LETTRE DU MOIS DE L’AGAUREPS-PROMÉTHÉE N° 136 JANVIER / FEVRIER 2019

Sommaire du numéro 136 

  • Editorial de Francis DASPE : « 2019, l’année de toutes les incertitudes et de tous les possibles ?» page 2
  • Les tribunes de François COCQ : « Gilets jaunes, Agonie de la représentation» page 3
  • Texte de Francis DASPE : « 1848 ou les prémices d’une révolution» page 7
  • Note de lecture : « Antidote au parler macronien » : page 12

 

2019, l’année de toutes les incertitudes

et de tous les possibles ?  

En ce début d’année 2019, il n’y a pas à faire preuve d’une imagination débordante pour déterminer ce que l’on pourrait se souhaiter collectivement. C’est une évidence : que survienne la révolution citoyenne dont des mécanismes se sont activés à la fin de l’année écoulée. La profonde crise sociale et politique dévoilée par le mouvement des Gilets jaunes a rebattu notoirement les cartes.

En effet, bien malin qui peut se targuer d’affirmer sans l’ombre d’un doute à quoi ressemblera le panorama politique dans 3 mois, dans 6 mois ou dans un an ! Les potentialités prometteuses sont nombreuses, comme les craintes qui ne sont nullement à écarter.

Un très grand nombre d’incertitudes subsistent à l’heure actuelle. Elles concernent d’abord le devenir du mouvement des Gilets jaunes, son mode organisation et de fonctionnement, ses perspectives. Elles ont également trait à la nature et au niveau des recompositions politiques actuellement en cours, et qui ne vont pas manquer de s’accélérer. Elles sont liées aux résultats des élections européennes du 26 mai prochain qui établiront un nouveau rapport des forces politiques.

Enfin, elles dépendent immédiatement des réponses que le Président Macron et sa majorité apporteront à la crise ouverte. Pour l’instant, ils ne possèdent pas de solution politique viable. Ils sont dans l’impasse. A vouloir « nasser » les oppositions et les contestations, ils se sont eux-mêmes laissés enfermer dans une nasse. Il n’existe pas de solution politique, sauf à se renier en totalité. Auquel cas les forces qui ont porté Emmanuel Macron au pouvoir le lâcheraient immédiatement… Voire le lyncheraient sans autre préavis !

A leur disposition, rien d’autre que des expédients et des subterfuges bien dérisoires. A l’image du grand débat national forcément tronqué. Il y aurait la tentation, particulièrement risquée et inflammable, de parier sur l’exacerbation de la tension et du jeu malsain de la provocation pour profiter d’un éventuel dérapage justifiant une remise en ordre. Reste l’option du retour devant les électeurs, quel qu’en soit le format retenu : dissolution, référendum (au contenu plus ou moins édulcoré). Mais c’est également excessivement risqué pour le maintien du pouvoir macronien…

Plus que les incertitudes, c’est l’ouverture de tous les possibles qui caractérise la période présente. A nous de contribuer à en faire sortir ce que nous estimons nécessaire à la réalisation de notre projet de société. La tâche est prométhéenne, exaltante et stimulante. L’AGAUREPS-Prométhée avait en réalité anticipé en lançant dès le mois de mai 2018 les « Assises itinérantes de la Table renversée », articulant réflexion théoriques et initiatives militantes pratiques.

A touts et tous, l’AGAUREPS-Prométhée adresse ses meilleurs vœux pour l’année 2019, tant à titre personnel que dans le cadre de ses activités militantes.

Francis DASPE  15 / 01 / 2019

 

Les tribunes de François COCQ

 

Tribune n°1:

Gilets Jaunes : quand le souffle démocratique échappe aux grilles préétablies

 

C’est décidément un gouffre qui sépare l’aspiration populaire portée par les Gilets Jaunes de la perception qu’en a la société des bien-pensants. L’Acte V du samedi 15 décembre et les interprétations qui en sont données témoignent outrageusement du besoin pour le pouvoir et ses commentateurs de faire rentrer le mouvement des Gilets jaunes dans des cases préétablies pour mieux le circonscrire. Or le mouvement s’est justement constitué en extériorité volontaire par rapport au cadre où l’on voudrait le ramener. Loin de l’essoufflement, le mouvement ne peut dès lors que s’enraciner.

 

Loin de ce qu’est la réalité matérielle d’une mobilisation, du rôle du calendrier, de la vie de famille, des affres des éléments climatiques, de la fatigue inhérente à la poursuite en parallèle d’une vie professionnelle, les commentateurs ont voulu voir un essoufflement dans la mobilisation de ce samedi. C’est un contre-sens. Contre-sens d’autant plus profond que le mouvement des Gilets opère justement sa mue.

Après que Macron a été obligé de lâcher dans la semaine une aumône, insuffisante certes, qui ne touche pas à la répartition des richesses et préserve encore et toujours les intérêts des siens bien sûr, mais une aumône tout de même, soit plus que ce que le mouvement social a pu obtenir depuis des années en galopant derrière des ballons, la revendication dynamique du mouvement des Gilets Jaunes émerge comme un étendard : la question démocratique est centrale et affirme la volonté populaire de reconquête de notre souveraineté.

Le référendum d’initiative citoyenne (RIC) était ainsi partout ce samedi. Non comme une revendication ultime, mais comme une porte d’entrée invitant le peuple à se refonder lui-même. Il est frappant qu’aux côtés du RIC ait grandi en parallèle sur les banderoles et sur les ronds-points la revendication d’une 6° République ou encore celle d’une Constituante. Non seulement le rétablissement d’un ordre démocratique juste a été mis à l’ordre du jour, mais il ne suffira pas d’un hochet pour contenter les gens.

 

C’est pourtant la tentative d’enfermement à laquelle se livre, dans un réflexe de Caste apeurée, la bonne société. Voyez Edouard Philippe qui, dans le journal économique Les Echos, s’empresse désormais d’évoquer le RIC et même sa légitimité : « Ce débat aussi, nous allons l’avoir. Je ne vois pas comment on peut être contre son principe. Le référendum peut être un bon instrument dans une démocratie, mais pas sur n’importe quel sujet ni dans n’importe quelles conditions. C’est un bon sujet du débat que nous allons organiser partout en France ». Macron et Philippe acceptent la discussion sur le RIC en espérant que cela coupe court au processus de délégitimation de l’ensemble de la sphère démocratique qui a progressivement détourné la fonction représentative pour agir à sa guise derrière un paravent délégatif indépendant des citoyens.

Dans un ordre registre, l’éditorialiste de France-Inter Thomas Legrand offrait comme seul horizon aux Gilets jaunes de rentrer dans ses cases à lui et aux siens. Il intimait l’ordre aux Gilets Jaunes de se constituer sous forme représentative pour devenir à son tour un de ces corps intermédiaires aujourd’hui destitués dans le peuple mais auxquels se raccrochent les tenants de l’ordre ancien. Bref revenir aux vieux pots qui servent à servir la soupe au même petit monde.

 

225 ans après, le débat démocratique ressurgit donc. Avec toujours d’un côté la volonté populaire et de l’autre ceux qui cherchent à se raccrocher aux cadres anciens garants de leur rente de situation. Maximilien Robespierre nous mettait déjà en garde le 25 décembre 1793 à ne pas poser une grille de lecture qui emprisonne sur des phénomènes nouveaux : « Il ne faut pas chercher dans les livres des écrivains politiques, qui n’ont point prévu cette révolution, ni dans les lois des Tyrans qui, contents d’abuser de leur puissance, s’occupent peu d’en rechercher la légitimité ». Le courant va continuer à se déverser et, qui sait, ouvrir de nouveaux possibles. Le cadre institutionnel de la5° République agonisante n’est pas un absolu. Les corps intermédiaires ont été balayés. La légitimité populaire du Souverain défait celle de l’élection qu’il avait lui-même érigée. La représentation nationale, pour légitime qu’elle soit, est jugée insuffisante à elle seule pour faire peuple.

De nouveaux horizons sont à découvrir. Comme l’œuvre inachevée de 1793 encore quand, en novembre, le congrès des sociétés populaires du Midi, tout en réaffirmant que la Convention nationale est « le seul centre d’unité auquel doivent se réunir tous les bons citoyens », lui demandait aussi de décréter « qu’il sera fait chaque année des réunions générales d’un membre de chaque société populaire dans les lieux désignés par le corps législatif ». Autrement dit, ériger un contre-pouvoir populaire tout en ayant la sagesse de l’auto-limiter en précisant que ces assemblées de délégués des sociétés populaires ne pourraient se déclarer permanentes.

 

Le mouvement des Gilets jaunes ne s’essoufflerait que s’il acceptait de rentrer dans les cases qui lui seraient imposées. N’en déplaise à ceux qui n’aspirent qu’à ça, sa dynamique interne l’en préserve. Le courant populaire est sorti de son lit et n’entend pas y retourner avant de s’être doté des moyens d’exercer à l’avenir sa pleine souveraineté dans une démocratie renouvelée.

 

François COCQ 17 / 12 / 2018

 

 

Tribune n°2:

Sans opposition ni majorité : l’agonie de la représentation

 

Les fins d’année ne sont pas forcément l’heure des bilans. Mais elles sont du moins l’occasion de faire des points d’étape. Surtout quand le fait majeur démocratique qui traverse l’Europe, le refus populaire de délégation de pouvoir par déficit de représentation, s’invite désormais aussi clairement dans notre pays. Le sondage Elabe publié le 19 décembre le donne à voir pour la première fois de façon aussi nette : après l’expulsion de la majorité de sa tâche de représentation, ce sont les oppositions qui sont à leur tour mises de côté.

 

Les lecteurs réguliers de ce blog connaissent mon analyse par ailleurs développée dans mon livre Alerte à la souveraineté européenne ! La chimère de Macron contre la souveraineté populaire ! : la machine de l’alternance entre la social-démocratie et la démocratie chrétienne qui a fonctionné pendant trois décennies s’est grippée à trop converger sur une même politique dictée par Bruxelles. Au tournant des décennies 2000-2010, les grandes coalitions ont été une réponse de système à la crise démocratique en gestation, avec un point d’orgue en 2014 : 16 des 28 gouvernements de l’UE étaient de type grande coalition. Mais depuis 2015, tout a basculé : de l’Espagne à l’Italie en passant par l’Autriche ou l’Allemagne, les citoyens, en conscience, font le choix de refuser non seulement des majorités aux uns et aux autres, mais préfèrent le blocage démocratique à la perte de souveraineté résultant d’une délégation de pouvoir à des grandes coalitions. Les derniers exemples en date le donnent encore à voir : la grande coalition bancale belge a succombé cette semaine tandis que la Suède, sans majorité depuis les élections de septembre, a vu le Parlement rejeter le budget proposé par le gouvernement « technique » et adopter le budget de l’opposition ! Le château de carte démocratique continue à s’effondrer au niveau du vieux continent.

Immanquablement, la France doit faire face à cette lame de fond qui traverse l’Europe. Mais elle le fait en décalé, Emmanuel Macron ayant réinventé le concept de grande coalition en étant une grande coalition à lui tout seul. Pour autant, l’élection présidentielle n’a pu purger la vague destituante. Le temps de la rupture ne pouvait être qu’à venir. Voilà où j’en étais de mes réflexions il y a quelques mois à la parution de mon livre. Je préconisais alors de chevaucher la question de la souveraineté populaire non comme un supplément d’âme, mais comme la réponse à l’aspiration la plus profonde du corps politique pour restaurer la dignité et la capacité de décision des citoyens dans l’ordre démocratique et, partant de là, redéfinir et installer collectivement ce qui est bon pour tous.

