ces gens-là ne connaissent décidément pas la pénurie. […] » Les évènements récents auront, à leur manière, apporté une première réponse à cette interrogation. Oui, effectivement, ce livre peut servir, va servir.

 

Tout au long des trente notices qui correspondent aux trente mots qu’ils ont choisis, les auteurs arment le lecteur et l’aident à se dégager de la gangue macronienne (par exemple : dialogue social, concertation, consultation, bien commun), pour réinstaller complètement la légitimité du vocabulaire, et, au-delà du vocabulaire, pour restaurer les bases de la pensée et de l’action de classe (négociation, syndicat, augmentation des salaires, intérêts ouvriers, intérêts populaires, les patrons, la finance…)

 

Autour de trente mots, sont fournis des explications théoriques et historiques simples et pratiques, à la portée de chacun, qui couvrent une grande partie du champ de la lutte sociale. La défense de l’école publique et laïque y tient une place de choix avec un retour sur les années 1880, la loi de Séparation, la loi Debré, le serment de Vincennes, la manifestation anti-laïque de 1984 et le combat actuel contre les entreprises de privatisation de l’école publique.

Voici quelques titres de ces notices : Assistanat versus assistance ; Je suis Charlie ; La dette ou la construction d’un dogme tenace ; Dialogue social : retour vers le régime de Vichy ; Jacobin, le baudet de la fable ; Négociation reléguée au rayon des antiquités…

Des sujets sont seulement effleurés, d’autres sont absents mais le format de l’ouvrage rend ceci inévitable. On ne peut guère en faire reproche aux auteurs.

 

Sur certains points, on peut cependant avoir quelques divergences d’approche, comme sur le grand service public unifié et laïque de l’Éducation nationale en 1984. La lecture laisse à penser qu’il s’agissait là d’un bon projet pour rapprocher les écoles publiques et privées. Cependant la question de l’unification ressurgit aujourd’hui avec la territorialisation dont le résultat pourrait bien être de fondre les deux écoles sous la férule des municipalités. Laquelle sortirait gagnante sinon l’école privée ?

La Sécurité sociale est présentée comme reposant sur deux piliers : l’obligation faite à tous de cotiser et l’universalité des prestations rendues. Rappelons que la Sécurité sociale est un acquis du mouvement ouvrier organisé, particulièrement des syndicats qui ont combattu pour qu’une large fraction du salaire soit socialisée. Ce sont les salariés qui cotisent – pas tout le monde – et, s’il est une obligation, c’est celle faite aux patrons de verser cette cotisation dans une caisse commune. Enfin, les prestations ne sont versées qu’à ceux qui ont cotisé sauf les prestations familiales. Par exemple pour avoir droit à la retraite de la CARSAT il faut avoir cotisé à la CARSAT. Soulignons que cette cotisation (“part patronale” et “part salariale”), partie intégrante (différée) du salaire, n’est pas un impôt. Nuance importante pour défendre la Sécurité sociale des salariés face à ceux qui voudraient lui substituer un système universel qui en ferait une institution d’Etat redistribuant l’impôt. Or l’impôt par définition ne peut pas être affecté à la Sécurité sociale, pas plus qu’à un autre poste. Si l’impôt devait se substituer à la cotisation, la Sécurité sociale aurait vécu.

 

Cependant ces nuances n’affectent pas la qualité de l’ensemble de l’ouvrage. Dans la conclusion, page 248, on lit : « […] Concernant la future contre-réforme des retraites, il est indiqué que chaque euro cotisé donne les mêmes droits à tous les Français. Dans un régime de retraite par répartition, cette formule n’a strictement aucun sens. Utiliser une telle assertion dévoile en revanche des intentions pas toujours franchement assumées : détruire le système par répartition pour passer à un système par capitalisation via l’étape intermédiaire d’un système par points permettant de lancer l’individualisation des retraites. […] C’est pourquoi la question des retraites est à juste titre présentée comme « la mère des batailles » à l’horizon 2019. […] »

 

Finalement à l’aube de cette année 2019 qui marquera, espérons-le, une nouvelle étape dans la descente aux enfers de Macron, et un nouveau départ pour la lutte de la classe ouvrière et du peuple, l’Antidote au parler macronien sera un outil précieux pour tous ceux qui se préparent au combat contre Macron et sa politique. À lire absolument.

