LETTRE DU MOIS DE L’AGAUREPS-PROMÉTHÉE N° 147 SEPTEMBRE 2020

Sommaire du numéro 147 

  • Editorial de Francis DASPE : « La petite histoire de la crise sanitaire pour quel verdict de la grande Histoire ?» page 2
  • Les Chroniques prométhéennes de la Révolution citoyenne: François COCQ – Francis DASPE page 3
  • La librairie de l’AGAUREPS-Prométhée: Francis DASPE – Xavier DUMOULIN page 9
  • Les communiqués de l’AGAUREPS-Prométhée: « Retraites – Traités de libre-échange – Différenciation – Santé page 12
  • Une fiche d’adhésion (facultative mais conseillée…) pour 2020 page 16

 

 

La petite histoire de la crise sanitaire

pour quel verdict de la grande Histoire ?  

En cette rentrée scolaire de septembre, la crise sanitaire et ses répercussions continuent de scander la vie quotidienne de tout un chacun. Elles peuvent même parfois la bouleverser de fond en comble. C’est en cela que l’on peut affirmer que la crise sanitaire représente un événement historique majeur, rompant avec l’enchaînement classique de la chronique habituelle et convenue de la vie courante.

Pour autant, les faits qui la façonnent ne sont pas aussi simples à appréhender que l’on pourrait le croire. C’est en réalité toute une histoire qu’il convient de démêler et de saisir dans sa complexité. Ces faits constituent, sans que l’expression soit péjorative ou dédaigneuse, la petite histoire de la crise sanitaire. L’urgence du quotidien ne doit cependant pas nous exonérer de penser à plus long terme. Il serait opportun de se projeter sur le traitement historique qui sera fait de cette crise sanitaire, de sa gestion comme de sa réception et de sa perception. Quelle trace dans l’Histoire laissera cet événement ? Que dira-t-on de cet étrange moment dans dix ans, dans cinquante ans ou dans un siècle ?

 

Difficile d’exciper de quelconques certitudes en la matière. La modestie doit rester de mise. On relèvera sans aucun doute la gestion chaotique faite par un pouvoir politique aux abois, emprisonné dans ses mensonges, ses insuffisances, son incurie et ses revirements. Les exemples significatifs des masques et des tests viendront en appui de la démonstration pour justifier la théorie d’une navigation à vue. La diffusion d’informations anxiogènes qui ont alimenté des peurs irrationnelles sera également mise en exergue, sans pour autant qu’il faille verser dans l’interprétation complotiste. Un mystère reste pour l’instant non résolu : comment se fait-il que la grande majorité de la population puisse sans vraiment rechigner accepter des contraintes que peu auraient pu imaginer encaisser quelques mois plus tôt ?

Les interrogations se poursuivront quant à la manière dont cette question sanitaire est devenue très vite une opportunité politique. Une opportunité politique pour réduire les libertés et les droits. Une opportunité politique pour remettre en cause le code du travail. Une opportunité politique pour détourner l’attention des questions fondamentales et des problèmes réels de la société.

 

Mais ayons conscience qu’une partie du verdict historique dépendra en fin de compte de la nature du dénouement. C’est-à-dire de la prise de conscience de la population, de sa réaction et de sa capacité à imposer ses aspirations. Et également du résultat de 2022 marquant la concrétisation ou pas de ces revendications qui montent ou monteront dans les mois prochains. Ou encore peut-être de la capacité du peuple à renverser la table dans un autre espace que celui des cadres établis.

Quoi qu’il en soit, il ne faut jamais oublier que la vie reste un risque raisonnable, qu’on le veuille ou non. C’est ce qui rend l’histoire, la petite comme la grande, incertaine, stimulante et passionnante.

Francis DASPE  09 / 09 / 2020

 

 

 

 

 

 

Les Chroniques prométhéennes de la  Révolution

citoyenne

 

Chronique n° 1:

Entre Hercule et Sisyphe, les (petits) travaux donnés par Jupiter à Jean

Castex  

Texte paru sur le site de Politis le 10 juillet 2020.

Le Premier Ministre Jean Castex n’aura pas à potasser outre mesure le discours de politique générale qu’il devra prononcer devant la représentation nationale. Le Jupiter élyséen, avant même d’user de la foudre pour changer de locataire à l’hôtel Matignon, avait strictement corseté l’action gouvernementale pour les deux prochaines années. Qu’importe au final qu’Edouard Philippe parte et que surgisse Jean Castex, la politique menée s’inscrit dans les orientations définies par Emmanuel Macron dans l’interview accordée à la presse quotidienne régionale début juillet. Jupiter a assigné à celui qui pourra difficilement se prévaloir d’être Hercule six travaux à réaliser en guise de feuille de route. Ceux-ci équivalent à une entreprise de destruction méthodique et systématique du pacte républicain et social issu en grande partie du programme du Conseil national de la Résistance.

 

Le premier défi à réaliser consistera à lutter contre le chômage. Le ton a été donné, Emmanuel Macron n’hésitant pas à parler d’une prétendue maladie française : la préférence du chômage. La lutte contre le chômage se transformera en chasse aux chômeurs. Les incitations financières à l’embauche se traduiront par des cadeaux fiscaux et des allègements de cotisations sociales (ils diront de charges). Ces mesures approfondiront la dégradation des comptes de la sécurité sociale et amoindriront la capacité d’intervention de la puissance publique en raison d’une baisse des recettes budgétaires. Jean Castex, l’ancien conseiller de Nicolas Sarkozy à l’Elysée, ne devrait pas être en terre inconnue.

 

La deuxième tâche assignée concernera le système de santé dont la situation alarmante a été (enfin) mise en lumière à l’occasion de la crise sanitaire. Le « Ségur de la santé » se révèle d’ores et déjà une entourloupe. Emmanuel Macron n’a-t-il pas indiqué que les quelques maigres subsides seraient liés à la contractualisation au sein de chaque hôpital ? C’est précisément cette mécanique qui a déstabilisé le système de santé depuis plusieurs quinquennats. Par les fonctions occupées auprès de plusieurs ministres, Jean Castex  a été au cœur des mesures ayant conduit à l’introduction des notions d’objectifs et de rentabilité dans l’hôpital, à la rationalisation des coûts dans le cadre du plan Hôpital 2007 et à l’imposition de la tarification à l’acte ou « T2A », sources des maux et des dysfonctionnements. Il ne sera donc pas pris au dépourvu pour accomplir la sinistre besogne commanditée par Jupiter.

 

La question fiscale constitue un fil rouge pour la Macronie. Le Président des riches a indiqué qu’une réforme fiscale n’était pas prioritaire, alors que le partage des richesses s’expose dans toute son indécence. Dans la bouche du « Robin des bois à l’envers », cela équivaudra en définitive à ne pas augmenter les impôts pour les plus riches, à coup d’exonérations et de cadeaux fiscaux généreusement consentis. Mais des efforts et des sacrifices seront pourtant exigés du plus grand nombre, des plus précaires aux classes moyennes accusés les unes comme les autres de vivre au dessus des moyens du pays. Pour Jean Castex, la situation lui rappellera sans aucun doute le bouclier fiscal concocté par son ancien mentor Nicolas Sarkozy.

 

Le Président Macron a affirmé qu’il ne comptait pas abandonner la réforme des retraites pourtant très largement rejetée. L  a volonté d’en conserver les aspects les plus contestables est manifeste : augmentation du nombre des années de cotisation, maintien du système universel par points, respect des équilibres financiers dans le cadre de l’austérité. Jean Castex pourra toujours puiser son inspiration dans la réforme des retraites de 2010 imposée par le président Sarkozy après que le candidat Sarkozy ait pourtant promis au cours de la campagne de 2007 que, lui élu président, il ne toucherait pas aux retraites.

 

Un nouvel acte de décentralisation est envisagé, sans doute en écho au pacte girondin évoqué à plusieurs reprises par Edouard Philippe. Il s’accompagne de la promesse d’un nouveau big-bang des collectivités territoriales et de transferts massifs de compétences, les termes de différenciation et d’expérimentation étant utilisés. Ils ne sont pas neutres : c’est l’assurance d’une destruction du cadre républicain par la perspective d’une fragmentation de la loi égale pour tous les citoyens et partout sur l’ensemble du territoire. Exit la République une et indivisible. Jean Castex aura tout loisir à se référer à l’esprit du projet de réforme territoriale échafaudé par Nicolas Sarkozy que le duo Hollande / Valls avait ensuite repris en grande partie.

 

Le sixième des travaux réside dans la défense de la souveraineté européenne. La voie est tracée sans faux-fuyants par Emmanuel Macron : aller plus loin, plus vite, plus fort dans la construction européenne, sur la base de l’accord franco-allemand. C’est un bien curieux projet que la défense d’une chose qui n’existe pas, la souveraineté européenne qui ne peut qu’entrer en concurrence avec la souveraineté nationale. L’expression masque en réalité la volonté de continuer à détruire la souveraineté populaire possédée en théorie par les citoyens français. Jean Castex ne partira pas de rien : son modèle Nicolas Sarkozy bafoua la souveraineté du peuple français exprimée par référendum le 29 mai 2005 qui refusait le traité constitutionnel européen en adoptant en catimini le traité de Lisbonne en reprenant pourtant l’essentiel.

 

Pour Jean Castex, tout ou presque est déjà écrit. Son autonomie de pensée et d’action dans le cadre de sa gestion des affaires de La France à Matignon est très faible. Il peut lui rester à trouver des éléments de langage et des artifices de communication à inscrire dans son discours de politique générale. Encore que le Président Macron, animé par une forme d’hybris sans limites, puisse aussi s’en charger. C’est ainsi qu’il  terminait son interview dans la presse quotidienne régionale en lançant une mise en garde. La France des jours heureux devait être d’abord la France des devoirs. La sentence n’est pas anodine et relève d’une logique orwellienne du détournement du sens des mots. Comment oser reprendre à son compte « les jours heureux », titre du programme du Conseil national de la Résistance  que l’on s’est juré de démanteler ? Qui plus est en utilisant une expression qui constitue l’éternel argument (les devoirs avant les droits ou même à la place des droits) de toutes les droites réactionnaires, de Sarkozy à Pétain en passant par Macron, effarouchées par toute idée de progrès social et d’émancipation ? Quelle cruelle ironie pour quelqu’un se présentant comme un gaulliste social de faire table rase de l’édifice mis en place à la Libération par, entre autres, De Gaulle !