 

Depuis, le mouvement des Gilets Jaunes est passé par là. Il donne à voir la force propulsive et dynamique de la question démocratique et sa capacité d’entraînement sur la question sociale. Il confirme surtout la rupture du consentement qui traduit le conflit entre deux légitimités : celle de l’élection présidentielle, supposée populaire mais délégative, et celle du Souverain, le peuple, qui devrait être permanente. La nature de la fonction de représentation s’en retrouve posée comme elle ne l’avait plus été depuis plus de deux siècles.

Ce paradigme, justement parce qu’il se construit en extériorité avec les champs institutionnels et électoraux, impacte violemment ceux-ci. L’étude Elabe comme les récentes enquêtes sur l’exécutif en attestent. Le pouvoir est dépouillé de son consentement et de sa légitimité : Macron ne reçoit plus le soutien que de moins d’un quart de l’électorat et cristallise dans le même temps le rejet. Mais désormais, les oppositions elles-mêmes ont disparu. A la question « Selon vous, parmi les listes suivantes, qui incarne le mieux l’opposition à Emmanuel Macron et au gouvernement d’Edouard Philippe ? », les gens répondent majoritairement (53%) : Personne ! Toutes les organisations se retrouvent à un niveau résiduel (LR 6%, PS 3%, PCF 2%), ou désormais très faible (LFI 17% en recul de 8%, RN 18%). L’opposition institutionnelle n’a pas simplement été parcellisée, elle s’est volatilisée. Seuls les Gilets jaunes trouvent grâce aux yeux des gens, 23% les reconnaissant comme principale force d’opposition, faisant d’autant plus reculer les forces institutionnelles (LR 4%, LFI 12%, RN 13%).

 

C’est là un paysage politique qui mérite d’être analysé à la hauteur de ce qu’il est : il n’y a plus ni majorité, ni d’opposition. Le champ institutionnel est déserté. L’imaginaire de représentation s’est éteint. Ce n’est plus juste une grève civique telle qu’elle se manifeste lors des scrutins électoraux. Celle-ci pouvait alors être entendue comme un signal. Nous n’en somme plus là. Il s’agit désormais d’une séparation assumée entre le corps électoral et ses représentants. Vouloir y répondre dans le seul champ institutionnel serait alors une erreur : ce serait se retrouver seul sur la scène d’un théâtre d’ombres habité par les fantômes de Macron et de ses congénères. Ceux-là ont théorisé une politique du vide seule à même de maintenir plus ou moins à flot un pantin qui n’existe que parce que le paysage est arasé autour de lui.

Le défi pour2019 (et au-delà) est immense. Il passe par la refonte en profondeur de l’exercice de la souveraineté. Pas simplement avec des outils ponctuels comme le RIC, certes nécessaires mais insuffisants, mais bien par la redéfinition par le peuple lui-même de ce qu’il entend mettre en commun et de comment il entend exercer sa souveraineté. La 6e République et la Constituante n’apparaissent désormais plus comme une réponse à l’agonie de la 5e République, mais comme une exigence à une expression populaire majoritaire. Dans et hors le champ institutionnel. Dans les assemblées et lors des campagnes électorales, où Macron n’est plus un objet en soi qui mérite référendum. Mais plus encore dans des expressions autonomes des mouvements qui entendent ouvrir l’horizon démocratique et humaniste de la révolution citoyenne pour construire des majorités populaires.

 

François COCQ  20 / 12 / 2018

 

 

 

 

 

1848 et les prémices d’une révolution

 

La situation sociale et politique explosive de cette fin d’année 2018 (et qui est amenée sans aucun doute à perdurer en 2019, voir à s’intensifier) incite à rechercher dans l’Histoire quelques éléments permettant de nourrir la réflexion. Le mécontentement et l’exaspération exprimés par les Gilets jaunes témoignent d’un contexte de nature révolutionnaire, du moins au sens populaire du terme. Les références à la Grande Révolution française de 1789 / 1794 ont abondamment fleuri, que ce soit pour en chercher des encouragements ou au contraire en craindre les effets. Mais il serait peut-être davantage instructif de se plonger dans celle de 1848 en France, qui ensuite s’étendit à l’ensemble du continent européen pour un « printemps des peuples ».

Posons-nous la question de comment surviennent les révolutions, dans quel terreau elles prennent naissance. Elles possèdent toujours des causes immédiates et des causes profondes. C’est leur articulation, entre leur enchaînement et leur proportion, qui indique à l’événement révolutionnaire sa singularité et son identité. Bien évidemment, il convient en préalable de se défier de l’anachronisme, ce piège des apprentis historiens ou des politiques qui s’aventurent trop audacieusement dans les méandres incertains de l’Histoire. Il mène mécaniquement aux contresens. Pour autant, faire des comparaisons et mettre en évidence des analogies est très souvent riche d’enseignements pour la compréhension du moment présent et la détermination de la stratégie à venir.

 

Une crise économique forte

La révolution de 1848 en France ne saurait s’expliquer sans la mise en avant d’une grave crise économique. Celle-ci se présentait sous deux aspects majeurs. D’abord par une crise alimentaire causée par des mauvaises récoltes de blé et de pomme de terre (en Irlande la maladie de la pomme de terre fut réellement dramatique avec des famines meurtrières). Il en résulta une hausse significative des prix agricoles.

Ce fut également une crise du pouvoir d’achat qui eut des conséquences négatives pour l’industrie. L’argent mobilisé en priorité à l’achat de denrées agricoles réduisit en conséquence les débouchés de l’industrie. Les capitaux manquèrent pour maintenir les investissements industriels, notamment pour la construction des chemins de fer. A cela, s’ajoutait une spéculation inconsidérée au regard de la gravité de la situation. Il n’est pas faire preuve d’anachronisme que d’affirmer qu’en tous temps et en tous lieux les spéculateurs et autres accapareurs sont totalement étrangers à la notion d’intérêt général.

 

Des similitudes existent avec la situation actuelle. Les politiques d’austérité imposées aux peuples et aux gouvernements par la doxa libérale conduisent aux mêmes effets : un rétrécissement de la demande et de la consommation. Les politiques de l’offre se traduisent par une baisse du pouvoir d’achat qui tarit les débouchés des entreprises. La précarisation gagne du terrain, désignant une réalité proche du terme usité à l’époque, celui de paupérisation. La « finance folle », qui n’a rien appris de la crise de 2007 / 2008, accentue l’instabilité de l’économie réelle.

 

Une crise politique structurelle

 

La monarchie de Juillet connaît une crise politique profonde. A posteriori, il est aisé de dire qu’il s’agissait d’une crise de fin de régime. Mais tant de signes concordants ne pouvaient qu’aboutir à une telle issue lors des journées de février 1848. Le régime de Louis-Philippe était en butte à une hostilité sourde. Les scandales politiques et financiers, concernant des ministres ou des parlementaires contaminés par les mirages de l’affairisme décomplexé, aggravaient le discrédit.

La question centrale était celle des conditions du suffrage. Le suffrage était censitaire. Le niveau du cens, c’est-à-dire le seuil d’imposition à partir duquel on obtenait le droit de vote, était particulièrement élevé. Si bien que le corps électoral était réduit pour s’apparenter rn fin de compte à un privilège réservé à quelques nantis. Et ce d’autant plus que la réforme fiscale de la patente de 1844 avait retiré le droit de vote à plusieurs milliers de boutiquiers parisiens. La revendication était simple : l’abaissement significatif du cens afin de permettre à un plus nombre de personnes de devenir pleinement citoyennes. La revendication s’incarna dans la « campagne des banquets » à partir de juillet 1847 où lors des réunions était demandé l’élargissement du corps électoral.

Devant le refus du pouvoir de modifier le cens électoral, aucune solution parlementaire n’apparaissait. Le blocage politique était total, à l’image de la crise de légitimité que les Gilets jaunes ont révélée. Etait ainsi posée la question de la souveraineté populaire. Aujourd’hui, elle prend les traits de la monarchie présidentielle accentuée par la dérive jupitérienne. Hier comme maintenant, le peuple éprouvait le sentiment malsain de ne pas compter dans la marche des affaires publiques.

 

Une autre caractéristique du régime de la Monarchie de juillet aggravait la crise démocratique. C’était la pratique courante de ce qu’il est convenu d’appeler la « double corruption ». En premier lieu, la corruption des électeurs, à qui il était aisé de promettre des avantages vu l’étroitesse du corps électoral, afin d’orienter un vote en faveur des candidats gouvernementaux (en somme, la pratique ultérieure des candidatures officielles du II° Empire). En second lieu, une corruption des parlementaires, dans une logique identique d’attribution de promotions exceptionnelles aux députés fonctionnaires, dans le seul but de s’assurer leurs votes. Pour circonvenir ces pratiques de corruption fortement enracinées, des mesures étaient ardemment demandées. L’extension du corps électoral par l’abaissement du cens rendrait plus compliqué les contacts individuels entre candidats et électeurs. L’incompatibilité entre certaines fonctions publiques et des mandats électifs serait un garde-fou au contrôle des députés fonctionnaires.

Le parallèle peut être fait, plus encore depuis le passage au quinquennat et l’inversion du calendrier électoral présidentielle / législatives en 2002, avec les « députés godillots » incapables de préserver les prérogatives du pouvoir législatif menacées par les empiètements croissants de l’exécutif. Concernant la corruption des fonctionnaires dépendant de l’exécutif en 1848, faisons remarquer une inversion manifeste des perspectives : aujourd’hui ce sont les cadres du privé devenus des lobbyistes qui corrompent la démocratie et la délibération politique. Les fonctionnaires sont davantage devenus des pôles d’indépendance (à l’exception de quelques hauts fonctionnaires qui en fait font de fréquents allers-retours avec le privé pour y monnayer leurs carnets d’adresses), d’où les attaques récurrentes dont ils sont la cible. Aujourd’hui les médias dominants contrôlés par 9 ultra-riches s’évertuent de façonner l’opinion publique dans le sens des intérêts des nouvelles oligarchies : à n’en point douter, il s’agit d’une nouvelle formes de corruption de la pratique démocratique.

 

La dureté des conditions de vie

 

La dureté des conditions de vie pour la majorité du peuple était une réalité effective et vécue comme telle. Pas un simple sentiment ou une sensation infondée. Le faible niveau des salaires constituait un premier plafond de verre bien bas. L’insécurité de l’emploi accentuait la précarité des conditions de vie et de travail. L’intensification du travail et son caractère purement mécanique se révélaient des facteurs aggravants.

Mais ce qui rendait encore plus insupportable ces conditions de vie était le refus des possédants de prendre en compte cette réalité. Ces classes laborieuses étaient réellement considérées comme dangereuses : il eut été inconvenant de leur céder quoi que ce soit. Toute comparaison avec le temps présent ne peut être purement fortuite : se dévoilent des mécanismes identiques de peur d’un peuple jugé incapable d’être raisonnable. Bref, de n’être qu’une « foule haineuse »…

Le mépris social traverse aisément les siècles. Celui exprimé par le chef du dernier gouvernement de la Monarchie de Juillet, Guizot, est significatif d’un état d’esprit indémodable. A ceux qui lui demandaient d’abaisser le cens afin d’augmenter le nombre des électeurs, il répondait par un laconique et péremptoire « Enrichissez vous par le travail et l’épargne, et vous deviendrez électeurs ». D’autres ont pu répondre de travailler plus pour gagner plus. D’autres encore ont indiqué qu’il suffisait de traverser la rue… Les « premiers de cordée » font l’objet de toutes les sollicitations des oligarchies au pouvoir se recroquevillant dans des petits mondes bien dérisoires, mais dont le carburant est la morgue.