 

 

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1848 et les prémices d’une révolution

Texte en ligne sur le site de Mediapart le 06 / 01 / 2019

Par Francis DASPE

 

La situation sociale et politique explosive de cette fin d’année 2018 (et qui est amenée sans aucun doute à perdurer en 2019, voir à s’intensifier) incite à rechercher dans l’Histoire quelques éléments permettant de nourrir la réflexion. Le mécontentement et l’exaspération exprimés par les Gilets jaunes témoignent d’un contexte de nature révolutionnaire, du moins au sens populaire du terme. Les références à la Grande Révolution française de 1789 / 1794 ont abondamment fleuri, que ce soit pour en chercher des encouragements ou au contraire en craindre les effets. Mais il serait peut-être davantage instructif de se plonger dans celle de 1848 en France, qui ensuite s’étendit à l’ensemble du continent européen pour un « printemps des peuples ».

Posons-nous la question de comment surviennent les révolutions, dans quel terreau elles prennent naissance. Elles possèdent toujours des causes immédiates et des causes profondes. C’est leur articulation, entre leur enchaînement et leur proportion, qui indique à l’événement révolutionnaire sa singularité et son identité. Bien évidemment, il convient en préalable de se défier de l’anachronisme, ce piège des apprentis historiens ou des politiques qui s’aventurent trop audacieusement dans les méandres incertains de l’Histoire. Il mène mécaniquement aux contresens. Pour autant, faire des comparaisons et mettre en évidence des analogies est très souvent riche d’enseignements pour la compréhension du moment présent et la détermination de la stratégie à venir.

 

 

Une crise économique forte

 

La révolution de 1848 en France ne saurait s’expliquer sans la mise en avant d’une grave crise économique. Celle-ci se présentait sous deux aspects majeurs. D’abord par une crise alimentaire causée par des mauvaises récoltes de blé et de pomme de terre (en Irlande la maladie de la pomme de terre fut réellement dramatique avec des famines meurtrières). Il en résulta une hausse significative des prix agricoles.

Ce fut également une crise du pouvoir d’achat qui eut des conséquences négatives pour l’industrie. L’argent mobilisé en priorité à l’achat de denrées agricoles réduisit en conséquence les débouchés de l’industrie. Les capitaux manquèrent pour maintenir les investissements industriels, notamment pour la construction des chemins de fer. A cela, s’ajoutait une spéculation inconsidérée au regard de la gravité de la situation. Il n’est pas faire preuve d’anachronisme que d’affirmer qu’en tous temps et en tous lieux les spéculateurs et autres accapareurs sont totalement étrangers à la notion d’intérêt général.

 

Des similitudes existent avec la situation actuelle. Les politiques d’austérité imposées aux peuples et aux gouvernements par la doxa libérale conduisent aux mêmes effets : un rétrécissement de la demande et de la consommation. Les politiques de l’offre se traduisent par une baisse du pouvoir d’achat qui tarit les débouchés des entreprises. La précarisation gagne du terrain, désignant une réalité proche du terme usité à l’époque, celui de paupérisation. La « finance folle », qui n’a rien appris de la crise de 2007 / 2008, accentue l’instabilité de l’économie réelle.

 

Une crise politique structurelle

 

La monarchie de Juillet connaît une crise politique profonde. A posteriori, il est aisé de dire qu’il s’agissait d’une crise de fin de régime. Mais tant de signes concordants ne pouvaient qu’aboutir à une telle issue lors des journées de février 1848. Le régime de Louis-Philippe était en butte à une hostilité sourde. Les scandales politiques et financiers, concernant des ministres ou des parlementaires contaminés par les mirages de l’affairisme décomplexé, aggravaient le discrédit.