Les travaux assignés au nouveau Premier Ministre Jean Castex convergent vers la réalisation d’une entreprise de casse généralisée, dans la droite ligne de l’œuvre en son temps de Nicolas Sarkozy et prolongée avec constance par Emmanuel Macron. La tâche est immense. N’est-elle pas trop lourde pour ses épaules ? Jean Castex aura sans aucun doute des difficultés à endosser la tunique d’un nouvel Hercule. Faisons le vœu qu’il soit réduit à n’être que Sisyphe, incapable d’amener la pierre au sommet de la montagne. La mobilisation populaire doit au cours des deux prochaines années faire perpétuellement dégringoler le rocher…

Francis DASPE 10 / 07 / 2020

 

 

 

 

Chronique n°2:

Bayrou pour laisser la France en plan  

Il aura fallu le covid pour que l’idée du retour d’un commissariat au Plan s’impose chez ceux qui depuis trente ans ne jurent que par l’auto-régulation du marché et sa prétendue vertu prospective et créatrice. Mais point trop n’en faut : comme souvent avec Macron, l’annonce annihile l’objet. En nommant auprès de lui en tant que Haut-commissaire au plan le revenant récidiviste et tenant de la souveraineté européenne François Bayrou, Emmanuel Macron efface les raisons qui ont fait de la planification nécessité.

 

Bien sûr la critique pourrait être facile. On pourrait évoquer ce poste sur mesure qui permet à François Bayrou de cumuler cette fonction et son mandat de maire de Pau ; on pourrait constater qu’Emmanuel Macron, en appelant à nouveau son éphémère garde des Sceaux de 2017, en est réduit à recycler les déjà recyclés ; on pourrait surtout constater que choisir François Bayrou pour « imaginer la France dans 10, 20, 30 ans » comme l’évoquait Jean Castex dans son discours de politique générale le 15 juillet, c’est s’assurer que l’avenir s’écrira au passé : candidat à l’élection présidentielle en 2002, 2007, 2012, ministre des gouvernements Balladur puis Juppé au siècle dernier, François Bayrou est l’accompagnant de toutes les politiques mises en œuvre depuis lors. Or, et c’est justement là que le fond politique de cette nomination doit nous alerter, celles-ci ont chez lui comme dénominateur commun une soumission permanente à l’Union européenne.

François Bayrou est en effet le chef de file du Mouvement démocrate lequel revendique son fédéralisme européen et prône une intégration à l’échelon continental toujours plus approfondie. Au point que François Bayrou faisait même la proposition d’élire un président de l’Union européenne au suffrage universel, faisant fi de la nature du corps électoral et donc des peuples et des nations qui fondent l’UE.  Récemment, François Bayrou a même été plus loin en ralliant la chimère conceptuelle de Macron qu’est la souveraineté européenne. En mars 2020, dans une lettre aux adhérents de son mouvement, François Bayrou se payait ainsi de mots en évoquant « notre indépendance » avant d’évoquer aussitôt « l’indispensable souveraineté européenne » qui vise au contraire à la défaire.

 

Voilà donc que le fil rouge du quinquennat de Macron est cette fois tiré à travers cette nomination. Le commissariat au plan est en effet présenté comme « le symbole de la souveraineté économique française ». Or c’est à l’échelle de l’UE que le Premier ministre définissait cette souveraineté économique lors de son discours de politique générale : « Dans de nombreux domaines, notre souveraineté économique doit également se construire à l’échelle de l’Europe. » Il reprenait en cela Emmanuel Macron qui clamait il y a presque trois ans : « Le lieu de notre souveraineté aujourd’hui, c’est l’Europe. » (Conférence des ambassadeurs, le 29 août 2017). François Bayrou, disciple de cette souveraineté européenne, vient donc boucler la boucle, en prenant la direction de la prospective à laquelle on assigne la tâche de penser la souveraineté.

L’indépendance stratégique de la France va donc avec ceux-là passer sous les fourches caudines de la souveraineté européenne qui en est l’antithèse (tout cela est développé dans mon ouvrage Alerte à la souveraineté européenne ! ). Surtout, le concept de souveraineté européenne, outre qu’il vise chez Emmanuel Macron à défaire les souverainetés populaires au profit d’un imperium technocratique bruxellois, se traduit par la volonté de faire émerger des géants industriels européens pour s’inscrire pleinement dans la mondialisation. Il n’y a dès lors aucune réflexion sur ce que nous a dit la crise du Covid (dont est pourtant sensé être issu ce commissariat au plan) qui interroge la nature et la forme des échanges commerciaux. Macron lui poursuit comme avant, avec une mondialisation financiarisée encore et toujours érigée comme ultime horizon et au sein de laquelle il entend dès lors inscrire sa politique en promouvant des « géants européens ». La fusion Alstom-Siemens qui a tourné à l’avantage de ce dernier (après que Macron a au préalable pris soin d’affaiblir Alstom en le dépeçant au profit de l’américain General Electric), le passage sous pavillon italien de STX ou le désastre social Nokia auquel Macron a livré Alcatel-Lucent, sont pourtant là pour rappeler que c’est le projet qui définit viabilité d’un regroupement (comme ce fut par exemple le cas pour Airbus) et non la seule échelle géographique.

 

Plutôt que d’engager une réflexion sur ce que sont les piliers de la souveraineté (les activités qui assurent les usages transversaux nécessaires, celles qui organisent une protection de la société, celles qui projettent vers l’avenir), le nouvel outil sensé penser la souveraineté du pays est livré à ceux qui ont déjà des idées toutes faites pour la défaire. Par-delà les arrière-pensées électoralistes et le copinage, Macron a donc fait le choix de Bayrou pour laisser la France en plan.

François COCQ 17 / 08 / 2020

 

 

 

Chronique n°3:

Aux pays des lapins blancs  

 

C’est la rentrée politique et, comme au Pays des Merveilles de Lewis Carroll, le temps est totalement déréglé. Les lapins blancs s’agitent frénétiquement hors du terrier par peur d’être en retard pour la présidentielle prévue pour dans … 20 mois. A l’heure de la crise sanitaire et de la dévastation économique et sociale, les gesticulations politiciennes pour le trône présidentiel se mêlent aux calculs électoralistes à courte vue.

Plus encore que le temps institutionnel, le temps électoral structure en effet l’espace politique pour ceux qui s’y résignent. Les grandes manœuvres ont donc commencé dans la perspective de 2022. Mais si l’on accepte de participer à une course de petits chevaux, il faut alors auparavant franchir l’obstacle des élections départementales et régionales de 2021. Mais les uns et les autres ont-ils raison de faire de ces élections un point de passage décisif dans la campagne ?

 

Ce n’est pas la première fois que l’année pré-présidentielle est concernée par des scrutins. Si l’on regarde sur les 40 dernières années, 2016, 2006, 1987 ou encore 1980 n’ont pas connu de scrutin significatif l’année qui a précédé la présidentielle. En 2011, seule une partie des cantons puis le Sénat avaient été renouvelés. En 2001 par contre, s’étaient tenues des cantonales et surtout des municipales qui avaient été l’occasion des prises symboliques de Paris et Lyon par la gauche. Trompe-l’œil qui avait vu l’année suivante Lionel Jospin être écarté dès le 1er tour de la présidentielle. En 1994, outre là encore des cantonales, le scrutin européen actait l’effondrement du PS et la division à droite, prémisses de la présidentielle à venir. Pas d’évidence donc à ce que les départementales et régionales de 2021 pèsent sur le scrutin de l’année suivante. D’autant plus que la conjoncture ne s’y prête guère. Le choc du Covid induit un choc paradigmatique. La Nation réapparaît comme l’échelon le plus pertinent pour reconquérir notre souveraineté et mener les politiques indépendantes les plus conformes aux besoins et à la volonté du peuple. Pas l’échelon local comme en atteste l’explosion de l’abstention constatée lors du second tour des municipales, élection pourtant traditionnellement mobilisatrice. La fuite en avant libérale vers une Europe des régions, à coup de réformes territoriales, mise en concurrence et autres lois à géométrie variable, est apparue comme est un contresens historique peu enclin à mobiliser les citoyens.

Pourtant, partis et organisations persistent à faire de 2021 le premier étage de la fusée présidentielle. Europe-Ecologie, qui a pris le leadership à gauche lors des municipales, entend asseoir à l’occasion de ce double scrutin sa prééminence sur la gauche en bombant le torse : le PS n’a ainsi pas été convié au rendez-vous estival des écologistes à Pantin et Jean-Luc Mélenchon est la cible favorite de Julien Bayou. En étant devant ses concurrents en mars prochain, EELV espère de la sorte se doter d’une candidature qui s’impose à tous lors de la présidentielle, en s’arrogeant le privilège de  trancher le débat de ligne à travers la confrontation Jadot-Piolle. Au PS, on entend dans la foulée des municipales profiter des scrutins de mars prochain pour conserver ses régions et partir en reconquête comme en Île-de-France. Olivier Faure, qui paraît ouvert à une candidature extérieure au parti, espère de la sorte rééquilibrer le rapport de force en vue des législatives quand de paléo ou néo-pachydermes espèrent eux se frayer un chemin pour 2022. Les joutes à venir lors du congrès de la fin de l’année ne dérogeront pas à la tradition des écueils de la vieille maison. Quant à Jean-Luc Mélenchon, s’il a encore réaffirmé lors de son discours de clôture des Amfis de la France insoumise que «l’élection présidentielle est la seule qui compte », il n’en considère pas moins que « la voie est libre en 2021 pour s’entendre » avec EELV mais qu’ « en 2022 le peuple tranchera sur l’orientation générale », risquant pour exacerber les tensions au sein d’EELV un découplage à même de remettre en cause une cohérence stratégique dans l’action.

L’erreur consiste à croire que les élections de 2021 pourraient être un propulseur pour 2022. Elles peuvent d’autant moins jouer ce rôle qu’elles sont appréhendées comme une juxtaposition de scrutins locaux : à EELV pour emporter toutes les têtes de listes, au PS pour en revendiquer le maximum. Quant à LFI, qui a pourtant vu le jour en partie en réponse à l’absence de lisibilité du Front de gauche lors des régionales de décembre 2015, elle se livre, après ses alliances à géométrie variable des municipales, à une danse du ventre avec EELV qui serait source de pareille confusion.