 

L’irruption du peuple

 

Dans ces événements, le rôle du peuple s’est révélé véritablement déterminant. Encore faut-il s’entendre sur ce que l’on veut désigner par peuple. La révolution de 1848 fut en réalité « interclassiste », avec ce que cela peut engendrer de malentendus et de confusions. C’est un mouvement social multiforme qui fut à l’œuvre. La petite et moyenne bourgeoisie ne se reconnaissait plus dans la Monarchie de Juillet, qu’elle avait pourtant contribuée à faire triompher en 1830, qui défendait en fait les seuls intérêts de la grande bourgeoisie. Elle était gagnée par un sentiment de frustration croissant et par la réalité d’un déclassement social. Une classe ouvrière se développait avec la construction des voies ferrées, l’essor de l’industrie et l’accélération de l’exode rural. Les conditions de travail et de vie des ouvriers étaient pour la plupart du temps effroyables. C’était l’an 0 pour le droit du travail : la loi Le Chapelier de 1791 avait placé l’ouvrier dans une relation individuelle avec son employeur, c’est-à-dire dans un état de sujétion quasi total. Une conscience collective commençait cependant à unir ses différentes catégories sociales que les possédants voulaient opposer pour mieux régner.

Cette « conscience de soi-même » était favorisée par les progrès de l’instruction et de l’alphabétisation. Ce peuple, ni totalement sujet ni pleinement citoyen, aspire à donner son point de vue sur les questions politiques, qu’elles impliquent le quotidien ou relèvent d’un projet de société plus global. Il revendique du mieux-vivre et l’outil premier de la souveraineté populaire, le droit de voter. En février 1848, le corps électoral souverain passera de 250 000 membres à 9 millions. Le suffrage est devenu universel (quoiqu’encore exclusivement masculin).

Aujourd’hui on assiste au retour du peuple. Un même processus est à l’œuvre. Un sentiment de rétrogradation pour les classes moyennes, conscientes d’une dégradation de leurs conditions de vie au quotidien, est prégnant. Ce peuple prend conscience de devoir payer les cadeaux fiscaux faits aux plus riches. Ce n’est pas le ras-le-bol fiscal qui émerge, mais le ras-le-bol de l’injustice fiscale. Chez les catégories plus modestes, c’est la pente vers la pauvreté et la précarité, doublée d’un sentiment d’abandon. Chez les déjà précaires, c’est la volonté de culpabilisation qui est à l’ordre du jour, leur enlevant le restant de dignité auquel ils voudraient légitimement s’accrocher.

 

En Europe, le « printemps des peuples »

 

La France possède incontestablement une prédisposition à l’universel. La Grande Révolution l’avait déjà montré. Les journées révolutionnaires des 22 / 24 février 1848 eurent un grand retentissement aux quatre coins du continent européen. La voix de la France est toujours entendue ; la voie qu’elle emprunte est pareillement scrutée avec attention.

L’exemple français initia un « printemps des peuples » en Europe. Partout les aspirations libérales (au sens politique de démocratiques, et au non pas au sens économique de loi du marché ou de quelque main invisible) et les revendications sociales se déployèrent, renversant les régimes absolutistes et autoritaires. La fuite du chancelier d’Autriche, Metternich, le 13 mars 1848, agit à l’égal d’un verrou qui sauta pour libérer les énergies populaires jusqu’alors bridées par la multiplicité des formes de répression.

 

Pour bien comprendre le phénomène, il est nécessaire de réintroduire ces événements dans le temps long. 1848 est la remise en cause puissante d’un monde qui remonte à la fin de la période révolutionnaire en 1814 / 1815. Les vainqueurs de Napoléon, c’est-à-dire les souverains européens, réorganisèrent l’Europe sur l’idée de restauration, autant qu’il était possible, des idées d’Ancien Régime absolutistes, traditionnalistes et conservatrices. Ce fut l’Europe du congrès de Vienne, véritable camisole de force pour les idées des Lumières et les avancées révolutionnaires. Une « Sainte-Alliance » vint couronner l’édifice. L’ordre, politique et moral, devait régner, et Metternich en était le garant.

Les contestations actuelles se heurtent à un pareil mur construit à partir de la révolution conservatrice ou néolibérale de Margaret Thatcher et Ronald Reagan à la fin des années 1970 et au début des années 1980, dans la ligné de l’école de Chicago. En France, le moment décisif de cette mise en conformité fut le tournant de la rigueur en 1983. Le carcan européen des traités européens et des critères du traité de Maastricht de 1992 consolida l’édifice : il n’y avait désormais plus d’autre politique possible. Il fallait de surcroît que tout le monde le sache. En témoigne, l’attentat à la souveraineté populaire du 29 mai 2005, qui vit le vote négatif des français à l’occasion du référendum sur le projet constitutionnel européen invalidé par l’adoption en catimini par la voie parlementaire du traité de Lisbonne qui reprenait quasiment tel quel le texte précédemment rejeté.

 

Des étapes nécessaires

 

Que retenir en guise de bilan de l’événement révolutionnaire de 1848 ? D’abord, un grand chamboulement de l’ordre établi que l’on voulait se forcer à croire immuable et indéboulonnable. Le peuple en action est finalement toujours porteur d’espoir.

Pourtant, à court terme, ce fut la réaction qui put revendiquer la victoire. Aussi bien en France, et ce avant même le coup d’état de Napoléon le Petit, qu’en Europe avec le retour en force des armées des souverains.

Mais la réaction ne peut effacer pleinement le souvenir des mouvements révolutionnaires. Ce sont comme autant de graines semées dans les consciences qui ne demandent plus qu’à germer. Par certains aspects, 1848 fut un échec, mais d’avenir. Les promesses de 1848 se réalisèrent après 1870 ou à l’issue de la première guerre mondiale en 1919. Sans parler de certaines, puisées dans les expériences des ateliers nationaux de 1848 et de la Commune de Paris de 1871, qui attendirent pour être en partie satisfaites le Front Populaire de 1936 ou le programme du Conseil national de la Résistance en 1945.

Sans oublier les prochains épisodes qui restent à écrire, notamment ceux de la révolution citoyenne. Car la France a la possibilité si elle en avait l’ambition de mettre à bas les politiques d’austérité et les Metternich d’aujourd’hui… N’est-il pas significatif de constater que certains peuples d’Europe regardent avec attention le mouvement des Gilets jaunes ?

Francis DASPE  05 / 01 / 2019

 

 

 

Note de lecture

 

« Antidote au parler macronien »

de Francis Daspe et Céline Piot

(éditions du Croquant – octobre 2018).

 

Antidote au parler macronien est un ouvrage de deux cent cinquante pages qui s’inscrit dans le prolongement du Vol des mots, le voile des mots paru en octobre 2016 des deux mêmes auteurs.

Disons-le d’emblée : sa lecture est rafraîchissante, elle remet sur leurs pieds la plupart des mots essentiels sur un très grand nombre de sujets en leur restituant leur signification véritable. Elle constitue une sorte d’abécédaire revigorant pour les militants ouvriers et, plus généralement, pour tous ceux qui cherchent à résister non seulement à l’enfumage permanent ambiant au niveau du langage mais aussi et surtout à l’offensive tous azimuts contre les acquis sociaux et la République.

 

Ce livre aurait pu paraître quelque peu en décalage avec l’irruption des Gilets jaunes sur le devant de la scène, sa parution ayant précédé de peu les premières manifestations et occupations de ronds-points. Mais il n’en est rien, et ce n’est pas là le moindre des mérites de cet ouvrage. Dans leur conclusion F. Daspe et C. Piot écrivent : « […] Nous considérons que le Président Macron a  mangé son pain blanc. L’envoûtement peut-il baisser d’intensité ? Cet ouvrage vise à épuiser plus rapidement que prévu les abondantes provisions de la pensée dominante, car ces gens-là ne connaissent décidément pas la pénurie. […] » Les évènements récents auront, à leur manière, apporté une première réponse à cette interrogation. Oui, effectivement, ce livre peut servir, va servir.

 

Tout au long des trente notices qui correspondent aux trente mots qu’ils ont choisis, les auteurs arment le lecteur et l’aident à se dégager de la gangue macronienne (par exemple : dialogue social, concertation, consultation, bien commun), pour réinstaller complètement la légitimité du vocabulaire, et, au-delà du vocabulaire, pour restaurer les bases de la pensée et de l’action de classe (négociation, syndicat, augmentation des salaires, intérêts ouvriers, intérêts populaires, les patrons, la finance…)

 

Autour de trente mots, sont fournis des explications théoriques et historiques simples et pratiques, à la portée de chacun, qui couvrent une grande partie du champ de la lutte sociale. La défense de l’école publique et laïque y tient une place de choix avec un retour sur les années 1880, la loi de Séparation, la loi Debré, le serment de Vincennes, la manifestation anti-laïque de 1984 et le combat actuel contre les entreprises de privatisation de l’école publique.

Voici quelques titres de ces notices : Assistanat versus assistance ; Je suis Charlie ; La dette ou la construction d’un dogme tenace ; Dialogue social : retour vers le régime de Vichy ; Jacobin, le baudet de la fable ; Négociation reléguée au rayon des antiquités…

Des sujets sont seulement effleurés, d’autres sont absents mais le format de l’ouvrage rend ceci inévitable. On ne peut guère en faire reproche aux auteurs.

 

Sur certains points, on peut cependant avoir quelques divergences d’approche, comme sur le grand service public unifié et laïque de l’Éducation nationale en 1984. La lecture laisse à penser qu’il s’agissait là d’un bon projet pour rapprocher les écoles publiques et privées. Cependant la question de l’unification ressurgit aujourd’hui avec la territorialisation dont le résultat pourrait bien être de fondre les deux écoles sous la férule des municipalités. Laquelle sortirait gagnante sinon l’école privée ?

La Sécurité sociale est présentée comme reposant sur deux piliers : l’obligation faite à tous de cotiser et l’universalité des prestations rendues. Rappelons que la Sécurité sociale est un acquis du mouvement ouvrier organisé, particulièrement des syndicats qui ont combattu pour qu’une large fraction du salaire soit socialisée. Ce sont les salariés qui cotisent – pas tout le monde – et, s’il est une obligation, c’est celle faite aux patrons de verser cette cotisation dans une caisse commune. Enfin, les prestations ne sont versées qu’à ceux qui ont cotisé sauf les prestations familiales. Par exemple pour avoir droit à la retraite de la CARSAT il faut avoir cotisé à la CARSAT. Soulignons que cette cotisation (“part patronale” et “part salariale”), partie intégrante (différée) du salaire, n’est pas un impôt. Nuance importante pour défendre la Sécurité sociale des salariés face à ceux qui voudraient lui substituer un système universel qui en ferait une institution d’Etat redistribuant l’impôt. Or l’impôt par définition ne peut pas être affecté à la Sécurité sociale, pas plus qu’à un autre poste. Si l’impôt devait se substituer à la cotisation, la Sécurité sociale aurait vécu.

 

Cependant ces nuances n’affectent pas la qualité de l’ensemble de l’ouvrage. Dans la conclusion, page 248, on lit : « […] Concernant la future contre-réforme des retraites, il est indiqué que chaque euro cotisé donne les mêmes droits à tous les Français. Dans un régime de retraite par répartition, cette formule n’a strictement aucun sens. Utiliser une telle assertion dévoile en revanche des intentions pas toujours franchement assumées : détruire le système par répartition pour passer à un système par capitalisation via l’étape intermédiaire d’un système par points permettant de lancer l’individualisation des retraites. […] C’est pourquoi la question des retraites est à juste titre présentée comme « la mère des batailles » à l’horizon 2019. […] »

 

Finalement à l’aube de cette année 2019 qui marquera, espérons-le, une nouvelle étape dans la descente aux enfers de Macron, et un nouveau départ pour la lutte de la classe ouvrière et du peuple, l’Antidote au parler macronien sera un outil précieux pour tous ceux qui se préparent au combat contre Macron et sa politique. À lire absolument.