La question centrale était celle des conditions du suffrage. Le suffrage était censitaire. Le niveau du cens, c’est-à-dire le seuil d’imposition à partir duquel on obtenait le droit de vote, était particulièrement élevé. Si bien que le corps électoral était réduit pour s’apparenter rn fin de compte à un privilège réservé à quelques nantis. Et ce d’autant plus que la réforme fiscale de la patente de 1844 avait retiré le droit de vote à plusieurs milliers de boutiquiers parisiens. La revendication était simple : l’abaissement significatif du cens afin de permettre à un plus nombre de personnes de devenir pleinement citoyennes. La revendication s’incarna dans la « campagne des banquets » à partir de juillet 1847 où lors des réunions était demandé l’élargissement du corps électoral.

Devant le refus du pouvoir de modifier le cens électoral, aucune solution parlementaire n’apparaissait. Le blocage politique était total, à l’image de la crise de légitimité que les Gilets jaunes ont révélée. Etait ainsi posée la question de la souveraineté populaire. Aujourd’hui, elle prend les traits de la monarchie présidentielle accentuée par la dérive jupitérienne. Hier comme maintenant, le peuple éprouvait le sentiment malsain de ne pas compter dans la marche des affaires publiques.

 

Une autre caractéristique du régime de la Monarchie de juillet aggravait la crise démocratique. C’était la pratique courante de ce qu’il est convenu d’appeler la « double corruption ». En premier lieu, la corruption des électeurs, à qui il était aisé de promettre des avantages vu l’étroitesse du corps électoral, afin d’orienter un vote en faveur des candidats gouvernementaux (en somme, la pratique ultérieure des candidatures officielles du II° Empire). En second lieu, une corruption des parlementaires, dans une logique identique d’attribution de promotions exceptionnelles aux députés fonctionnaires, dans le seul but de s’assurer leurs votes. Pour circonvenir ces pratiques de corruption fortement enracinées, des mesures étaient ardemment demandées. L’extension du corps électoral par l’abaissement du cens rendrait plus compliqué les contacts individuels entre candidats et électeurs. L’incompatibilité entre certaines fonctions publiques et des mandats électifs serait un garde-fou au contrôle des députés fonctionnaires.

Le parallèle peut être fait, plus encore depuis le passage au quinquennat et l’inversion du calendrier électoral présidentielle / législatives en 2002, avec les « députés godillots » incapables de préserver les prérogatives du pouvoir législatif menacées par les empiètements croissants de l’exécutif. Concernant la corruption des fonctionnaires dépendant de l’exécutif en 1848, faisons remarquer une inversion manifeste des perspectives : aujourd’hui ce sont les cadres du privé devenus des lobbyistes qui corrompent la démocratie et la délibération politique. Les fonctionnaires sont davantage devenus des pôles d’indépendance (à l’exception de quelques hauts fonctionnaires qui en fait font de fréquents allers-retours avec le privé pour y monnayer leurs carnets d’adresses), d’où les attaques récurrentes dont ils sont la cible. Aujourd’hui les médias dominants contrôlés par 9 ultra-riches s’évertuent de façonner l’opinion publique dans le sens des intérêts des nouvelles oligarchies : à n’en point douter, il s’agit d’une nouvelle formes de corruption de la pratique démocratique.

 

La dureté des conditions de vie

 

La dureté des conditions de vie pour la majorité du peuple était une réalité effective et vécue comme telle. Pas un simple sentiment ou une sensation infondée. Le faible niveau des salaires constituait un premier plafond de verre bien bas. L’insécurité de l’emploi accentuait la précarité des conditions de vie et de travail. L’intensification du travail et son caractère purement mécanique se révélaient des facteurs aggravants.