 

Ce calendrier fait la part belle au retour du régime des partis. Sans surprise, le mistigri de « l’unitéééé » a été ressorti non pour la réaliser, sinon derrière soi, mais pour discréditer les autres. L’unité de la gauche est pourtant un mythe (qu’on songe aux candidatures Marchais, Crépeau, Bouchardeau en 1981, aux candidatures Lajoinie, Waechter, Juquin en 1988, Mélenchon, Joly en 2012) et désormais un enfermement. La gauche toute mouillée plafonne aujourd’hui à 25% dans les dernières enquêtes d’opinion. Sa prétendue unité organique ne solutionnerait donc en rien l’absence de perspective majoritaire. Pire, elle conduit à s’illusionner sur le fait qu’un deuxième tour face à Marine Le Pen serait un gage de victoire assurée.

Alors que la menace d’une seconde vague du Covid se précise, que les plans de licenciements s’apprêtent à pleuvoir sur salariés et PME tandis que d’autres vont en profiter pour mener des restructurations d’entreprises à bons comptes libéraux, les partis institutionnels de gauche ont choisi de se relatéraliser pour préempter leur camp. Pour eux, la refondation-reconstruction nécessaire attendra que passent les échéances électorales locales, leurs simagrées et jeux d’appareils. Pendant ce temps la cohérence aura fini de se disloquer et la confiance dans la politique de s’évaporer. Celles qui, si elles avaient été arrimées depuis 2017, auraient permis de donner des gages aux citoyens, de sortir de la délégation de souveraineté pour restaurer le lien mandant-mandataire, et de franchir l’écueil du traditionnel reflux que subissent toujours sous les assauts du système les forces de transformation sociale dans la dernière ligne droite du scrutin.

 

L’avenir du pays ne peut pas être soumis au jeu de dupes des partis, aux tambouilles électoralistes et autres scrutins locaux qui, comme on l’a vu au second tour des municipales, éprouvent toujours un peu plus le désintérêt populaire. Quand la démondialisation, l’indépendance stratégique du pays et la reprise en main populaire de la décision publique apparaissent aux yeux du grand nombre comme les enjeux décisifs, l’urgence consiste au contraire à redéfinir collectivement le bien public et les règles de vie dans une société en pleine mutation. Et pour ce faire à rendre aux citoyens une souveraineté permanente et inaliénable qui libère et qui en fasse des acteurs du politique, et non plus des spectateurs captifs du Vaudeville fait des annonces d’octobre, des conventions et congrès de fin d’année, voire même des départementales et régionales de 2021.

Le temps des lapins n’est pas juste déréglé. Il est révolu.

François COCQ 25 / 08 / 2020

 

 

 

 

 

La librairie de l’AGAUREPS-Prométhée

 

« 2002. Pour renverser la Table à la présidentielle »

Le dernier livre de Francis DASPE vient de sortir. Il est intitulé « 2022. Pour renverser la Table à la présidentielle » (Eric Jamet éditeur, août 2020).

La fin des municipales a immédiatement ouvert une nouvelle séquence politique qui se conclura en 2022 par l’élection structurante dans le régime de la V° République, la présidentielle. Une possibilité s’offre pour réaliser les grands changements politiques attendus par une partie de la population. C’est ce que l’auteur, militant de La France Insoumise, appelle « opération Table renversée ».  La réalisation de cette révolution citoyenne passe par la définition d’une stratégie s’appuyant sur la restitution au peuple de sa souveraineté, permettant de faire émerger ainsi une perspective majoritaire.

Cet ouvrage vise à alimenter la réflexion collective en contribuant au débat public. Il tente de dresser un état des lieux de la situation, en décrivant les conditions actuelles de l’action politique et en esquissant à grands traits la physionomie du panorama politique. Il suscite des pistes pour passer du « que faire ? » au « comment le faire ? », opération tellement complexe mais éminemment nécessaire si l’on veut parvenir à l’objectif de renverser la Table. Il se risque dans cette perspective à quelques anticipations d’une situation encore confuse ne demandant qu’à se décanter.

Les analyses sont portées par la conviction que la révolution citoyenne reste à portée de main pour 2022.

Francis Daspe est impliqué dans le mouvement de La France Insoumise depuis son lancement en février 2016. Il est membre du Parti de Gauche depuis sa création en novembre 2008, y exerçant des fonctions locales et nationales. Il est également secrétaire général de l’AGAUREPS-Prométhée (Association pour la gauche républicaine et sociale – Prométhée) et initiateur à ce titre des « Assises itinérantes de la Table renversée ». Il est auteur de plusieurs ouvrages politiques et de nombreuses tribunes parues dans la presse.

 

 

 

Quelles perspectives pour cette gauche française saisie du remord du

pouvoir dans l’urgence de sa refondation systémique et d’ensemble ?

 

Il s’agit d’une note de Xavier DUMOULIN interrogeant sur l’action historique de la gauche française. Elle vise à esquisser une réflexion sur sa nécessaire refondation. Elle a été finalisée et actualisée le 17 juin 2020.

 

Elle est disponible dans son intégralité sur le blog de l’auteur, le blog citoyen, socialiste et républicain, et accessible au lien suivant :

http://sr07.unblog.fr/2020/05/11/en-souvenir-dun-certain-10-mai-1981-crise-sanitaire-oblige-et-experiences-faites-quelles-perspectives-pour-cette-gauche-francaise-saisie-du-remord-du-pouvoir-dans-lurgence-de-sa-refondat/

 

Le document fait environ 80 pages.

 

 

Douze ans après la crise financière, la période présente agit comme un révélateur et ouvre un regard nouveau sur un monde en crise et en proie au coronavirus. « C’est le kairos, le moment où il faut saisir le retournement idéologique » selon le politologue Rémi Lefebvre. C’est pourquoi nous développons une série de réflexions autour de ce défi d’une gauche républicaine et sociale prométhéenne dont l’intelligence de la situation critique du monde n’altère pas l’optimisme militant dans sa volonté d’agir.

 

Dans ce premier article de mai 2020, nous nous interrogeons sur les perspectives d’une gauche à refonder pour donner sens à son retour aux responsabilités nationales en nous situant résolument dans une optique de changement complet de paradigme dans une visée de reconquête démocratique des souverainetés élémentaires et nécessaires à la vie intellectuelle, politique, économique et sociale de la nation, à commencer par la première de toutes, la souveraineté populaire, mouvement qui n’a de réelles chances d’amorcer une révolution dans les modes de production de richesses au service d’une humanité réconciliée avec son environnement qu’à la condition de s’émanciper de la doxa néolibérale.

L’audace de nos « pistes » programmatiques et projectives à court, moyen, voire très long terme vient ainsi à point pour secouer les réflexes pavloviens d’une gauche frileuse et repliée, idéologiquement défaite ou confuse, et qui « s’éclate » ainsi malgré tout, voulant croire aux mirages de quelques alliances insolites de pure opportunité.

 

Les développements sont articulés autour des thématiques suivantes : La bonne implantation des gauches sur les territoires pour leur gestion locale / La décomposition socio-spatiale des territoires de la France / L’ambiance libérale-libertaire qui accompagne l’après mai 68 vers la société de consommation libidinale pour l’élargissement de la reproduction capitaliste et sa refondation doctrinale en « marchéisme » néo-conservateur dans un paradoxe apparent / La théorisation d’un éloignement des couches populaires de la gauche comme point d’appui d’une orientation social-libérale dans une recomposition de ses alliances / Les raisons de l’abandon par la gauche de gouvernement du noyau dur de son  projet / Une rétrospection historique critique de toute la gauche dans une visée prospective pour combattre le néolibéralisme et revenir aux fondamentaux de la république sociale / L’analyse des gauches historiques et recomposées / L’union sous pression à gauche / L’exploration d’une voie difficile d’un profond changement de cap.

 

Sortir du productivisme et du néolibéralisme est un vaste chantier qui ne peut mûrir qu’avec une rigueur et une clarté de positionnement sur des choix fondamentaux pour orienter les luttes de classes positivement. Ce cheminement devrait s’appuyer sur l’expérience historique, la force et la réflexion présentes des acteurs politiques, associatifs et sociaux pour explorer avec ambition et réalisme de nouvelles voies au service d’une politique de civilisation.

Cette contribution citoyenne en croise des milliers d’autres aujourd’hui dans un débat public qui traverse les formations associatives, syndicales et politiques et fait résonnance au message d’Edgar Morin « Changeons de voie » tirant les leçons du coronavirus pour l’avenir. Les contenus de ces contributions seront ainsi analysés et commentés au fil de leur développement dans de prochaines livraisons sous notre signature dans le blog citoyen, socialiste et républicain.

 

Xavier DUMOULIN  01 / 09 / 2020

 

 

 

 

 

 

 

Les communiqués de l’AGAUREPS-Prométhée

 

Communiqué n°1 :

 La relance du combat des retraites par le Président Macron

Le 4 juillet 2019,

 

L’AGAUREPS-Prométhée exprime son indignation à la suite des récents propos du Président de la République Emmanuel Macon concernant les retraites.

 

La réforme des retraites, pourtant très largement rejetée par l’immense majorité de la  population, n’est visiblement pas abandonnée. Sous couvert d’apaisement, elle avait été mise de côté au début de la crise sanitaire du Covid-19. C’était donc un vulgaire stratagème à l’exclusion de toute sincérité afin de faire baisser une tension devenue insupportable pour un pouvoir affecté par un puissant discrédit.

 

C’est ainsi que, dans un entretien accordé à la presse quotidienne régionale, Emmanuel Macron indique vouloir poursuivre cette réforme des retraites. Il pousse la provocation à affirmer que le projet de système dit universel par points est le plus juste et confirme que la réforme se fera dans le cadre des équilibres financiers imposés par les politiques d’austérité. Il ne renonce à aucune des dispositions porteuses de régression sociale : l’âge-pivot, le nombre d’annuités de cotisation, le régime par points etc.

 

L’AGAUREPS-Prométhée rappelle sa revendication d’un référendum sur la question des retraites afin de redonner au peuple toute sa souveraineté. Elle réaffirme son exigence d’un retour du droit à la retraite à 60 ans à taux plein pour toutes et tous.