 

Didier Brémaud, militant du POI

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2019, l’année de toutes les incertitudes et de tous les possibles ?

En ce début d’année 2019, il n’y a pas à faire preuve d’une imagination débordante pour déterminer ce que l’on pourrait se souhaiter collectivement. C’est une évidence : que survienne la révolution citoyenne dont des mécanismes se sont activés à la fin de l’année écoulée. La profonde crise sociale et politique dévoilée par le mouvement des Gilets jaunes a rebattu notoirement les cartes.

 

En effet, bien malin qui peut se targuer d’affirmer sans l’ombre d’un doute à quoi ressemblera le panorama politique dans 3 mois, dans 6 mois ou dans un an ! Les potentialités prometteuses sont nombreuses, comme les craintes qui ne sont nullement à écarter.

Un très grand nombre d’incertitudes subsistent à l’heure actuelle. Elles concernent d’abord le devenir du mouvement des Gilets jaunes, son mode organisation et de fonctionnement, ses perspectives. Elles ont également trait à la nature et au niveau des recompositions politiques actuellement en cours, et qui ne vont pas manquer de s’accélérer. Elles sont liées aux résultats des élections européennes du 26 mai prochain qui établiront un nouveau rapport des forces politiques.

 

Enfin, elles dépendent immédiatement des réponses que le Président Macron et sa majorité apporteront à la crise ouverte. Pour l’instant, ils ne possèdent pas de solution politique viable. Ils sont dans l’impasse. A vouloir « nasser » les oppositions et les contestations, ils se sont eux-mêmes laissés enfermer dans une nasse. Il n’existe pas de solution politique, sauf à se renier en totalité. Auquel cas les forces qui ont porté Emmanuel Macron au pouvoir le lâcheraient immédiatement… Voire le lyncheraient sans autre préavis !

A leur disposition, rien d’autre que des expédients et des subterfuges bien dérisoires. A l’image du grand débat national forcément tronqué. Il y aurait la tentation, particulièrement risquée et inflammable, de parier sur l’exacerbation de la tension et du jeu malsain de la provocation pour profiter d’un éventuel dérapage justifiant une remise en ordre. Reste l’option du retour devant les électeurs, quel qu’en soit le format retenu : dissolution, référendum (au contenu plus ou moins édulcoré). Mais c’est également excessivement risqué pour le maintien du pouvoir macronien…

 

Plus que les incertitudes, c’est l’ouverture de tous les possibles qui caractérise la période présente. A nous de contribuer à en faire sortir ce que nous estimons nécessaire à la réalisation de notre projet de société. La tâche est prométhéenne, exaltante et stimulante. L’AGAUREPS-Prométhée avait en réalité anticipé en lançant dès le mois de mai 2018 les « Assises itinérantes de la Table renversée », articulant réflexion théoriques et initiatives militantes pratiques.

A touts et tous, l’AGAUREPS-Prométhée adresse ses meilleurs vœux pour l’année 2019, tant à titre personnel que dans le cadre de ses activités militantes.

 

Francis DASPE

15 / 01 / 2019

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Note de lecture – « Antidote au parler macronien » de Francis Daspe et Céline Piot (éditions du Croquant – octobre 2018).

Par Didier Brémaud, militant du POI

Antidote au parler macronien est un ouvrage de deux cent cinquante pages qui s’inscrit dans le prolongement du Vol des mots, le voile des mots paru en octobre 2016 des deux mêmes auteurs.

Disons-le d’emblée : sa lecture est rafraîchissante, elle remet sur leurs pieds la plupart des mots essentiels sur un très grand nombre de sujets en leur restituant leur signification véritable. Elle constitue une sorte d’abécédaire revigorant pour les militants ouvriers et, plus généralement, pour tous ceux qui cherchent à résister non seulement à l’enfumage permanent ambiant au niveau du langage mais aussi et surtout à l’offensive tous azimuts contre les acquis sociaux et la République.

 

Ce livre aurait pu paraître quelque peu en décalage avec l’irruption des Gilets jaunes sur le devant de la scène, sa parution ayant précédé de peu les premières manifestations et occupations de ronds-points. Mais il n’en est rien, et ce n’est pas là le moindre des mérites de cet ouvrage. Dans leur conclusion F. Daspe et C. Piot écrivent : « […] Nous considérons que le Président Macron a  mangé son pain blanc. L’envoûtement peut-il baisser d’intensité ? Cet ouvrage vise à épuiser plus rapidement que prévu les abondantes provisions de la pensée dominante, car ces gens-là ne connaissent décidément pas la pénurie. […] » Les évènements récents auront, à leur manière, apporté une première réponse à cette interrogation. Oui, effectivement, ce livre peut servir, va servir.

 

Tout au long des trente notices qui correspondent aux trente mots qu’ils ont choisis, les auteurs arment le lecteur et l’aident à se dégager de la gangue macronienne (par exemple : dialogue social, concertation, consultation, bien commun), pour réinstaller complètement la légitimité du vocabulaire, et, au-delà du vocabulaire, pour restaurer les bases de la pensée et de l’action de classe (négociation, syndicat, augmentation des salaires, intérêts ouvriers, intérêts populaires, les patrons, la finance…)

 

Autour de trente mots, sont fournis des explications théoriques et historiques simples et pratiques, à la portée de chacun, qui couvrent une grande partie du champ de la lutte sociale. La défense de l’école publique et laïque y tient une place de choix avec un retour sur les années 1880, la loi de Séparation, la loi Debré, le serment de Vincennes, la manifestation anti-laïque de 1984 et le combat actuel contre les entreprises de privatisation de l’école publique.

Voici quelques titres de ces notices : Assistanat versus assistance ; Je suis Charlie ; La dette ou la construction d’un dogme tenace ; Dialogue social : retour vers le régime de Vichy ; Jacobin, le baudet de la fable ; Négociation reléguée au rayon des antiquités…

Des sujets sont seulement effleurés, d’autres sont absents mais le format de l’ouvrage rend ceci inévitable. On ne peut guère en faire reproche aux auteurs.

 

Sur certains points, on peut cependant avoir quelques divergences d’approche, comme sur le grand service public unifié et laïque de l’Éducation nationale en 1984. La lecture laisse à penser qu’il s’agissait là d’un bon projet pour rapprocher les écoles publiques et privées. Cependant la question de l’unification ressurgit aujourd’hui avec la territorialisation dont le résultat pourrait bien être de fondre les deux écoles sous la férule des municipalités. Laquelle sortirait gagnante sinon l’école privée ?

La Sécurité sociale est présentée comme reposant sur deux piliers : l’obligation faite à tous de cotiser et l’universalité des prestations rendues. Rappelons que la Sécurité sociale est un acquis du mouvement ouvrier organisé, particulièrement des syndicats qui ont combattu pour qu’une large fraction du salaire soit socialisée. Ce sont les salariés qui cotisent – pas tout le monde – et, s’il est une obligation, c’est celle faite aux patrons de verser cette cotisation dans une caisse commune. Enfin, les prestations ne sont versées qu’à ceux qui ont cotisé sauf les prestations familiales. Par exemple pour avoir droit à la retraite de la CARSAT il faut avoir cotisé à la CARSAT. Soulignons que cette cotisation (“part patronale” et “part salariale”), partie intégrante (différée) du salaire, n’est pas un impôt. Nuance importante pour défendre la Sécurité sociale des salariés face à ceux qui voudraient lui substituer un système universel qui en ferait une institution d’Etat redistribuant l’impôt. Or l’impôt par définition ne peut pas être affecté à la Sécurité sociale, pas plus qu’à un autre poste. Si l’impôt devait se substituer à la cotisation, la Sécurité sociale aurait vécu.

 

Cependant ces nuances n’affectent pas la qualité de l’ensemble de l’ouvrage. Dans la conclusion, page 248, on lit : « […] Concernant la future contre-réforme des retraites, il est indiqué que chaque euro cotisé donne les mêmes droits à tous les Français. Dans un régime de retraite par répartition, cette formule n’a strictement aucun sens. Utiliser une telle assertion dévoile en revanche des intentions pas toujours franchement assumées : détruire le système par répartition pour passer à un système par capitalisation via l’étape intermédiaire d’un système par points permettant de lancer l’individualisation des retraites. […] C’est pourquoi la question des retraites est à juste titre présentée comme « la mère des batailles » à l’horizon 2019. […] »

 

Finalement à l’aube de cette année 2019 qui marquera, espérons-le, une nouvelle étape dans la descente aux enfers de Macron, et un nouveau départ pour la lutte de la classe ouvrière et du peuple, l’Antidote au parler macronien sera un outil précieux pour tous ceux qui se préparent au combat contre Macron et sa politique. À lire absolument.

 

 

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1848 et les prémices d’une révolution

Texte en ligne sur le site de Mediapart le 06 / 01 / 2019

Par Francis DASPE

 

La situation sociale et politique explosive de cette fin d’année 2018 (et qui est amenée sans aucun doute à perdurer en 2019, voir à s’intensifier) incite à rechercher dans l’Histoire quelques éléments permettant de nourrir la réflexion. Le mécontentement et l’exaspération exprimés par les Gilets jaunes témoignent d’un contexte de nature révolutionnaire, du moins au sens populaire du terme. Les références à la Grande Révolution française de 1789 / 1794 ont abondamment fleuri, que ce soit pour en chercher des encouragements ou au contraire en craindre les effets. Mais il serait peut-être davantage instructif de se plonger dans celle de 1848 en France, qui ensuite s’étendit à l’ensemble du continent européen pour un « printemps des peuples ».

Posons-nous la question de comment surviennent les révolutions, dans quel terreau elles prennent naissance. Elles possèdent toujours des causes immédiates et des causes profondes. C’est leur articulation, entre leur enchaînement et leur proportion, qui indique à l’événement révolutionnaire sa singularité et son identité. Bien évidemment, il convient en préalable de se défier de l’anachronisme, ce piège des apprentis historiens ou des politiques qui s’aventurent trop audacieusement dans les méandres incertains de l’Histoire. Il mène mécaniquement aux contresens. Pour autant, faire des comparaisons et mettre en évidence des analogies est très souvent riche d’enseignements pour la compréhension du moment présent et la détermination de la stratégie à venir.

 

 

Une crise économique forte

 

La révolution de 1848 en France ne saurait s’expliquer sans la mise en avant d’une grave crise économique. Celle-ci se présentait sous deux aspects majeurs. D’abord par une crise alimentaire causée par des mauvaises récoltes de blé et de pomme de terre (en Irlande la maladie de la pomme de terre fut réellement dramatique avec des famines meurtrières). Il en résulta une hausse significative des prix agricoles.

Ce fut également une crise du pouvoir d’achat qui eut des conséquences négatives pour l’industrie. L’argent mobilisé en priorité à l’achat de denrées agricoles réduisit en conséquence les débouchés de l’industrie. Les capitaux manquèrent pour maintenir les investissements industriels, notamment pour la construction des chemins de fer. A cela, s’ajoutait une spéculation inconsidérée au regard de la gravité de la situation. Il n’est pas faire preuve d’anachronisme que d’affirmer qu’en tous temps et en tous lieux les spéculateurs et autres accapareurs sont totalement étrangers à la notion d’intérêt général.