Mais ce qui rendait encore plus insupportable ces conditions de vie était le refus des possédants de prendre en compte cette réalité. Ces classes laborieuses étaient réellement considérées comme dangereuses : il eut été inconvenant de leur céder quoi que ce soit. Toute comparaison avec le temps présent ne peut être purement fortuite : se dévoilent des mécanismes identiques de peur d’un peuple jugé incapable d’être raisonnable. Bref, de n’être qu’une « foule haineuse »…

Le mépris social traverse aisément les siècles. Celui exprimé par le chef du dernier gouvernement de la Monarchie de Juillet, Guizot, est significatif d’un état d’esprit indémodable. A ceux qui lui demandaient d’abaisser le cens afin d’augmenter le nombre des électeurs, il répondait par un laconique et péremptoire « Enrichissez vous par le travail et l’épargne, et vous deviendrez électeurs ». D’autres ont pu répondre de travailler plus pour gagner plus. D’autres encore ont indiqué qu’il suffisait de traverser la rue… Les « premiers de cordée » font l’objet de toutes les sollicitations des oligarchies au pouvoir se recroquevillant dans des petits mondes bien dérisoires, mais dont le carburant est la morgue.

 

L’irruption du peuple

 

Dans ces événements, le rôle du peuple s’est révélé véritablement déterminant. Encore faut-il s’entendre sur ce que l’on veut désigner par peuple. La révolution de 1848 fut en réalité « interclassiste », avec ce que cela peut engendrer de malentendus et de confusions. C’est un mouvement social multiforme qui fut à l’œuvre. La petite et moyenne bourgeoisie ne se reconnaissait plus dans la Monarchie de Juillet, qu’elle avait pourtant contribuée à faire triompher en 1830, qui défendait en fait les seuls intérêts de la grande bourgeoisie. Elle était gagnée par un sentiment de frustration croissant et par la réalité d’un déclassement social. Une classe ouvrière se développait avec la construction des voies ferrées, l’essor de l’industrie et l’accélération de l’exode rural. Les conditions de travail et de vie des ouvriers étaient pour la plupart du temps effroyables. C’était l’an 0 pour le droit du travail : la loi Le Chapelier de 1791 avait placé l’ouvrier dans une relation individuelle avec son employeur, c’est-à-dire dans un état de sujétion quasi total. Une conscience collective commençait cependant à unir ses différentes catégories sociales que les possédants voulaient opposer pour mieux régner.

Cette « conscience de soi-même » était favorisée par les progrès de l’instruction et de l’alphabétisation. Ce peuple, ni totalement sujet ni pleinement citoyen, aspire à donner son point de vue sur les questions politiques, qu’elles impliquent le quotidien ou relèvent d’un projet de société plus global. Il revendique du mieux-vivre et l’outil premier de la souveraineté populaire, le droit de voter. En février 1848, le corps électoral souverain passera de 250 000 membres à 9 millions. Le suffrage est devenu universel (quoiqu’encore exclusivement masculin).

Aujourd’hui on assiste au retour du peuple. Un même processus est à l’œuvre. Un sentiment de rétrogradation pour les classes moyennes, conscientes d’une dégradation de leurs conditions de vie au quotidien, est prégnant. Ce peuple prend conscience de devoir payer les cadeaux fiscaux faits aux plus riches. Ce n’est pas le ras-le-bol fiscal qui émerge, mais le ras-le-bol de l’injustice fiscale. Chez les catégories plus modestes, c’est la pente vers la pauvreté et la précarité, doublée d’un sentiment d’abandon. Chez les déjà précaires, c’est la volonté de culpabilisation qui est à l’ordre du jour, leur enlevant le restant de dignité auquel ils voudraient légitimement s’accrocher.