 

La pétition allant dans ce sens que l’AGAUREPS-Prométhée avait lancée dans le cadre de ses Assises itinérantes de la Table renversée peut toujours être signée sur internet à l’adresse suivante :

https://www.change.org/p/emmanuel-macron-p%C3%A9tition-pour-une-retraite-%C3%A0-taux-plein-%C3%A0-60-ans?fbclid=IwAR1GFK4Iu6p8-eRKqYGFCbeYDvBo7pDeVegZnuJUN1viVZLVSG7W-Cspqlw

 

 

 

 

 

 

Communiqué n° 2 :

Les traités de libre-échange toujours à l’ordre du jour en dépit de

l’intérêt général

Le 24 juillet 2019,

 

L’AGAUREPS-Prométhée dénonce les contradictions et les mensonges de nos dirigeants politiques. La pandémie de Covid-19 s’explique en partie par le système de production, d’échange et de consommation de la mondialisation néolibérale. Dans le monde d’après promis, il était expliqué que la mondialisation incontrôlée serait remise en cause par un processus de relocalisation des activités.

 

La réalité est hélas bien différente. La Commission européenne continue d’avancer sur des traités commerciaux de libre-échange avec le Mexique, l’Australie et la Nouvelle-Zélande, les pays du Mercosur. Les dogmes du libre-échange et de la concurrence libre et non faussée sont incompatibles avec la relocalisation des activités au plus près des besoins.

En dépit des préconisations de la Convention citoyenne pour le climat, Emmanuel Macron n’a rien trouvé à redire sur ces accords. Pire, il a invalidé la proposition visant à mettre fin au traité de libre-échange avec le Canada, le CETA. Situation pourtant scandaleuse : le CETA s’applique depuis trois ans sans que le processus de ratification ne soit allé à son terme !

 

L’AGAUREPS-Prométhée s’insurge contre le grand écart entre les paroles et les actes. La poursuite de l’idéologie libre-échangiste constitue une fuite en avant irresponsable, rendant impossible la protection du climat et la préservation de la souveraineté des peuples, qu’elle soit économique, sanitaire ou alimentaire.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Communiqué n° 3 :

La 4 D à l’assaut de la République

Le 4 août 1789,

 

L’AGAUREPS-Prométhée s’inquiète du nouvel acte de décentralisation envisagé par le Président Macron et le gouvernement Castex. Ce projet s’inscrit sans aucun doute en écho au pacte girondin évoqué à plusieurs reprises par le prédécesseur de Jean Castex, Edouard Philippe. Il s’accompagne, pour reprendre les propos d’Emmanuel Macron à l’occasion de l’interview donnée début juillet à la presse quotidienne régionale, de la promesse d’un nouveau big-bang des collectivités territoriales et de transferts massifs de compétences.

 

Les termes de différenciation et d’expérimentation ont été utilisés. Ils ne sont pas neutres. C’est l’assurance d’une destruction du cadre républicain par la perspective d’une fragmentation de la loi égale pour tous les citoyens et partout sur l’ensemble du territoire. Dans ce cas, exit la République une et indivisible garantissant l’égalité territoriale.

 

Si la décentralisation tant de fois évoquée visait vraiment à seulement rapprocher les citoyens de la décision politique, il suffirait alors de commencer par respecter la souveraineté populaire dont nos gouvernants font hélas si peu de cas en méprisant aspirations, revendications et contestations. En réalité, derrière cette décentralisation mettant en avant la différenciation, se cachent les fondements d’un projet de société alternatif, dans lequel sont conviés deux autres D, ceux de dérégulation et de déréglementation.

La différenciation constitue un moyen de favoriser un mode de gouvernance s’appuyant sur le triomphe de la loi du marché. Les cadres nationaux protecteurs sont relégués au second rang, ouvrant la voie de ce fait à la dérégulation et à la déréglementation.

 

Décentralisation, différenciation, dérégulation, déréglementation, chacune dans son domaine, agissent de concert pour remettre en cause les principes républicains les plus élémentaires et mieux satisfaire des intérêts privés, féodaux et clientélistes. L’AGAUREPS-Prométhée attire l’attention sur le fait que la République passée à la moulinette de ces 4 D ne garantit plus l’intérêt général et le respect de la chose publique généralement appelée res publica.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Communiqué n° 4 :

Rétablir les véritables enjeux sur les dépenses de santé

Le 30 août 2019,

 

L’AGAUREPS-Prométhée tient à rétablir la réalité des enjeux portant sur les dépenses de santé.

 

Les libéraux réduisent souvent les politiques de santé à la seule dimension budgétaire, parlant de la Sécurité sociale pour dénoncer de manière compulsive le « trou de la Sécu ». Il s’agit d’acclimater les esprits à la nécessité de réformes douloureuses visant autant la réduction des dépenses publiques de santé que leur transfert vers le secteur privé.

Cette privatisation rampante profite d’abord aux intérêts privés, comme les assureurs et l’industrie pharmaceutique. Elle est néfaste pour la santé de la population. Elle fragilise les structures de santé et leurs personnels. Elle est coûteuse.

 

En effet, quand les dépenses publiques de santé diminuent, les dépenses privées de santé augmentent bien davantage. Les dépenses de santé aux Etats-Unis représentent 17% du PIB, contre 11,5% en France. La prise en charge des dépenses de santé par la branche maladie de la Sécurité sociale n’a cessé de reculer en France pour passer sous les 50% en ce qui concerne les soins courants (hors affections de longue durée et hospitalisations). Il devient donc de plus en plus en plus difficile d’accéder aux soins sans disposer d’une complémentaire, d’où l’accroissement des renoncements aux soins.

 

L’AGAUREPS-Prométhée s’insurge contre cette réalité allant à l’encontre du discours dominant : privatiser la santé est à la fois inégalitaire et inefficace. L’austérité budgétaire dégrade la santé de la population, ce qui finit par coûter plus cher à la collectivité.

A côté d’un trou qui a été creusé, il y a toujours des petits tas : exonérations fiscales, suppressions de cotisations sociales, non versement de dettes par l’Etat etc. Il suffirait alors d’utiliser ces petits tas pour reboucher le trou…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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La petite histoire de la crise sanitaire pour quel verdict de la grande Histoire ?

En cette rentrée scolaire de septembre, la crise sanitaire et ses répercussions continuent de scander la vie quotidienne de tout un chacun. Elles peuvent même parfois la bouleverser de fond en comble. C’est en cela que l’on peut affirmer que la crise sanitaire représente un événement historique majeur, rompant avec l’enchaînement classique de la chronique habituelle et convenue de la vie courante.

Pour autant, les faits qui la façonnent ne sont pas aussi simples à appréhender que l’on pourrait le croire. C’est en réalité toute une histoire qu’il convient de démêler et de saisir dans sa complexité. Ces faits constituent, sans que l’expression soit péjorative ou dédaigneuse, la petite histoire de la crise sanitaire. L’urgence du quotidien ne doit cependant pas nous exonérer de penser à plus long terme. Il serait opportun de se projeter sur le traitement historique qui sera fait de cette crise sanitaire, de sa gestion comme de sa réception et de sa perception. Quelle trace dans l’Histoire laissera cet événement ? Que dira-t-on de cet étrange moment dans dix ans, dans cinquante ans ou dans un siècle ?

 

Difficile d’exciper de quelconques certitudes en la matière. La modestie doit rester de mise. On relèvera sans aucun doute la gestion chaotique faite par un pouvoir politique aux abois, emprisonné dans ses mensonges, ses insuffisances, son incurie et ses revirements. Les exemples significatifs des masques et des tests viendront en appui de la démonstration pour justifier la théorie d’une navigation à vue. La diffusion d’informations anxiogènes qui ont alimenté des peurs irrationnelles sera également mise en exergue, sans pour autant qu’il faille verser dans l’interprétation complotiste. Un mystère reste pour l’instant non résolu : comment se fait-il que la grande majorité de la population puisse sans vraiment rechigner accepter des contraintes que peu auraient pu imaginer encaisser quelques mois plus tôt ?

Les interrogations se poursuivront quant à la manière dont cette question sanitaire est devenue très vite une opportunité politique. Une opportunité politique pour réduire les libertés et les droits. Une opportunité politique pour remettre en cause le code du travail. Une opportunité politique pour détourner l’attention des questions fondamentales et des problèmes réels de la société.

 

Mais ayons conscience qu’une partie du verdict historique dépendra en fin de compte de la nature du dénouement. C’est-à-dire de la prise de conscience de la population, de sa réaction et de sa capacité à imposer ses aspirations. Et également du résultat de 2022 marquant la concrétisation ou pas de ces revendications qui montent ou monteront dans les mois prochains. Ou encore peut-être de la capacité du peuple à renverser la table dans un autre espace que celui des cadres établis.

Quoi qu’il en soit, il ne faut jamais oublier que la vie reste un risque raisonnable, qu’on le veuille ou non. C’est ce qui rend l’histoire, la petite comme la grande, incertaine, stimulante et passionnante.

 

Francis DASPE  

09 / 09 / 2020

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Rétablir les véritables enjeux sur les dépenses de santé

L’AGAUREPS-Prométhée tient à rétablir la réalité des enjeux portant sur les dépenses de santé.

Les libéraux réduisent souvent les politiques de santé à la seule dimension budgétaire, parlant de la Sécurité sociale pour dénoncer de manière compulsive le « trou de la Sécu ». Il s’agit d’acclimater les esprits à la nécessité de réformes douloureuses visant autant la réduction des dépenses publiques de santé que leur transfert vers le secteur privé.

Cette privatisation rampante profite d’abord aux intérêts privés, comme les assureurs et l’industrie pharmaceutique. Elle est néfaste pour la santé de la population. Elle fragilise les structures de santé et leurs personnels. Elle est coûteuse.

 

En effet, quand les dépenses publiques de santé diminuent, les dépenses privées de santé augmentent bien davantage. Les dépenses de santé aux Etats-Unis représentent 17% du PIB, contre 11,5% en France. La prise en charge des dépenses de santé par la branche maladie de la Sécurité sociale n’a cessé de reculer en France pour passer sous les 50% en ce qui concerne les soins courants (hors affections de longue durée et hospitalisations). Il devient donc de plus en plus en plus difficile d’accéder aux soins sans disposer d’une complémentaire, d’où l’accroissement des renoncements aux soins.