 

Des similitudes existent avec la situation actuelle. Les politiques d’austérité imposées aux peuples et aux gouvernements par la doxa libérale conduisent aux mêmes effets : un rétrécissement de la demande et de la consommation. Les politiques de l’offre se traduisent par une baisse du pouvoir d’achat qui tarit les débouchés des entreprises. La précarisation gagne du terrain, désignant une réalité proche du terme usité à l’époque, celui de paupérisation. La « finance folle », qui n’a rien appris de la crise de 2007 / 2008, accentue l’instabilité de l’économie réelle.

 

Une crise politique structurelle

 

La monarchie de Juillet connaît une crise politique profonde. A posteriori, il est aisé de dire qu’il s’agissait d’une crise de fin de régime. Mais tant de signes concordants ne pouvaient qu’aboutir à une telle issue lors des journées de février 1848. Le régime de Louis-Philippe était en butte à une hostilité sourde. Les scandales politiques et financiers, concernant des ministres ou des parlementaires contaminés par les mirages de l’affairisme décomplexé, aggravaient le discrédit.

La question centrale était celle des conditions du suffrage. Le suffrage était censitaire. Le niveau du cens, c’est-à-dire le seuil d’imposition à partir duquel on obtenait le droit de vote, était particulièrement élevé. Si bien que le corps électoral était réduit pour s’apparenter rn fin de compte à un privilège réservé à quelques nantis. Et ce d’autant plus que la réforme fiscale de la patente de 1844 avait retiré le droit de vote à plusieurs milliers de boutiquiers parisiens. La revendication était simple : l’abaissement significatif du cens afin de permettre à un plus nombre de personnes de devenir pleinement citoyennes. La revendication s’incarna dans la « campagne des banquets » à partir de juillet 1847 où lors des réunions était demandé l’élargissement du corps électoral.

Devant le refus du pouvoir de modifier le cens électoral, aucune solution parlementaire n’apparaissait. Le blocage politique était total, à l’image de la crise de légitimité que les Gilets jaunes ont révélée. Etait ainsi posée la question de la souveraineté populaire. Aujourd’hui, elle prend les traits de la monarchie présidentielle accentuée par la dérive jupitérienne. Hier comme maintenant, le peuple éprouvait le sentiment malsain de ne pas compter dans la marche des affaires publiques.

 

Une autre caractéristique du régime de la Monarchie de juillet aggravait la crise démocratique. C’était la pratique courante de ce qu’il est convenu d’appeler la « double corruption ». En premier lieu, la corruption des électeurs, à qui il était aisé de promettre des avantages vu l’étroitesse du corps électoral, afin d’orienter un vote en faveur des candidats gouvernementaux (en somme, la pratique ultérieure des candidatures officielles du II° Empire). En second lieu, une corruption des parlementaires, dans une logique identique d’attribution de promotions exceptionnelles aux députés fonctionnaires, dans le seul but de s’assurer leurs votes. Pour circonvenir ces pratiques de corruption fortement enracinées, des mesures étaient ardemment demandées. L’extension du corps électoral par l’abaissement du cens rendrait plus compliqué les contacts individuels entre candidats et électeurs. L’incompatibilité entre certaines fonctions publiques et des mandats électifs serait un garde-fou au contrôle des députés fonctionnaires.

Le parallèle peut être fait, plus encore depuis le passage au quinquennat et l’inversion du calendrier électoral présidentielle / législatives en 2002, avec les « députés godillots » incapables de préserver les prérogatives du pouvoir législatif menacées par les empiètements croissants de l’exécutif. Concernant la corruption des fonctionnaires dépendant de l’exécutif en 1848, faisons remarquer une inversion manifeste des perspectives : aujourd’hui ce sont les cadres du privé devenus des lobbyistes qui corrompent la démocratie et la délibération politique. Les fonctionnaires sont davantage devenus des pôles d’indépendance (à l’exception de quelques hauts fonctionnaires qui en fait font de fréquents allers-retours avec le privé pour y monnayer leurs carnets d’adresses), d’où les attaques récurrentes dont ils sont la cible. Aujourd’hui les médias dominants contrôlés par 9 ultra-riches s’évertuent de façonner l’opinion publique dans le sens des intérêts des nouvelles oligarchies : à n’en point douter, il s’agit d’une nouvelle formes de corruption de la pratique démocratique.

 

La dureté des conditions de vie

 

La dureté des conditions de vie pour la majorité du peuple était une réalité effective et vécue comme telle. Pas un simple sentiment ou une sensation infondée. Le faible niveau des salaires constituait un premier plafond de verre bien bas. L’insécurité de l’emploi accentuait la précarité des conditions de vie et de travail. L’intensification du travail et son caractère purement mécanique se révélaient des facteurs aggravants.

Mais ce qui rendait encore plus insupportable ces conditions de vie était le refus des possédants de prendre en compte cette réalité. Ces classes laborieuses étaient réellement considérées comme dangereuses : il eut été inconvenant de leur céder quoi que ce soit. Toute comparaison avec le temps présent ne peut être purement fortuite : se dévoilent des mécanismes identiques de peur d’un peuple jugé incapable d’être raisonnable. Bref, de n’être qu’une « foule haineuse »…

Le mépris social traverse aisément les siècles. Celui exprimé par le chef du dernier gouvernement de la Monarchie de Juillet, Guizot, est significatif d’un état d’esprit indémodable. A ceux qui lui demandaient d’abaisser le cens afin d’augmenter le nombre des électeurs, il répondait par un laconique et péremptoire « Enrichissez vous par le travail et l’épargne, et vous deviendrez électeurs ». D’autres ont pu répondre de travailler plus pour gagner plus. D’autres encore ont indiqué qu’il suffisait de traverser la rue… Les « premiers de cordée » font l’objet de toutes les sollicitations des oligarchies au pouvoir se recroquevillant dans des petits mondes bien dérisoires, mais dont le carburant est la morgue.

 

L’irruption du peuple

 

Dans ces événements, le rôle du peuple s’est révélé véritablement déterminant. Encore faut-il s’entendre sur ce que l’on veut désigner par peuple. La révolution de 1848 fut en réalité « interclassiste », avec ce que cela peut engendrer de malentendus et de confusions. C’est un mouvement social multiforme qui fut à l’œuvre. La petite et moyenne bourgeoisie ne se reconnaissait plus dans la Monarchie de Juillet, qu’elle avait pourtant contribuée à faire triompher en 1830, qui défendait en fait les seuls intérêts de la grande bourgeoisie. Elle était gagnée par un sentiment de frustration croissant et par la réalité d’un déclassement social. Une classe ouvrière se développait avec la construction des voies ferrées, l’essor de l’industrie et l’accélération de l’exode rural. Les conditions de travail et de vie des ouvriers étaient pour la plupart du temps effroyables. C’était l’an 0 pour le droit du travail : la loi Le Chapelier de 1791 avait placé l’ouvrier dans une relation individuelle avec son employeur, c’est-à-dire dans un état de sujétion quasi total. Une conscience collective commençait cependant à unir ses différentes catégories sociales que les possédants voulaient opposer pour mieux régner.

Cette « conscience de soi-même » était favorisée par les progrès de l’instruction et de l’alphabétisation. Ce peuple, ni totalement sujet ni pleinement citoyen, aspire à donner son point de vue sur les questions politiques, qu’elles impliquent le quotidien ou relèvent d’un projet de société plus global. Il revendique du mieux-vivre et l’outil premier de la souveraineté populaire, le droit de voter. En février 1848, le corps électoral souverain passera de 250 000 membres à 9 millions. Le suffrage est devenu universel (quoiqu’encore exclusivement masculin).

Aujourd’hui on assiste au retour du peuple. Un même processus est à l’œuvre. Un sentiment de rétrogradation pour les classes moyennes, conscientes d’une dégradation de leurs conditions de vie au quotidien, est prégnant. Ce peuple prend conscience de devoir payer les cadeaux fiscaux faits aux plus riches. Ce n’est pas le ras-le-bol fiscal qui émerge, mais le ras-le-bol de l’injustice fiscale. Chez les catégories plus modestes, c’est la pente vers la pauvreté et la précarité, doublée d’un sentiment d’abandon. Chez les déjà précaires, c’est la volonté de culpabilisation qui est à l’ordre du jour, leur enlevant le restant de dignité auquel ils voudraient légitimement s’accrocher.

 

En Europe, le « printemps des peuples »

 

La France possède incontestablement une prédisposition à l’universel. La Grande Révolution l’avait déjà montré. Les journées révolutionnaires des 22 / 24 février 1848 eurent un grand retentissement aux quatre coins du continent européen. La voix de la France est toujours entendue ; la voie qu’elle emprunte est pareillement scrutée avec attention.

L’exemple français initia un « printemps des peuples » en Europe. Partout les aspirations libérales (au sens politique de démocratiques, et au non pas au sens économique de loi du marché ou de quelque main invisible) et les revendications sociales se déployèrent, renversant les régimes absolutistes et autoritaires. La fuite du chancelier d’Autriche, Metternich, le 13 mars 1848, agit à l’égal d’un verrou qui sauta pour libérer les énergies populaires jusqu’alors bridées par la multiplicité des formes de répression.

 

Pour bien comprendre le phénomène, il est nécessaire de réintroduire ces événements dans le temps long. 1848 est la remise en cause puissante d’un monde qui remonte à la fin de la période révolutionnaire en 1814 / 1815. Les vainqueurs de Napoléon, c’est-à-dire les souverains européens, réorganisèrent l’Europe sur l’idée de restauration, autant qu’il était possible, des idées d’Ancien Régime absolutistes, traditionnalistes et conservatrices. Ce fut l’Europe du congrès de Vienne, véritable camisole de force pour les idées des Lumières et les avancées révolutionnaires. Une « Sainte-Alliance » vint couronner l’édifice. L’ordre, politique et moral, devait régner, et Metternich en était le garant.

Les contestations actuelles se heurtent à un pareil mur construit à partir de la révolution conservatrice ou néolibérale de Margaret Thatcher et Ronald Reagan à la fin des années 1970 et au début des années 1980, dans la ligné de l’école de Chicago. En France, le moment décisif de cette mise en conformité fut le tournant de la rigueur en 1983. Le carcan européen des traités européens et des critères du traité de Maastricht de 1992 consolida l’édifice : il n’y avait désormais plus d’autre politique possible. Il fallait de surcroît que tout le monde le sache. En témoigne, l’attentat à la souveraineté populaire du 29 mai 2005, qui vit le vote négatif des français à l’occasion du référendum sur le projet constitutionnel européen invalidé par l’adoption en catimini par la voie parlementaire du traité de Lisbonne qui reprenait quasiment tel quel le texte précédemment rejeté.

 

Des étapes nécessaires

 

Que retenir en guise de bilan de l’événement révolutionnaire de 1848 ? D’abord, un grand chamboulement de l’ordre établi que l’on voulait se forcer à croire immuable et indéboulonnable. Le peuple en action est finalement toujours porteur d’espoir.

Pourtant, à court terme, ce fut la réaction qui put revendiquer la victoire. Aussi bien en France, et ce avant même le coup d’état de Napoléon le Petit, qu’en Europe avec le retour en force des armées des souverains.

Mais la réaction ne peut effacer pleinement le souvenir des mouvements révolutionnaires. Ce sont comme autant de graines semées dans les consciences qui ne demandent plus qu’à germer. Par certains aspects, 1848 fut un échec, mais d’avenir. Les promesses de 1848 se réalisèrent après 1870 ou à l’issue de la première guerre mondiale en 1919. Sans parler de certaines, puisées dans les expériences des ateliers nationaux de 1848 et de la Commune de Paris de 1871, qui attendirent pour être en partie satisfaites le Front Populaire de 1936 ou le programme du Conseil national de la Résistance en 1945.