 

En Europe, le « printemps des peuples »

 

La France possède incontestablement une prédisposition à l’universel. La Grande Révolution l’avait déjà montré. Les journées révolutionnaires des 22 / 24 février 1848 eurent un grand retentissement aux quatre coins du continent européen. La voix de la France est toujours entendue ; la voie qu’elle emprunte est pareillement scrutée avec attention.

L’exemple français initia un « printemps des peuples » en Europe. Partout les aspirations libérales (au sens politique de démocratiques, et au non pas au sens économique de loi du marché ou de quelque main invisible) et les revendications sociales se déployèrent, renversant les régimes absolutistes et autoritaires. La fuite du chancelier d’Autriche, Metternich, le 13 mars 1848, agit à l’égal d’un verrou qui sauta pour libérer les énergies populaires jusqu’alors bridées par la multiplicité des formes de répression.

 

Pour bien comprendre le phénomène, il est nécessaire de réintroduire ces événements dans le temps long. 1848 est la remise en cause puissante d’un monde qui remonte à la fin de la période révolutionnaire en 1814 / 1815. Les vainqueurs de Napoléon, c’est-à-dire les souverains européens, réorganisèrent l’Europe sur l’idée de restauration, autant qu’il était possible, des idées d’Ancien Régime absolutistes, traditionnalistes et conservatrices. Ce fut l’Europe du congrès de Vienne, véritable camisole de force pour les idées des Lumières et les avancées révolutionnaires. Une « Sainte-Alliance » vint couronner l’édifice. L’ordre, politique et moral, devait régner, et Metternich en était le garant.

Les contestations actuelles se heurtent à un pareil mur construit à partir de la révolution conservatrice ou néolibérale de Margaret Thatcher et Ronald Reagan à la fin des années 1970 et au début des années 1980, dans la ligné de l’école de Chicago. En France, le moment décisif de cette mise en conformité fut le tournant de la rigueur en 1983. Le carcan européen des traités européens et des critères du traité de Maastricht de 1992 consolida l’édifice : il n’y avait désormais plus d’autre politique possible. Il fallait de surcroît que tout le monde le sache. En témoigne, l’attentat à la souveraineté populaire du 29 mai 2005, qui vit le vote négatif des français à l’occasion du référendum sur le projet constitutionnel européen invalidé par l’adoption en catimini par la voie parlementaire du traité de Lisbonne qui reprenait quasiment tel quel le texte précédemment rejeté.

 

Des étapes nécessaires

 

Que retenir en guise de bilan de l’événement révolutionnaire de 1848 ? D’abord, un grand chamboulement de l’ordre établi que l’on voulait se forcer à croire immuable et indéboulonnable. Le peuple en action est finalement toujours porteur d’espoir.

Pourtant, à court terme, ce fut la réaction qui put revendiquer la victoire. Aussi bien en France, et ce avant même le coup d’état de Napoléon le Petit, qu’en Europe avec le retour en force des armées des souverains.

Mais la réaction ne peut effacer pleinement le souvenir des mouvements révolutionnaires. Ce sont comme autant de graines semées dans les consciences qui ne demandent plus qu’à germer. Par certains aspects, 1848 fut un échec, mais d’avenir. Les promesses de 1848 se réalisèrent après 1870 ou à l’issue de la première guerre mondiale en 1919. Sans parler de certaines, puisées dans les expériences des ateliers nationaux de 1848 et de la Commune de Paris de 1871, qui attendirent pour être en partie satisfaites le Front Populaire de 1936 ou le programme du Conseil national de la Résistance en 1945.

Sans oublier les prochains épisodes qui restent à écrire, notamment ceux de la révolution citoyenne. Car la France a la possibilité si elle en avait l’ambition de mettre à bas les politiques d’austérité et les Metternich d’aujourd’hui… N’est-il pas significatif de constater que certains peuples d’Europe regardent avec attention le mouvement des Gilets jaunes ?

 

Francis DASPE

05 / 01 / 2019

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