 

L’AGAUREPS-Prométhée s’insurge contre cette réalité allant à l’encontre du discours dominant : privatiser la santé est à la fois inégalitaire et inefficace. L’austérité budgétaire dégrade la santé de la population, ce qui finit par coûter plus cher à la collectivité.

A côté d’un trou qui a été creusé, il y a toujours des petits tas : exonérations fiscales, suppressions de cotisations sociales, non versement de dettes par l’Etat etc. Il suffirait alors d’utiliser ces petits tas pour reboucher le trou…

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La 4 D à l’assaut de la République

L’AGAUREPS-Prométhée s’inquiète du nouvel acte de décentralisation envisagé par le Président Macron et le gouvernement Castex. Ce projet s’inscrit sans aucun doute en écho au pacte girondin évoqué à plusieurs reprises par le prédécesseur de Jean Castex, Edouard Philippe. Il s’accompagne, pour reprendre les propos d’Emmanuel Macron à l’occasion de l’interview donnée début juillet à la presse quotidienne régionale, de la promesse d’un nouveau big-bang des collectivités territoriales et de transferts massifs de compétences.

 

Les termes de différenciation et d’expérimentation ont été utilisés. Ils ne sont pas neutres. C’est l’assurance d’une destruction du cadre républicain par la perspective d’une fragmentation de la loi égale pour tous les citoyens et partout sur l’ensemble du territoire. Dans ce cas, exit la République une et indivisible garantissant l’égalité territoriale.

 

Si la décentralisation tant de fois évoquée visait vraiment à seulement rapprocher les citoyens de la décision politique, il suffirait alors de commencer par respecter la souveraineté populaire dont nos gouvernants font hélas si peu de cas en méprisant aspirations, revendications et contestations. En réalité, derrière cette décentralisation mettant en avant la différenciation, se cachent les fondements d’un projet de société alternatif, dans lequel sont conviés deux autres D, ceux de dérégulation et de déréglementation.

La différenciation constitue un moyen de favoriser un mode de gouvernance s’appuyant sur le triomphe de la loi du marché. Les cadres nationaux protecteurs sont relégués au second rang, ouvrant la voie de ce fait à la dérégulation et à la déréglementation.

 

Décentralisation, différenciation, dérégulation, déréglementation, chacune dans son domaine, agissent de concert pour remettre en cause les principes républicains les plus élémentaires et mieux satisfaire des intérêts privés, féodaux et clientélistes. L’AGAUREPS-Prométhée attire l’attention sur le fait que la République passée à la moulinette de ces 4 D ne garantit plus l’intérêt général et le respect de la chose publique généralement appelée res publica.

 

Francis DASPE, Secrétaire général de l’AGAUREPS-Prométhée  

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Les traités de libre-échange toujours à l’ordre du jour en dépit de l’intérêt général

L’AGAUREPS-Prométhée dénonce les contradictions et les mensonges de nos dirigeants politiques. La pandémie de Covid-19 s’explique en partie par le système de production, d’échange et de consommation de la mondialisation néolibérale. Dans le monde d’après promis, il était expliqué que la mondialisation incontrôlée serait remise en cause par un processus de relocalisation des activités.

La réalité est hélas bien différente. La Commission européenne continue d’avancer sur des traités commerciaux de libre-échange avec le Mexique, l’Australie et la Nouvelle-Zélande, les pays du Mercosur. Les dogmes du libre-échange et de la concurrence libre et non faussée sont incompatibles avec la relocalisation des activités au plus près des besoins.

En dépit des préconisations de la Convention citoyenne pour le climat, Emmanuel Macron n’a rien trouvé à redire sur ces accords. Pire, il a invalidé la proposition visant à mettre fin au traité de libre-échange avec le Canada, le CETA. Situation pourtant scandaleuse : le CETA s’applique depuis trois ans sans que le processus de ratification ne soit allé à son terme !

L’AGAUREPS-Prométhée s’insurge contre le grand écart entre les paroles et les actes. La poursuite de l’idéologie libre-échangiste constitue une fuite en avant irresponsable, rendant impossible la protection du climat et la préservation de la souveraineté des peuples, qu’elle soit économique, sanitaire ou alimentaire.

Francis DASPE, Secrétaire général de l’AGAUREPS-Prométhée  

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LETTRE DU MOIS DE L’AGAUREPS-PROMÉTHÉE N° 146 ÉTÉ 2020

Sommaire du numéro 146 : Spécial Europe

  • Editorial de Sylvie PUJADE : « Le verrou européen» page 2
  • Texte de Jean-Louis BOTHUREL : « L’Allemagne et la BCE : le fantôme de Lisbonne hante l’Europe» page 3
  • Tribune de Francis DASPE : « Quinze ans de confinement pour la démocratie et la souveraineté populaire» page 13
  • Tribune collective: « Quinze ans du Non en 2005 : il est temps de remettre les pendules à l’heure sur ce qu’est la souveraineté » page 15
  • Une fiche d’adhésion (facultative mais conseillée…) pour 2020 page 17

 


 

Le verrou européen 

La Lettre du mois de l’AGAUREPS-Prométhée de cet été post-confinement est un numéro spécial consacré à l’Europe, à ses institutions, ses débats et ses politiques. Elle est destinée à montrer la prégnance de la question européenne. Le prochain sommet européen des 17 et 18 juillet remettra ces problématiques en exergue, avec l’examen du budget des prochaines années et du plan de relance européen élaboré en réponse à la crise sanitaire du Covid-19.

La question européenne constitue une obsession pour le président de la République Emmanuel Macron. C’est la preuve que l’Union européenne représente un rouage essentiel dans le dispositif de l’oligarchie. C’est ainsi que le Président Macron, dans l’interview accordée début juillet à la presse quotidienne régionale, a indiqué clairement l’objectif de défendre la souveraineté européenne. Pour ce faire, la voie est tracée sans faux-fuyants : aller plus loin, plus vite, plus fort dans la construction européenne, sur la base de l’accord franco-allemand.

C’est un bien curieux projet que la défense d’une chose qui n’existe pas, la souveraineté européenne, qui ne peut de surcroît qu’entrer en concurrence avec la souveraineté nationale. L’expression masque en réalité la volonté de continuer à détruire la souveraineté populaire possédée en théorie par les citoyens français. La souveraineté populaire avait pris un rude coup sous le quinquennat de Nicolas Sarkozy avec l’adoption par la voie parlementaire du traité de Lisbonne, reprenant l’essentiel du traité constitutionnel européen récusé par une nette majorité des français via le référendum du 29 mai 2005.

Ce déni démocratique pèse encore très lourd dans la situation politique du moment présent. C’est l’objet de deux tribunes de cette Lettre du mois réalisées à l’occasion de l’anniversaire des quinze ans de la victoire du non au référendum. Le terme de confinement pour désigner l’état de la démocratie en raison du non respect de la parole populaire se révèle pertinent. La seconde tribune incite à une nécessaire et salutaire réflexion sur la notion de souveraineté populaire, ignorée, bafouée ou instrumentalisée selon les cas.

Mais l’ossature de ce numéro est le long texte, d’une richesse remarquable incitant à une réflexion de fond bienvenue sur les mécanismes les plus intimes de la construction européenne. Il analyse de manière approfondie l’arrêt rendu le 5 mai  dernier par le Tribunal constitutionnel fédéral allemand. Il concerne une période antérieure. Au terme de cinq années de procédures, les « juges de Karlsruhe » ont considéré que les mécanismes de rachat massif d’obligations mis en place par la Banque Centrale Européenne en 2015 pour empêcher une crise de liquidités posaient problème. Ils pouvaient constituer une immixtion condamnable dans le domaine de la politique économique générale et outrepasser la fonction de lutte contre l’inflation que la Loi fondamentale allemande assigne à la Bundesbank. La dimension politique et historique de cet arrêt est considérable. La question interroge la géopolitique de l’Union européenne, avec le clivage caricatural opposant les pays frugaux du Nord et leurs homologues d’un prétendu « Club Med » du Sud.

L’Union européenne constitue bien un verrou aux politiques en faveur des peuples européens particulièrement malmenés. Il conviendra de le faire sauter au plus vite.

Sylvie PUJADE  12 / 07 / 2020

 

 

 

 

 

 

L’Allemagne et la BCE : le fantôme de Lisbonne hante

l’Europe  

 

 

Texte paru sur le site de ReSPUBLICA n° 934

http://www.gaucherepublicaine.org/economie/lallemagne-et-la-bce-le-fantome-de-lisbonne-hante-leurope/7413212

Un coup de tonnerre dans un ciel bleu marial ?

Le 5 mai, le Tribunal constitutionnel fédéral allemand a rendu un arrêt dont la dimension historique a immédiatement été soulignée par les « observateurs », plus ou moins avisés, de l’actualité européenne. Au terme de cinq années de procédures, les « juges de Karlsruhe » (la ville proche de la frontière française où est installé le tribunal) ont considéré que les mécanismes de rachat massif d’obligations mis en place par la Banque Centrale Européenne en 2015 pour empêcher une crise de liquidités constituaient une immixtion dans le domaine de la politique économique générale et outrepassaient la fonction de lutte contre l’inflation que la Loi fondamentale allemande assignait à la Bundesbank et qui était prise en charge par la BCE dans le cadre des traités européens.

La Bundesbank devra donc se séparer des crédits qu’elle avait rachetés sauf à démontrer d’ici trois mois le caractère juste et proportionné de ses rachats, ce que son gouverneur ne sera pas pressé de faire attendu qu’il ne s’était plié aux consignes de la BCE que contraint et forcé ; le gouvernement allemand, lui, se voit reprocher par la Cour de ne pas avoir rappelé les textes fondamentaux aux protagonistes de l’époque.

Un double affront aux dogmes

L’arrêt de la Cour de Karlsruhe vise en réalité la doctrine du whatever it takes (« tout ce qu’il faudra ») de Mario Draghi, par laquelle la BCE engageait tous les leviers à sa disposition pour empêcher notamment un effondrement financier et une crise des systèmes bancaires les plus fragiles, à commencer par celui de l’Italie. Plusieurs aspects de cette politique, dont les fameux taux d’intérêt négatifs, paraissent contrevenir aux intérêts des épargnants allemands tout en sauvant la mise aux pays concernés, à l’euro… mais aussi au capitalisme financier européen, en stimulant les marchés artificiellement, un aspect pas tout à fait désintéressé souvent oublié dans les grands discours des éditorialistes français sur la « solidarité européenne » mise à mal par les « juges souverainistes » de Karlsruhe.