Sans oublier les prochains épisodes qui restent à écrire, notamment ceux de la révolution citoyenne. Car la France a la possibilité si elle en avait l’ambition de mettre à bas les politiques d’austérité et les Metternich d’aujourd’hui… N’est-il pas significatif de constater que certains peuples d’Europe regardent avec attention le mouvement des Gilets jaunes ?

 

Francis DASPE

05 / 01 / 2019

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LETTRE DU MOIS DE L’AGAUREPS-PROMÉTHÉE N° 135 DECEMBRE 2018

Sommaire du numéro 135 : Spécial « Assises itinérantes de la Table renversée »

  • Editorial de Sylvie ERBANI : « Eloge de la stratégie en politique» page 2
  • Entretien avec François COCQ : « Stratégie et centralité pour une majorité populaire» page 3
  • Une fiche d’adhésion (facultative mais conseillée…) pour 2018 page 11

 

Editorial: Éloge de la stratégie en politique

L’AGAUREPS-Prométhée a engagé depuis plus de six mois le processus au long cours des « Assises itinérantes de la Table renversée ». Les initiatives se sont en effet multipliées depuis cette date, entre réunions publiques, tribunes médiatiques, campagne d’action pour les retraites, Lettres du mois, livres écrits et autres modalités de diffusions de convictions chevillées au corps et à l’esprit.

Fidèle à sa volonté de nourrir le débat public et contradictoire, l’AGAUREPS-Prométhée a réalisé lundi 26 novembre un long entretien avec François Cocq, certes son président, mais surtout alors candidat aux élections européennes pour La France insoumise et récent auteur de l’ouvrage intitulé « Alerte à la souveraineté européenne ! La chimère de Macron contre la souveraineté populaire », paru aux éditions Eric Jamet en mars 2018. C’était l’occasion d’approfondir le débat sur la ligne stratégique défendue par La France insoumise, et plus particulièrement sur le concept de populisme notamment qui s’appuie sur le choix réalisé en 2015 et 2016 de « fédérer le peuple » et qui porta sur les fonts baptismaux La France Insoumise.

Hasard du calendrier, François Cocq a depuis été retiré de la liste de La France insoumise pour les élections européennes. L’entretien ci-dessous permet d’éclairer (ou non) les raisons qui ont présidé à son éviction. L’intérêt de l’exercice proposé réside surtout dans l’occasion unique d’approfondir la réflexion sur ce qui doit être considéré comme la grande oubliée des réflexions politiques : la stratégie. Souvent négligée, parfois reléguée à être grossièrement confondue avec la basse tactique politicienne et électoraliste, elle constitue une des faiblesses de l’action politique actuelle. N’y a-t-il pas d’expression plus dévalorisante que celle de « stratégie à géométrie variable » régulièrement utilisée par les acteurs et les commentateurs politiques ? Cette expression n’est rien moins qu’un vulgaire oxymore qui ne fait pas honneur à la nécessaire noblesse de la réflexion politique.

L’ambition de l’AGAUREPS-Prométhée est de contribuer à réhabiliter dans un même élan la politique et le politique ; l’opération passe par un éloge par l’exemple de la stratégie. Puisse ce numéro spécial de la Lettre du mois de l’AGAUREPS-Prométhée, s’inscrivant dans les Assises itinérantes de la Table de renversée, apporter sa pierre à l’entreprise dont le caractère d’intérêt général ne saurait être valablement contesté.

Sylvie ERBANI  27 / 11 / 2018

 

 

 

Entretien avec François COCQ :  

Stratégie et centralité pour une majorité populaire

François COCQ est président de l’AGAUREPS-Prométhée.

 

AGAUREPS-Prométhée – François Cocq, vous avez formulé cet été des critiques à l’égard de ce que vous interprétez comme un virage stratégique de la part du mouvement La France Insoumise. Vous avez en effet parlé de « grand bond en arrière » à propos de la ligne stratégique qui s’est dessinée ces deux derniers mois. Pouvez-vous revenir sur vos critiques ?

François Cocq – J’ai porté au début de l’été des interrogations. Je m’inquiétais alors d’une inflexion stratégique, à savoir une réinscription visible et assumée de La France insoumise au sein de « la gauche » pour en prendre ce que Jean-Luc Mélenchon appelait fin juin « le leadership ». La rentrée de septembre a confirmé cette inquiétude, les termes « rassemblement de la gauche » et même « union de la gauche » faisant leur retour non seulement dans la bouche de celles et ceux qui étaient en passe de se rapprocher de LFI, mais aussi jusque dans la bouche de certains cadres de La France insoumise. Cette séquence a indubitablement marqué une rupture par rapport à la précédente où l’ambition de fédérer le peuple passait par la mise à distance du terme « gauche » lui-même.

Il me semblait donc normal de s’interroger sur la nature et l’efficacité supposée du processus : était-ce là une passade stratégique ? Si oui quelle était sa temporalité et comment s’articulait-t-elle avec la construction d’une majorité populaire ? Ou alors était-ce une bifurcation de plus grande ampleur ? Et pour quels résultats ? Voilà les questions que j’ai mises sur la table.

Le problème n’était bien sûr par l’idée de gauche en tant que telle. L’histoire, les valeurs, les combats du mouvement ouvrier et des forces de la transformation républicaine et sociale de la société, sont le fondement de mon engagement. Mais de reniements en renoncements, la « gauche » a vu à la fois son assise électorale s’éroder, mais aussi sa capacité propulsive se dissoudre. Regardez : les dernières enquêtes estiment le total gauche aujourd’hui autour d’à peine 30% et même parfois en-dessous! Nous sommes désormais loin des 45% qu’on connaissait en 1978 soit trois ans avant l’accession de François Mitterrand à l’Elysée, ou même encore en 2010 deux avant l’élection de François Hollande. Le « leadership » sur ce camp ne peut donc à lui seul suffire aujourd’hui. Il n’existe pas aujourd’hui de débouché majoritaire sur la base d’une simple re-latéralisation. Il faut dès lors construire une nouvelle forme de centralité, non au sein de la gauche, mais du pays tout entier.

Alors bien sûr j’ai noté que ces dernières semaines nous étions revenu sur un discours dans lequel je me reconnais bien plus, où le fait de vouloir fédérer le peuple a repris toute sa place. Je m’en félicite, même si l’on a parfois l’impression qu’il s’agit là d’une réponse un peu sous la contrainte aux évènements récents que nous avons connus. On y a sans doute perdu en cohérence et en force de conviction. Mais la route est longue et, la boussole retrouvée, on reprend la marche en avant.

 

AGAUREPS-Prométhée – Vous parlez de conquête de la centralité. Qu’est-ce que vous entendez par là ?

François Cocq – La gauche ne s’est pas contenté de s’effondrer électoralement. Pilonnée par 30 ans de martèlement de pensée individualiste et libérale, la gauche a perdu sa force dynamique et sa capacité d’entraînement sur la société. Et peut donc de moins en moins prétendre rassembler autour d’elle sur un deuxième tour électoral par exemple. Regardez : on pourrait penser que les gens qui souffrent en ont marre qu’on restreigne leur accès aux droits et qu’on les pressure au nom de l’orthodoxie libérale. Pourtant un sondage publié en juin dernier estimait que 71% des Français sont favorables à la baisse des dépenses publiques. C’est cette contradiction là à laquelle il s’agit de répondre.

C’est le même hiatus que l’on constate dans le mouvement des gilets jaunes : dans un même mouvement il y a d’un côté celles et ceux qui réclament plus de services-publics parce qu’ils sont en situation de relégation spatiale, sociale, économique et même démocratique ; et de l’autre il y a ceux qui crient au ras-le-bol fiscal et dénoncent les taxes. Il y a pourtant un point de jonction possible : l’impôt républicain dès lors qu’il exprime la justice fiscale qui préside au consentement que peuvent lui accorder les citoyens. Mais pour cela encore faut-il créer les conditions de cette justice fiscale en multipliant les tranches d’imposition (L’Avenir en commun en propose 14) pour que chacun paye proportionnellement à ses revenus, et dans le même temps en faisant une chasse sans concession aux fugitifs fiscaux, qu’ils trichent dans nos frontières ou qu’ils cherchent à y échapper par une cavale fiscale à l’étranger.

Cette analyse a présidé il y a moins de trois ans à l’émergence de La France insoumise. Elle reste selon moi plus que jamais d’actualité. Avec l’élection d’Emmanuel Macron, on est même conduits à penser que le rapport de force institutionnel s’est encore dégradé.

Dans ces conditions, il convient de chercher à construire une majorité populaire en se plaçant au carrefour des attentes des gens tout en prenant en compte les aspirations de certaines forces privilégiées. Autrefois on appelait cela une alliance de classe parce que le ferment commun se situait d’abord dans l’ordre économique et social. Aujourd’hui, l’émiettement de la société après la parcellisation résultant de l’individualisme à tout crin complique l’accès à cet espace tandis qu’il fait surgir de nouveaux espaces de consentement à du commun. La centralité qui s’en dégage est alors une combinaison de rupture et de stabilité. Rupture avec l’existant dans l’ordre a-démocratique. Et assurance de stabilité dans les sphères de constitution des libertés (service-public, protection sociale, sûreté…). Bref, la volonté de se rendre acteur du fait que demain sera meilleur et plus sûr pour ses enfants. Or cette préoccupation traverse l’ensemble de la société. Une réponse humaniste, émancipatrice et universaliste peut convaincre au-delà du seul camp de la gauche pour peu que l’émetteur soit orienté grand angle. Cette recherche de centralité, ce n’est rien d’autre que le mot d’ordre fédérer le peuple.

 

AGAUREPS-Prométhée – Dans un article plus récent intitulé « des raccourcis et des impasses » vous vous opposez de la même façon à l’idée d’un référendum anti-Macron. Le président Emmanuel Macron vient pourtant de chuter de façon spectaculaire dans les enquêtes de popularité. Pourquoi cette ligne ne vous semble-t-elle pas pertinente ?

François Cocq – Emmanuel Macron a surgi comme une réponse politique à la situation de blocage démocratique qui se profilait à l’occasion de l’élection présidentielle de 2017. Le personnage Macron, le récit Macron, la politique Macron, anticipaient l’effacement des vieilles structures pour mieux prolonger l’orthodoxie libérale mondialiste. Le fondement de son élection est donc qu’il représentait dans l’imaginaire collectif cette rupture stable que j’évoquais. Macron était la réponse du système à la lame de fond destituante qui traverse l’Europe et qui promettait de venir frapper la France de plein fouet.

Seulement voilà : non seulement la présidentielle n’a pas purgé la question, mais Emmanuel Macron et les siens sont à leur tour balayés par cette vague destituante qui se prolonge. Cette vague les emporte dans le champ institutionnel quand ils se parent des oripeaux de la 5ème République agonisante. Voyez les comédies des départs de Hulot et Collomb ou les palinodies pour le perchoir de l’Assemblée. Elle les balaie quand les pratiques macronistes se révèlent en contradiction flagrante avec la vertu républicaine, et je pense notamment là à l’affaire Benalla ou avec les cas Ferrand ou Nyssen. Cette vague atteint jusqu’au mouvement du président, la structure LREM ayant été phagocytée par le groupe parlementaire et ayant donc abandonnée l’ambition décisive qu’elle avait su incarner (comme La France insoumise soit dit en passant) d’être le chaînon manquant démocratique entre les gens et leur représentation. Cette vague destituante frappe enfin la politique de M. Macron qui est mis en échec sur ce qu’il présentait comme son principal champ de compétence, l’économie, et sur ce que de plus en plus de personnes jugent comme le paradigme structurant d’aujourd’hui et de demain, l’écologie. Mais le meilleur témoignage de la poursuite du phénomène destituant reste bien sûr ce mouvement des gilets jaunes qui, tout en réinventant les codes en laissant les gens s’auto-organiser, manifeste une rupture du consentement et pose donc en filigrane la question de la légitimité du pouvoir par delà l’élection.

On a donc la sensation qu’Emmanuel Macron est à son tour frappé de progéria, vous savez ce vieillissement accéléré qui, en politique, le renvoie déjà dans l’ancien monde dont il souhaitait se démarquer. Macron est déjà dans les poils du balai.

Mais Macron en tant que tel n’est pas l’objet du blocage politique comme pouvait l’être Rajoy en Espagne et qui fait que la population respire depuis l’éviction du PP. Macron est un artefact du système. Il n’en est que le dernier avatar avant le suivant. Réduire le combat à un référendum anti-Macron, c’est prétendre faire disparaître un simple symptôme quand le métabolisme de la société, à défaut d’avoir enclenché le processus global de guérison, rejette déjà de lui-même les greffes qui lui sont imposées. On l’a vu lors de l’élection législative partielle de l’Essonne il y a quelques jours. Certes le retour à la ligne du rassemblement de la gauche a subi un échec patent. Mais au-delà, la candidature anti-Macron portée par La France insoumise est demeurée sans ressort populaire faute d’avoir su traduire l’aspiration des gens à la reconquête de leur dignité par la reconquête de la souveraineté. S’il ne véhicule pas en premier lieu ce message démocratique fort, tout passage aux urnes, quand bien même il cible Macron, peut se traduire par le fait d’être soi-même emporté par la vague dégagiste.

Alors bien sûr, si parler de référendum anti-Macron sert à exprimer que Macron n’est jamais que l’émissaire colonial de Bruxelles mis en place pour appliquer la politique de la Commission, très bien. Encore qu’il ne faille pas minimiser le rôle d’acteur de Macron qui, bien conscient de l’impasse démocratique en Europe, cherche à passer en force avec sa souveraineté européenne. Mais il ne faudrait pas que cette idée de référendum anti-Macron réduise à sa seule personne le phénomène dégagiste qui s’exprime à l’endroit de l’UE. La France insoumise y perdrait une force importante dans le même temps qu’elle libérerait un espace dans lequel ne manquerait pas s’engouffrer l’extrême-droite sous toutes ses formes. Or c’est justement l’honneur de LFI que d’avoir su faire reculer le FN par exemple sur ce terrain.

Le référendum anti-Macron a par ailleurs ses propres limites. Voyez les gilets jaunes. Ils ont pu faire leur le mot d’ordre “Macron démission”, mais déjà le mouvement a muté dans l’action. Il a progressivement assumé sa dimension politique et élevé son ambition démocratique, là en appelant à des Etats-généraux, ailleurs en se voulant assemblées locales constituantes, et partout en dépassant le dégagisme à l’endroit du président pour exprimer dans les slogans et sur les pancartes la fierté recouvrée en se voyant si nombreux et la force et l’énergie que cela génère. Le cas Macron est d’une certaine façon déjà scellé.

Je vois enfin dans ce référendum deux contradictions. La première est que chacun sait que ce combat ne peut être gagné. Macron ne partira pas au lendemain des élections européennes, quel que soit le résultat. Au mieux changera-t-il de premier ministre, sans doute même pas de politique. Parler d’un référendum lors d’une élection européenne, scrutin de liste à la proportionnelle, pour envoyer des gens au Parlement européen, et qui ne saurait être pourvu des attributs des élections mi-mandat aux Etats-Unis par exemple, rend l’objet du vote caduc. La seconde est que si le mot d’ordre « référendum anti-Macron » visait à regrouper les oppositions, le processus de re-latéralisation l’a rendu sans effet.

 

AGAUREPS-Prométhée – Il est parfois reproché à La France insoumise d’être uniquement dans une attitude contestataire. Mais il est difficile de produire de l’adhésion positive dans un contexte de reculs sociaux. Sur quelle base et avec quel discours est-il possible de produire une telle adhésion ?

François Cocq – Je pense en effet que le point de jonction entre différentes demandes ne peut se faire qu’en mettant en avant non pas un ressentiment commun mais une aspiration commune. La difficulté est que, comme vous le notez, c’est rarement dans les périodes de reflux social que peut être générée une telle adhésion. Sauf à ce que la surface de celle-ci se décale des problématiques sociales pour mieux les englober. Qu’est ce qui frappe d’abord les gens ? La fuite en avant vers l’atomisation, le recul des droits, la perte du sentiment d’appartenance à une communauté politique. La réponse ? Le retour à l’ordre des droits. La méthode ? La reconquête par le peuple de sa souveraineté. La reprise en main de la capacité de choisir ce qui est bon pour soi et ce qui est bon pour tous est un recouvrement de la dignité individuelle et collective. En France, il porte un nom : la Liberté. C’est l’idéal premier du triptyque républicain. C’est par elle qu’a pris corps et chair la Grande Révolution de 1789. Transposée aujourd’hui, cette liberté c’est la reconquête de notre souveraineté pour proposer un débouché émancipateur.

 

AGAUREPS-Prométhée – Les sondages indiquent que l’affaire des perquisitions a impacté le score potentiel de La France insoumise pour les élections européennes et que l’image de Jean-Luc Mélenchon s’est dégradée auprès des Français. Comment rebondir ?

François Cocq – Bien sûr, cette séquence a eu un impact douloureux qu’il serait contre-productif de nier. Pour autant, les perquisitions et les calomnies médiatico-politiques n’ont pas suffi à mettre à terre La France insoumise.

Le mouvement possède une capacité de rebond dès lors qu’il sera en capacité de regagner ses galons sur le terrain de l’action et de l’utilité politique. Le mouvement a besoin de réaffirmer sa position et son existence propre, non en suiviste ou copiste du groupe parlementaire, ce qu’il a trop fait depuis juin 2017, mais en agissant en parallèle et parfois en décalé de celui-ci. L’un doit jouer ce rôle de chaînon manquant démocratique du quotidien vers l’autre qui doit affermir notre légitimité collective en étant une puissance agissante dans le cadre institutionnel. L’un doit être éruptif quand l’autre doit être effusif. Mais l’un et l’autre doivent pareillement permettre aux forces magmatiques qui agitent notre société de se déverser la force du peuple sur notre vie publique.

Quant à Jean-Luc Mélenchon, je lui fais toute confiance pour regagner progressivement dans le cœur et les âmes des Français l’estime et la confiance qu’il avait su susciter et qui demeurent présentes chez beaucoup. Sa capacité à parler au grand nombre de ce que nous sommes et avons à faire collectivement n’a pas disparu et reste au contraire plus que jamais nécessaire dans un paysage politique où les autres organisations et leaders politiques continuent à dégringoler la pente du désaveu populaire.

 

AGAUREPS-Prométhée – Quelle stratégie est-ce que vous préconisiez pour La France insoumise à l’occasion de ces élections européennes ?

François Cocq – Emmanuel Macron a de longue date préparé le terrain et tendu un piège pour ces élections européennes. Il y a plus d’un an maintenant, dans son discours de 2017 aux ambassadeurs puis dans ses discours d’Athènes et de la Sorbonne, il a organisé une partition binaire de l’espace politique : d’un côté ceux qu’il appelle les progressistes. De l’autre ceux qu’il a d’abord traités de souverainistes, puis de populistes, puis de nationalistes, aujourd’hui d’illibéraux. Chacun est sommé de se ranger derrière l’une ou l’autre de ces deux bannières. Cette collusion d’intérêts est bien comprise par les sparring-partners adoubés par Macron que sont Orban et Salvini en Europe et Le Pen en France.

La première des tâches consiste donc d’abord à ne pas se soumettre à cette grille de lecture pour ne pas se faire phagocyter. Et pour cela il faut choisir le terrain de la confrontation qui ne peut être ni la question identitaire, ni la vassalisation européenne pour s’inscrire plus avant dans la mondialisation capitaliste.

Le constat ensuite, c’est que plus personne dans ce pays ne croit à la fable d’une Union européenne qui protège. Encore moins à celle de « l’Europe sociale » que l’on construirait patiemment en gagnant des positions au sein des institutions de l’UE. Même Juncker s’est résolu à l’avouer lorsqu’il a déclaré en 2015 qu’« il ne peut y avoir de choix démocratique hors des traités européens ». Il y a donc besoin d’une rupture assumée dans le cours de la construction européenne et non d’un réaménagement à la marge. Quelle est la nature de cette rupture ? L’Union européenne se fait aujourd’hui hors les peuples et donc contre les peuples. Et bien il faut que les différents peuples aient la possibilité de décider de ce qui les concerne.

Je suis convaincu que le fond de l’air sera dégagiste lors de cette élection quand bien même ce n’est traditionnellement pas le cas pour ce type d’élection. Mais celle-ci n’aura rien à voir avec celles qui l’ont précédée : le mémorandum grec est passé par là ; le Brexit est passé par là ; les blocages démocratiques institutionnels sont partout installés. Dès lors la question démocratique apparaît clairement comme première car toute politique de progrès écologique et social est impossible sans une réappropriation de cette liberté qui nous fonde en tant que citoyens. En remettant au cœur la communauté politique des citoyens, on rompt à la fois avec la fuite en avant que promeut Emmanuel Macron avec sa « souveraineté européenne », nouvel artifice pour museler les peuples et déléguer leur souveraineté à la pieuvre technocratique de Bruxelles, mais aussi avec les constructions ethniques, fermées et du repli sur soi promues par l’extrême-droite et les populismes identitaires. Cette élection est l’occasion d’ancrer une position de fond sur la question européenne pour en faire un acquis en perspective de la bataille décisive de 2022, notamment en ce qui concerne la capacité à imposer un rapport de force vertueux par la désobéissance immédiate aux traités sur les points sur lesquels le peuple aurait donné mandat.

 

 

AGAUREPS-Prométhée – Après un « moment populiste », les forces progressistes qui ont mis en place des stratégies de conquête de la transversalité dans des contextes électoraux tendent à se re-latéraliser à gauche. Quelle en est la raison selon vous ?

François Cocq – Il y a toujours un moment où l’on a tendance à se dire qu’il faut sécuriser une avancée pour en faire un acquis. C’est de bonne guerre. Pour autant, il ne faut pas anticiper sur des temporalités qui ne sont pas advenues. Si le temps destituant se prolonge, ce serait une erreur de se placer en extériorité et de revenir sur d’anciens schémas. Or je suis convaincu que les blocages démocratiques vont encore s’approfondir. L’alternance gauche-droite a vécu. Les gouvernements de grande coalition installés pour palier cette fin de cycle, 16 sur 28 en Europe en 2014, ont déjà fait leur temps. Désormais ni majorité, ni grande coalition, sinon bancales, ne sortent des urnes. Regardez l’Espagne, l’Italie, l’Autriche… et encore récemment la Suède. En Allemagne, le total CDU/CSU + SPD pointait à 42 % des intentions de votes début octobre là où il représentait encore près de 70% il y a peu ! La grande coalition est aujourd’hui sous la menace de blocages démocratiques dans les länders ! Le mouvement est global et va donc se poursuivre. Le retour dans les anciens prés carrés n’apporte aucune réponse à cette question. Au contraire, il immobilise. Regardez en Espagne. Podemos a fait ce choix et a depuis perdu la main. Sanchez a tout loisir d’affermir son assise tout en reprenant à son compte les standards économiques et sociaux du gouvernement précédent. Retourner dans le giron électoral de la gauche, c’est se ré-enfermer dans cette impasse démocratique.