Comme l’a souligné l’historien de l’économie Adam Tooze dans un article publié par Foreign Policy, l’opposition artificielle entre « politique économique » et « lutte contre l’inflation » qui sous-tend l’arrêt est en réalité la prémisse indispensable du mythe de l’indépendance des banques centrales : la neutralisation d’un volet de la politique économique qui se trouve ainsi réduit à un prétendu domaine technique que l’on pourrait et devrait soustraire au débat démocratique, dans l’intérêt même de la collectivité (l’autre prémisse étant que la gestion politique de la masse monétaire favorise une inflation immodérée). Tooze montre bien que ce modèle est en fait largement caduc puisque depuis maintenant une quinzaine d’années, le triomphe des politiques déflationnistes est tel que les banques centrales doivent aujourd’hui régulièrement intervenir pour soutenir artificiellement un secteur financier menacé d’asphyxie. Mais ni les textes officiels ni le discours politique n’ont suivi, menant à un hiatus que des juges comme ceux de Karlsruhe ne pouvaient manquer de finir par relever.

 

Sur ce point, l’arrêt est effectivement historique puisqu’il acte une rupture importante dans les pratiques des Banques centrales des pays de l’OCDE, même si cette rupture est déjà consommée depuis longtemps. Mais ce sont deux autres points qui ont retenu l’attention : d’une part, le calendrier qui fait que cette décision tombe au moment où la BCE, les gouvernements et les instances européennes sont engagés dans un nouveau plan de soutien massif. Le président du tribunal, Andreas Voßkuhle, s’est empressé de préciser que l’arrêt ne portait que sur le paquet de mesures pris en 2015 et ne préjugeait pas des mesures en cours, mais la similitude des deux politiques européennes peut effectivement faire craindre une jurisprudence. Nous verrons que les enjeux de calendrier sont aussi intéressants à d’autres égards.

Le deuxième aspect historique de ce verdict, celui qui a suscité l’ire de nombreux dirigeants européens et autres éditorialistes qu’ordinairement, l’ordolibéralisme allemand ne dérange guère, c’est le double affront fait aux institutions européennes. Le premier affront a déjà été rappelé : les juges fondent leur raisonnement sur les missions de la Bundesbank et considèrent ostensiblement que la BCE n’est qu’une structure de coordination de banques centrales indépendantes. De ce point de vue, la BCE ne tire sa capacité d’action que du consentement des banques nationales et des gouvernements nationaux, manifesté dans les traités européens, qui ne sont que des traités diplomatiques signés par des gouvernements souverains en application de leur constitution nationale. Les transferts de souveraineté au bénéfice des instances européennes sont librement consentis par les instances nationales ratifiant les traités, mais se font dans les limites des prérogatives de celles-ci.

Le raisonnement est en fait un raisonnement de bon sens, que la Cour avait déjà mis en avant par le passé : ni le gouvernement allemand ni le Bundestag ne sont habilités à transférer définitivement des prérogatives qui ne sont constitutionnellement pas les leurs (par exemple la politique monétaire, mais aussi ce qui relève des prérogatives des Länder), plus précisément : pas par la voie normale de ratification des traités internationaux. Un tel transfert de souveraineté, dans la mesure où il touche à des enjeux constitutionnels, ne peut se faire que par une modification de la Loi fondamentale, la Constitution allemande. Cette conception intransigeante du droit, sur laquelle on reviendra plus bas, a pour conséquence que la Cour s’est toujours opposée à l’idée que le droit européen primait sur le droit constitutionnel national : il ne prime que sur le droit national ordinaire. Pour le dire autrement : contrairement au Conseil d’État et au Conseil constitutionnel en France, la Cour de Karlsruhe considère que son propre domaine de compétences n’est pas réduit par les traités européens.

On en arrive alors au deuxième affront : les juges se sont tranquillement prononcés sur un dossier qui avait déjà été jugé par la Cour européenne de justice, ont contredit l’avis de celle-ci sans sourciller, et ont prononcé des mises en demeure envers le gouvernement allemand et la Bundesbank qui reviennent à dire que l’arrêt de la Cour européenne de justice est nul et non avenu. Le primat du droit constitutionnel national sur le droit européen aboutit à un conflit frontal entre deux instances juridiques dont chacune considère qu’elle a voix prépondérante sur l’autre. Or les juges allemands ont un avantage dans ce bras de fer : le gouvernement allemand et le Bundestag peuvent donner une interprétation minimaliste des arrêts de Karlsruhe, et ils ne s’en privent guère, mais ils ne peuvent pas passer outre. Et dans l’Union européenne et singulièrement la zone euro, il est difficile de prendre une décision économique à laquelle le gouvernement allemand s’opposerait. C’est ce constat qui se manifeste dans l’alternative mise en avant ces derniers jours : aligner la politique de la BCE sur celle de la Bundesbank et donc rendre inévitable l’effondrement financier de l’Italie, de l’Espagne voire de la France, ou poursuivre le whatever it takes, et donc rendre inévitable un retrait allemand des instances financières de la zone euro. Dans les deux cas, la probabilité d’une dislocation de l’espace monétaire européen augmente considérablement.

Quelle signification stratégique ? (1)

Les contempteurs des juges de Karlsruhe peuvent bien parler d’« hybris », leur colère montre qu’au fond ils ont bien compris que les prérogatives de la Cour constitutionnelle allemande, et son autorité immense auprès de la population et des élites allemandes, donnaient au minimum à ses arrêts un effet auto-réalisateur : si Karlsruhe décide que ses arrêts primeront sur ceux de la Cour européenne de justice, le gouvernement allemand s’y pliera au moins en partie et par conséquent, les arrêts de Karlsruhe auront bel et bien en partie au moins primé sur le droit européen. En ce sens, même si les conséquences financières de cet arrêt restent incertaines, ses conséquences juridiques et politiques sont déjà là.

C’est ce que les régimes réactionnaires de Pologne et de Hongrie ont immédiatement compris : une telle jurisprudence ouvre une brèche pour tous les gouvernements soucieux de se soustraire au droit européen pour de bonnes ou de mauvaises (en l’occurrence, très mauvaises) raisons, du moment qu’ils ont leur tribunal constitutionnel national avec eux.

À l’autre bout du spectre politique, du côté du camp anticapitaliste et du mouvement social, traversé par d’importants débats sur les modalités de la désobéissance qu’un gouvernement national pourrait et devrait opposer au carcan ordolibéral européen pour mettre en œuvre une politique émancipatrice, les conséquences stratégiques de cet arrêté sont tout aussi importantes : en cas de prise du pouvoir à l’échelon national, si le mouvement émancipateur dispose d’une majorité parlementaire, le droit européen sera le principal cliquet entravant la mise en œuvre d’une législation de rupture sociale, écologique et démocratique.

Or cet arrêt instaure un précédent en désignant un espace dans lequel la législation d’un niveau inférieur peut primer : la Constitution, en application de laquelle un État choisit de souscrire à un traité européen, mais qui ne tolère pas qu’on se soustraie à elle, sauf à passer par la voie d’une réforme constitutionnelle selon des modalités qu’elle-même a fixées. Reste qu’en France, les instances qui auraient pu réaffirmer ces principes ont au contraire gravé dans le marbre leur propre dessaisissement au profit du droit européen. Le processus constituant, en plus de répondre à une préoccupation démocratique majeure dans le contexte de la 5e République, ainsi qu’à une demande d’une large partie du mouvement social (au moins depuis Nuit Debout et ensuite l’insurrection des Gilets Jaunes), devient donc aussi la clef de voûte de toute stratégie de désobéissance unilatérale.

Le fantôme de Lisbonne

Mais avant de proclamer le grand soir souverainiste ou le crépuscule de la zone euro, il convient de préciser un peu plus d’où vient cette décision et dans quel contexte allemand elle intervient, pour comprendre les marges de manœuvre du gouvernement fédéral dans les mois à venir. En réalité, cela fait maintenant onze ans que la question n’était plus de savoir si la cour de Karlsruhe allait rendre un tel arrêt, mais quand elle allait le rendre.

L’arrêt du 30 juin 2009 relatif à la conformité du traité de Lisbonne aux dispositions de la Loi fondamentale ne laissait en effet aucun doute quant à la doctrine des juges du Deuxième collège du tribunal constitutionnel fédéral (le tribunal est divisé en deux collèges de huit membres : le Premier collège traite les dossiers invoquant notamment le respect des droits civiques individuels et le second, les dossiers portant sur les compétences des différents organes institutionnels ; c’est le Deuxième collège qui traite tous les contentieux ayant trait à la compatibilité des décisions européennes avec l’ordre constitutionnel allemand).

 

Le recours contre le traité de Lisbonne avait été déposé par un groupe de plaignants s’inquiétant essentiellement du déficit de démocratie dans l’Union européenne. Pour eux, le traité, qui reprenait l’essentiel des dispositions de la constitution rejetée par le corps électoral français le 29 mai 2005, aboutissait à priver les citoyens allemands de leur droit de détermination collective des politiques de l’UE, qui devenait de facto un super-État souverain sans contrôle populaire. Cet arrêt avait certes sauvé la mise au traité, jugé conforme à la Loi fondamentale, ce qui rendait licite sa ratification parlementaire. Mais il n’en représentait pas moins une douche froide pour les défenseurs idéologiques du traité, puisque le collège, dans ses considérants, validait les critiques formulées sur le manque de démocratie de l’UE. Aux yeux du Deuxième collège, ce qui rendait le traité ratifiable malgré tout n’était autre que l’absence de souveraineté européenne. L’arrêt était on ne peut plus explicite sur le fait que l’UE ne pouvait s’autoriser une telle ignorance des principes démocratiques que justement du fait qu’elle ne possédait pas les prérogatives d’un État.