Alors j’en comprends la tentation. Car il est une question sur laquelle nous achoppons dans tous les pays : comment vaincre cette peur du chaos que les dominants savent si bien mettre en scène et qui nous fait refluer dans les derniers jours d’une élection à chaque fois que le pouvoir est à portée de bulletins de votes ? Pour autant, je ne crois pas que l’alternance de séquences populistes et de séquences plus institutionnelles puisse élargir un socle électoral. Je crois plus en une cohérence globale, en le fait de donner des gages aux gens à un moment où le politique subit une telle défiance de la part des gens.


AGAUREPS-Prométhée – Pensez-vous qu’il soit nécessaire de rompre complètement avec la tradition culturelle et politique de la gauche ?

François Cocq – Ni complètement ni même à moitié. La tradition culturelle et politique de la gauche a irrigué la vie publique et vertébré la pensée du camp du combat social depuis plus d’un siècle, deux selon ma grille de lecture. Son imprégnation reste donc profonde dans les cœurs et les âmes, dans les familles, dans la société, et en France peut-être plus que dans beaucoup d’autres endroits. Mais à avoir été attaquées par l’adversaire mais aussi depuis son propre camp, ses valeurs ne représentent plus un sens commun. Clamer leurs vertus ne suffira pas à les rendre hégémoniques. Il faut donc faire preuve d’humilité et accepter que le fait d’asséner une pensée de gauche ne suffise pas à convaincre le grand nombre. Dès lors, il faut déterminer quelles sont les portes d’entrée pour permettre aux valeurs de l’humanisme radical et de l’émancipation individuelle et collective de conquérir des positions qui les rendent majoritaires. Je parlais tout à l’heure de la Révolution française. La question sociale, certes présente chez Marat et d’autres dès le départ, ne s’est traduite en demande d’égalité qu’une fois que l’aspiration à la liberté a pu déstabiliser l’ordre ancien et exprimer sa propre centralité. Je ne préconise donc aucunement une rupture mais une ré-articulation de notre pensée pour pouvoir s’adresser à la société toute entière et en modifier le sens commun.

 

AGAUREPS-Prométhée – Vous semblez opposer la guerre de position aux « stratégies électoralistes » et à la guerre de mouvement. Quelle serait une guerre de position digne de ce nom à vos yeux ?

François Cocq – Je n’oppose pas guerre de position et guerre de mouvement. Gramsci était d’ailleurs le premier à mettre en exergue l’imbrication et la complémentarité nécessaire entre l’une et l’autre. Mais je suis par contre convaincu qu’au regard du rapport de force de la période, l’objet dès l’amont de la prise du pouvoir est la conquête d’une hégémonie culturelle faute de quoi l’exercice du pouvoir est promis soit à l’échec, soit aux renoncements. Dans cette optique, la guerre de mouvement ne peut se suffire à elle toute seule.

Les stratégies électoralistes quant à elles ne relèvent pas forcément de la guerre de mouvement. Elles peuvent être prises comme des points de passage pour donner du sens, ancrer une pensée, un mouvement, un.e candidat.e sur le temps long. Mais elles peuvent effectivement représenter une tentation pour emprunter un raccourci qui n’en est pas forcément un. C’est un danger car je pense que la nature de l’électorat s’est transformée. La mise à distance du politique nécessite de regagner la confiance des gens. Et pour cela afficher ostensiblement une cohérence et une persévérance dans l’action. Donner à voir ponctuellement le rassemblement de la gauche alors que la stratégie reste de fédérer le peuple, c’est croire qu’on peut atteindre ce dernier objectif par petits morceaux, en parcellisant la communauté politique. J’y vois une erreur car c’est au contraire l’unité et l’indivisibilité du peuple qui sont les ressorts et les ferments de la stratégie de la révolution citoyenne. Il y a peut-être parmi les 40 % de votants des européennes, les insiders de la politique, quelques électeurs qui rejoindront avec cette stratégie La France insoumise. Mais lorsque viendra la seule élection structurante sous la 5ème République, l’élection présidentielle et ses 80% de participation, combien d’électeurs feront défaut faute d’avoir suffisamment confiance en un projet qui leur apparaît à géométrie variable ?

La force de La France insoumise est de s’être engagée résolument dès 2016 dans ce travail minutieux pour faire émerger un sens commun humaniste. Pour cela, elle s’est rendue lisible en se dotant d’un projet, la révolution citoyenne, d’un programme, L’Avenir en commun, et grâce à sa pointe avancée, Jean-Luc Mélenchon. Que le doute s’instille sur l’un des trois et c’est l’édifice qui vacille. A l’inverse, que la force du peuple trouve un vecteur enviable à son expression et, dans le champ de ruine démocratique qui sera celui de l’élection de 2022, La France insoumise apparaîtra comme l’alternative crédible et nécessaire.

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Campagne d’action sur les retraites de l’AGAUREPS-Prométhée : mener la bataille des retraites pour renverser la Table !

Dans le cadre des « Assises itinérantes de la Table renversée » qu’elle a lancées depuis le mois de mai 2018, l’AGAUREPS-Prométhée organise dans les Pyrénées-Orientales une campagne d’action.

L’année 2019 sera celle du combat pour les retraites. L’AGAUREPS-Prométhée, qui en fait une ardente priorité, lance dès à présent un travail d’alerte. La majorité du Président Macron envisage en effet une réforme qui constituerait une nouvelle étape dans le processus de démantèlement du pacte républicain et social en cassant encore davantage le système solidaire de retraite par répartition.

 

La visée ultime est bien sûr d’arriver à un système par capitalisation. Pour y parvenir, le gouvernement va donc biaiser et enfumer, utilisant des étapes intermédiaires qui remettront en cause la logique par répartition, tout en se défendant d’utiliser le mot capitalisation. Il s’agira de détruire les garanties collectives, pour les remplacer par une logique d’individualisation. Le but est de livrer au marché et à la spéculation les sommes gigantesques des cotisations qui y échappent pour l’instant, car affectées immédiatement au paiement des pensions.

 

Dans ce combat collectif, l’AGAUREPS-Prométhée prendra toute sa part, notamment dans le cadre des « Assises itinérantes de la Table renversée ».

Fidèle à son travail de pédagogie et d’anticipation, sa dernière Lettre du mois est un numéro spécial entièrement consacré.

Fidèle à son activité militante de terrain, une série de réunions publiques seront organisées dans les Pyrénées-Orientales : Perpignan mercredi 28 novembre (salle des Libertés), Thuir mercredi 19 décembre (MJC), Argelès-sur-Mer vendredi 18 janvier (Foyer), Canet-en-Roussillon jeudi 24 janvier (Capitainerie), Ille-sur-Têt jeudi 7 février (Henri Demay La Catalane), en Cerdagne mercredi 13 février, à Prades (à définir). Elles seront intitulées « Retraites : un combat politique pour un enjeu de civilisation ».

Fidèle à sa mission d’intellectuel collectif, un diaporama sera mis à disposition de celles et ceux qui voudront défendre les retraites.

Fidèle à son travail de diffusion des causes d’intérêt général, une pétition sur internet exigeant la retraite à 60 ans à taux plein pour tous pourra être signée.

https://www.change.org/p/emmanuel-macron-p%C3%A9tition-pour-une-retraite-%C3%A0-taux-plein-%C3%A0-60-ans?fbclid=IwAR1GFK4Iu6p8-eRKqYGFCbeYDvBo7pDeVegZnuJUN1viVZLVSG7W-Cspqlw

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Conférence / débat de l’AGAUREPS-Prométhée à Bordeaux sur le « parler macronien »

L’AGAUREPS-Prométhée organise une conférence / débat à Bordeaux jeudi 6 décembre 2018, Athénée municipal (place Saint-Christoly), à partir de 19 heures.

Le thème sera intitulé « Contre le vol des mots, l’urgence de l’antidote au parler macronien ».

Francis DASPE présentera son nouveau livre, co-écrit avec Céline PIOT, intitulé « Antidote au parler macronien » (éditions du Croquant, octobre 2018).

Cet ouvrage se compose d’un abécédaire de trente mots au sens dévoyé, qui donnent à voir en creux un contre-projet de société. La pensée dominante s’est désormais dotée pour héraut du Président Emmanuel Macron. Ce livre se veut un nécessaire antidote au « parler macronien » afin de participer à la reconquête du sens des mots. C’est donc à une salutaire entreprise de désenfumage visant à démasquer les impostures que cet ouvrage s’attache.

Entrée libre.

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Conférence / débat de l’AGAUREPS-Prométhée à Saint-Macaire sur le « parler macronien »

L’AGAUREPS-Prométhée organise une conférence / débat à Saint-Macaire samedi 1° décembre 2018, salle des mariages (Mairie, 8 allées des Tilleuls), à partir de 19 heures.

Le thème sera intitulé « Contre le vol des mots, l’urgence de l’antidote au parler macronien ».

Francis DASPE présentera son nouveau livre, co-écrit avec Céline PIOT, intitulé « Antidote au parler macronien » (éditions du Croquant, octobre 2018).

Cet ouvrage se compose d’un abécédaire de trente mots au sens dévoyé, qui donnent à voir en creux un contre-projet de société. La pensée dominante s’est désormais dotée pour héraut du Président Emmanuel Macron. Ce livre se veut un nécessaire antidote au « parler macronien » afin de participer à la reconquête du sens des mots. C’est donc à une salutaire entreprise de désenfumage visant à démasquer les impostures que cet ouvrage s’attache.

Entrée libre.

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Conférence / débat de l’AGAUREPS-Prométhée à Marmande sur le « parler macronien »

L’AGAUREPS-Prométhée organise une conférence / débat à Marmande vendredi 30 novembre 2018, salle Combefils (square Verdun), à partir de 19 heures.

Le thème sera intitulé « Contre le vol des mots, l’urgence de l’antidote au parler macronien ».

Francis DASPE présentera son nouveau livre, co-écrit avec Céline PIOT, intitulé « Antidote au parler macronien » (éditions du Croquant, octobre 2018).

Cet ouvrage se compose d’un abécédaire de trente mots au sens dévoyé, qui donnent à voir en creux un contre-projet de société. La pensée dominante s’est désormais dotée pour héraut du Président Emmanuel Macron. Ce livre se veut un nécessaire antidote au « parler macronien » afin de participer à la reconquête du sens des mots. C’est donc à une salutaire entreprise de désenfumage visant à démasquer les impostures que cet ouvrage s’attache.

Entrée libre.

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Conférence / débat de l’AGAUREPS-Prométhée à Mont-de-Marsan sur le « parler macronien »

L’AGAUREPS-Prométhée organise une conférence / débat à Mont-de-Marsan jeudi 29 novembre 2018, Maison des associations Saint-Jean d’Août (22 boulevard de Candau), à partir de 18 heures 30.

Le thème sera intitulé « Contre le vol des mots, l’urgence de l’antidote au parler macronien ».

Francis DASPE et Céline PIOT, responsables de l’AGAUREPS-Prométhée, présenteront leur nouveau livre intitulé « Antidote au parler macronien » (éditions du Croquant, octobre 2018).

Cet ouvrage se compose d’un abécédaire de trente mots au sens dévoyé, qui donnent à voir en creux un contre-projet de société. La pensée dominante s’est désormais dotée pour héraut du Président Emmanuel Macron. Ce livre se veut un nécessaire antidote au « parler macronien » afin de participer à la reconquête du sens des mots. C’est donc à une salutaire entreprise de désenfumage visant à démasquer les impostures que cet ouvrage s’attache.

Entrée libre.

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