Le corollaire, formulé de façon parfaitement explicite : chaque mesure supplémentaire d’intégration politique et économique européenne rapprochera l’UE du seuil à partir duquel elle devra se voir reconnaître une forme de souveraineté propre, non-réductible à la prise en charge de compétences librement déférées à elle par les États-membres… et donc du seuil à partir duquel l’absence de démocratie européenne rendra cette intégration anticonstitutionnelle, puisque le parlement qui ratifierait un tel transfert de prérogatives dans ces conditions outrepasserait les droits que lui accorde la Loi fondamentale, formellement opposée à toute abdication de la démocratie en Allemagne.
L’arrêt de 2009 signale à la fois la pertinence de l’article 23 de la Loi fondamentale sur l’engagement de l’Allemagne dans la construction européenne et celle des articles 1 et 20, qui interdisent toute réforme constitutionnelle antidémocratique, ce qui signifie également qu’un amendement à la Loi fondamentale autorisant une sorte d’open bar juridique européen serait lui-même irrecevable – redoutable cliquet posé par la Cour de Karlsruhe sur la constitution allemande.

Et ce n’est pas le seul cliquet, puisque l’arrêt explicite également la compétence de la Cour pour juger de toute décision européenne mettant en jeu l’effet de seuil évoqué plus haut, sans préjuger de l’avis de la Cour de justice de l’UE. C’est très exactement ce qu’elle a fait le 5 mai 2020. Ce conflit était donc programmé. L’arrêt de 2009 prévoyait enfin lui-même une échappatoire en cas d’impasse comme celle à laquelle nous assistons (§ 217 de l’arrêt) : la mise en place d’un processus constituant en Allemagne aboutissant à la rédaction d’une nouvelle constitution, comme cela était prévu par l’article 23 de la Loi fondamentale avant la réunification de 1990. L’ironie de l’histoire, lourdement significative, veut que ce soit précisément cet article sur la nécessité d’un processus constituant une fois l’Allemagne réunifié qu’Helmut Kohl a fait réécrire et vider de sa substance en 1992 pour le remplacer par l’article-cadre sur l’intégration européenne, rendu nécessaire par le traité de Maastricht.

L’alerte de 2009 était sérieuse, mais dès l’année suivante un autre arrêt du même collège apaisait la situation en montrant que la Cour avait posé un enjeu de principe, mais n’entendait pas se montrer particulièrement hostile à l’évolution de l’UE, ni rétive aux argumentaires pro-européens. Reste que le juge Udo di Fabio, rédacteur de l’arrêt de 2009 et membre du Deuxième collège jusqu’en 2011, a signalé à plusieurs reprises dans des commentaires d’arrêts ultérieurs de la Cour qu’un certain nombre de décisions européennes, et notamment le fameux whatever it takes de la BCE, étaient fortement susceptibles de représenter le fameux seuil à partir duquel la Cour devrait s’opposer frontalement à l’UE, au point de mettre en jeu l’appartenance de l’Allemagne à la zone euro. C’est précisément à ce stade que l’arrêt de mai 2020 semble nous avoir portés. L’étonnement devrait donc être limité… Pour boucler la boucle, on relèvera que le mandat des juges de Karlsruhe est de douze ans et que l’arrêt de mai 2020 est le dernier arrêt d’Andreas Voßkuhle, Président du Deuxième collège et Premier président du Tribunal dans son ensemble, mais aussi dernier juge du collège de 2009 encore en activité à Karlsruhe.

Quelles suites constitutionnelles en Allemagne ?

Cela signifie précisément que dans les mois à venir, l’attitude du Deuxième collège est susceptible de fluctuer, comme elle a fluctué entre 2009 et 2010. Il n’y a donc pas nécessairement d’urgence à agir pour Angela Merkel, en tout cas pas tant que les nouveaux équilibres à Karlsruhe ne seront pas plus visibles. Le successeur de Voßkuhle (lui-même réputé proche du SPD) à la présidence du Tribunal est un ancien avocat d’affaires, puis député CDU classé comme pro-européen, mais assez contesté du fait de son profil atypique pour la Cour. Il est surtout membre du Premier collège, et par conséquent non-compétent sur le dossier critique du moment, sur lequel il ne s’était toujours pas exprimé dix jours après qu’il a été rendu. Le siège de Voßkuhle est allé à une juriste spécialiste de droit social réputée proche des Verts, mais la présidence du Deuxième collège doit encore être pourvue.

La nouvelle personnalité dominante du Deuxième collège semble être le juge Peter M. Huber, lié à la CSU bavaroise, qui a tenu la plume de l’arrêt du 5 mai 2020 et assuré conjointement sa justification et son commentaire dans les médias avec Andreas Voßkuhle. En tout état de cause, on ne doit sans doute attendre aucune prise de position tranchée et fondamentale de la Cour dans les mois à venir. Mais même s’il est excessivement peu probable, pour ne pas dire parfaitement exclu, que la Cour sorte l’Allemagne de la zone euro dans les mois à venir, ce texte vient consolider une jurisprudence déjà bien établie et au moins à cet égard il représente une épée de Damoclès non seulement sur la BCE, mais sur toutes les instances européennes.

La Cour peut se dédire, c’est le propre de toute jurisprudence. Or en la matière, tout est jurisprudence, à commencer par le détail des prérogatives de la Cour, qui n’est pas réglé par la Loi Fondamentale qu’elle est pourtant censée défendre. Formellement, l’existence juridique de la Cour repose sur une simple loi adoptée deux ans plus tard… mais dont elle a le pouvoir d’empêcher tout changement en vertu des principes juridiques au centre de la Loi fondamentale. Ce point est sans doute celui qui suggère le plus fortement que le cœur de la doctrine illustrée par cet arrêt est là pour rester, puisqu’il renvoie à la nature même du Tribunal de Karlsruhe. Ce tribunal est en fait le produit, et simultanément la clef de voûte, de la conception très particulière du droit sur laquelle s’est opérée la construction politique de la RFA à partir de 1949.

Trois points doivent être relevés, qui sont en fait étroitement imbriqués et lient la puissance de la Cour à la nature même de l’État allemand : le rapport à l’État de droit et son rôle dans la mise sous contrôle du politique ; la question du fédéralisme : quel échelon peut être dit souverain par lui-même, quel échelon n’est souverain que par délégation ? ; le rôle du droit public dans la formation des élites allemandes.

Trois déterminants historiques de cet arrêt

La reconstruction de la RFA s’est faite dans l’idée qu’il était nécessaire d’imposer des garde-fous à la démocratie dans son propre intérêt. Cette démocratie limitée, qualifiée sérieusement de démocratie « à même de se défendre » (wehrhafte Demokratie), repose sur l’État de droit et notamment sur la constitutionnalisation d’un certain nombre de libertés démocratiques, constitutionnalisation assortie de la fameuse clause interdisant d’amender les articles énumérant ces libertés. Cette position s’est souvent doublée dans le discours politique d’une forme de « juridisme » consistant à porter les débats politiques potentiellement épineux sur le terrain du droit, ce qui est rendu possible par le fait que la Loi fondamentale tranchait d’emblée un certain nombre de questions de principe, via leur constitutionnalisation. Dans ces conditions, il est nécessaire de disposer d’une instance judiciaire à même de se prononcer d’un point de vue strictement juridique (ou supposé tel) sur des débats politiques de principe, et c’est ce qui a conduit à la naissance de la Cour de Karlsruhe, et en particulier à l’établissement des prérogatives du Premier collège. Historiquement, c’est le Premier collège de la Cour qui a dissous plusieurs formations ayant tenté de reconstituer un parti nazi en Allemagne ; mais c’est aussi lui qui a interdit le Parti communiste allemand, et qui a longtemps représenté un frein majeur à la légalisation de l’avortement, jusqu’à ce qu’il cède. L’existence et les capacités d’intervention considérables de la Cour renvoient donc au concept même de l’État qui a trouvé à s’incarner historiquement en RFA, ce qui fait de Karlsruhe le lieu naturel des débats sur la souveraineté démocratique en Allemagne.

Simultanément et même de ce fait, la Cour est l’exemple paradigmatique d’une justice « indépendante » au service de « l’État de droit » dans une conception dépolitisée de la souveraineté. Adam Tooze le relevait malicieusement dans son article sur l’arrêt du 5 mai : c’est très exactement ce modèle de technicisation du politique et de transfert d’un certain nombre de domaines hors du champ de compétence des responsables élus qu’avaient en tête les promoteurs de l’indépendance des banques centrales dans les années 1970. Car comme l’a bien montré Grégoire Chamayou dans La Société Ingouvernable, l’émergence du libéralisme autoritaire dans les années 1970 est indissociable d’un programme d’encadrement juridique et réglementaire des prérogatives du politique, qui passe par la création d’agences et d’organismes « indépendants », le cas échéant avec une garantie constitutionnelle, mais dont le cahier des charges a bien été rédigé par quelqu’un, et est généralement tout sauf apolitique. Dans un tel contexte, il n’est guère étonnant que la hiérarchie des deux collèges ait eu tendance à s’inverser et que le Deuxième collège, spécialisé dans les questions de domaines de compétence des autorités administratives, soit devenu un lieu de batailles tout aussi homérique que le Premier collège. Les dénonciateurs de Karlsruhe ont beau jeu de s’indigner des pouvoirs que s’attribue le Deuxième collège : ils oublient qu’à cet égard, il agit justement comme le fait la BCE, dont il est par bien des aspects le frère.

 

Deuxième enjeu : la question de l’échelon d’exercice de la souveraineté une fois qu’on a compris que la réponse à la question « qui est souverain ? », dans le système allemand, ne peut pas être simplement « le peuple ». La Loi fondamentale ne porte pas le titre de constitution, puisqu’elle n’était au départ qu’un texte censé organiser provisoirement le fonctionnement d’une confédération de Länder censément souverains, même si le contexte de l’occupation alliée rend cette notion de souveraineté un peu oiseuse. Reste que techniquement, l’adjectif fédéral à propos de l’Allemagne est erroné et qu’il s’agit bien d’une confédération d’États en partie souverains (teilsouverän). La question de savoir si l’État allemand a une souveraineté propre ou n’exerce sa souveraineté que par délégation des Länder, qui ont tous leur ministère des finances, leur ministère de l’intérieur, leur police, leur ministère de la justice, leur chancellerie, leur représentation officielle à Berlin et à Bruxelles, etc. occupe les théoriciens du droit jusqu’à aujourd’hui (elle ne peut guère être tranchée par le recours à l’histoire de la Loi fondamentale compte tenu des circonstances de son élaboration). Le rôle des parlements des États confédérés (Länder) dans l’élaboration des politiques européennes touchant à leurs domaines de compétence est un enjeu politique et juridique chronique des débats sur l’intégration européenne.

Autant dire que la question du seuil à partir duquel l’UE peut être juridiquement considérée comme proprement souveraine n’a rien d’une querelle gratuite aux yeux de l’ensemble de la classe politique allemande, et singulièrement du SPD et de la CDU, pour qui le pouvoir dans les Länder est un enjeu vital (pour ne rien dire de la CSU bavaroise). Les débats en cours ne portent pas sur la coexistence de deux niveaux de décision, mais bien de trois niveaux, et l’affaire est d’autant plus complexe que l’article 23, celui qui prévoyait l’expiration de la Loi fondamentale à la réunification et a été remplacé par un paragraphe sur l’intégration européenne, fait explicitement référence au principe de subsidiarité et à la nécessaire association des Länder. Or, s’il existe un ministère de la justice par Land, il n’existe bien qu’une seule cour où trancher les litiges de compétences, y compris ceux impliquant les Länder et les communes : c’est, bien sûr, le Deuxième collège du Tribunal de Karlsruhe… De ce simple fait, aucun coup de baguette magique ne pourra affaiblir les prérogatives institutionnelles du Tribunal, qui est le régulateur du fédéralisme (ou confédéralisme) allemand.

 

Troisièmement et pour finir, s’ajoute à cela un paramètre de sociologie des élites : certes, comme en France, on ne doit pas minorer le rôle des avocats (notamment des avocats d’affaires) dans le monde politique. Mais dans l’ensemble, comme en France, il existe une homogénéité sociale importante entre la haute fonction publique et les secteurs dirigeants de la classe politique, notamment du point de vue de leur formation. La différence est que si en France, cette homogénéité de la formation repose sur la nébuleuse des « Instituts d’Études Politiques » (et son annexe de fait, l’ENA), en Allemagne, ce sont bien les facultés de droit qui jouent ce rôle, et singulièrement (à la différence du cursus de la majorité des avocats), les départements de droit public, administratif et constitutionnel (le Staatsrecht). On rejoint bien sûr ici la réflexion sur l’État de droit (Rechtsstaat) et le rôle du droit en politique.

La voie royale pour faire carrière dans l’appareil d’État d’un Land ou à Berlin (les frontières entre les deux appareils étant de toute façon poreuses) reste d’avoir fait son droit, si possible jusqu’à la thèse, auprès d’une des grandes chaires de droit public de la principale université de son Land, où officie généralement un professeur lui-même conseiller juridique officiel ou informel du gouvernement local, quand il n’est pas tout simplement… juge au Deuxième collège de Karlsruhe ! Sur les huit juges ayant rendu l’arrêt du début de ce mois, quatre sont magistrats de profession, les quatre autres sont professeurs de droit public, respectivement à Fribourg (Andreas Voßkuhle lui-même, qui y fut doyen de la faculté de droit et président de l’Université), Munich (Peter M. Huber, rédacteur de l’arrêt, qui fut aussi ministre provincial de l’Intérieur), Hambourg et Göttingen. Pour le dire en une phrase : l’élite administrative et politique allemande est aujourd’hui formée par des gens qui sont, furent ou seront juges à Karlsruhe. Feinter avec les décisions de la Cour est un sport assidûment pratiqué par les responsables politiques allemands, dans tous les domaines. Mais l’autorité de la Cour et son lien avec la technocratie allemande reste un phénomène incontournable pour comprendre l’attitude des gouvernements successifs. Là encore, la puissance de la Cour est inséparable de la réalité historique de l’État allemand actuel. Karlsruhe, c’est la continuité de l’État fédéral allemand.

Le positionnement des acteurs du jeu politique allemand

Alors, justement, Angela Merkel va-t-elle feinter ? Sa première réaction officielle à l’arrêt paraît le suggérer, puisqu’elle a pris position pour l’officialisation d’un degré supplémentaire d’intégration économique et politique européenne. Mais elle n’a pas évoqué explicitement un nouveau traité, qui serait pourtant le seul moyen de prendre acte législativement des pratiques actuelles et de forcer la Cour à adopter une position stable, en rejetant le texte en bloc ou en le validant, ce qui placerait les politiques du type de celles menées actuellement par la BCE hors d’atteinte d’une éventuelle évolution de la jurisprudence. Il est vrai qu’elle s’est toujours montrée relativement réticente à ce genre de quitte ou double, en matière européenne notamment. Ses déclarations pourraient donc avoir pour but essentiel d’apaiser les choses en rassurant ses partenaires européens ainsi que les marchés financiers, en partant du principe que le problème posé par la Cour de Karlsruhe, pour sa part, pourrait être réglé ultérieurement… de préférence par quelqu’un d’autre qu’elle.

En effet, il est bon de rappeler que le mandat du Bundestag actuel arrive à échéance en octobre 2021, ce qui signifie qu’aucune décision majeure en matière européenne ne sera plus prise après mai-juin 2021 et que même dans ce cas, cette décision ne serait pas ratifiée par l’actuel Bundestag mais par le suivant, et serait susceptible de jouer un rôle central dans la campagne. Ajoutons à cela qu’Angela Merkel ne sera pas candidate à sa succession, et on comprendra qu’il ne faut guère attendre une solution institutionnelle à moyen terme. Au demeurant, c’est justement l’Allemagne et donc Angela Merkel qui assurera la présidence tournante du Conseil européen au 2e semestre 2020, ce qui sera donc sans doute une sorte de bouquet final européen d’Angela Merkel tandis que se déroulera la campagne interne à la CDU pour déterminer qui prendra la tête du parti en décembre suite à l’abandon de sa dauphine (pro-européenne), Annegret Kramp-Karrenbauer.

Les deux principaux candidats sont Armin Laschet, un « centriste » proche de Merkel et plutôt pro-européen, et Friedrich Merz, adversaire interne historique de Merkel, figure de l’aile la plus conservatrice et la plus ordolibérale du parti, réputé pro-européen mais simultanément garant de l’orthodoxie budgétaire et des principes de la Bundesbank (quand bien même ses années à la tête de Blackrock Allemagne entre 2016 et le début de cette année ne peuvent pas lui avoir rendu antipathiques des mesures visant à doper le cours de la bourse et dont l’effet secondaire était de rendre les produits d’épargne-retraite traditionnels moins intéressants pour les retraités allemands…). Compte tenu des tensions que ce sujet peut provoquer au sein de la CDU, il est excessivement peu probable qu’Angela Merkel coure le risque d’une initiative importante sur ces questions en parallèle à cette campagne.

 

Elle a d’autant moins de raisons de le faire que la patate chaude est en fait entre les mains du ministre des finances, le vice-chancelier social-démocrate Olaf Scholz, figure de l’aile la plus libérale et la plus à la droite du parti, dont il a échoué à prendre la tête il y a quelques mois, lorsque les militants lui ont préféré un duo plus à gauche mais sans grand éclat, ce qui maintient ouverte la question du candidat à la Chancellerie en 2021, et donc du choix de la ligne. En période électorale, le SPD se positionne généralement sur un créneau plus proche de celui des milieux pro-européens français, presque macroniste, face à une Angela Merkel accrochée au statu quo. Depuis l’arrêt de juin 2009, l’hypothèse du grand saut constituant est périodiquement évoquée au sein du SPD et pourrait refaire surface dans la campagne allemande de 2021 puisqu’il s’agit de la voie indiquée par la Cour elle-même en 2009 pour sortir d’une éventuelle impasse comme celle qui se profile. Reste que le positionnement du SPD sur ce dossier est aussi lié à une stratégie de différenciation vis-à-vis de celui de la CDU sous Merkel, et est donc susceptible de changer.

L’émergence d’une grande force politique d’extrême-droite change aussi la donne du point de vue d’une campagne qui se ferait sous le signe des questions européennes : la lutte contre la BCE, accusée de flouer les épargnants allemands, est ce qui a motivé la fondation de l’AfD comme parti nationaliste allemand, et reste son principal marqueur politique lorsqu’elle choisit de parler d’autre chose que d’immigration, d’islam et identité culturelle allemande. Le troisième grand parti de gouvernement, les Verts, actuellement et durablement estimé un peu au-dessus du SPD dans les sondages, a sur ces questions un discours politique de type Macron 2016-2017 : pro-européanisme de principe couplé à une austérité à visage plus ou moins humain. Il s’agit à n’en pas douter de la force qui aurait le moins de difficultés à adopter un discours sur le grand saut européen conduisant simultanément à un processus constituant en Allemagne, même si cela les conduirait à adopter la ligne d’une Europe à deux vitesses, ce que jusqu’à présent ils ont toujours refusé.

Du côté des autres forces, Die Linke est de toute façon ostracisé à l’échelon confédéral, et le parti historique de l’ordolibéralisme intégral, les Libéraux-Démocrates (partenaires d’En Marche au parlement européen) sont divisés sur leur attachement de principe à l’UE. Leur dogmatisme austéritaire et leur porosité avec l’extrême-droite nationaliste (attestée à de nombreuses reprises depuis 1945 et jusqu’à ces dernières semaines) peuvent conduire à imaginer qu’en la matière, ils basculeront plutôt du côté de l’AfD que de celui des Verts. Comme la CDU, ils ont en tout cas tout à perdre à ce que la campagne se joue sur ces questions. Il est donc non seulement excessivement peu probable que la situation se décante véritablement dans les mois à venir, mais rien ne bougera sans doute avant l’installation du prochain gouvernement, qu’on peut anticiper à janvier 2022, c’est-à-dire… en pleine campagne présidentielle française.

Quelle signification stratégique ? (2)

Dans l’intervalle, c’est-à-dire d’ici deux ans, tout sera fait côté allemand pour sécuriser l’UE et les marchés en maintenant le fonctionnement actuel de l’eurozone, dont les dirigeants à Berlin savent qu’il favorise d’abord et avant tout les entreprises exportatrices ainsi que le secteur financier allemands. Mais le gouvernement allemand sera sur une ligne de crête électorale tout autant que juridique, ce qui augure d’une intransigeance encore accrue vis-à-vis d’un État comme l’Italie, qui sera probablement le grand perdant de ce rapport de forces.

Est-ce à dire que la zone euro va forcément exploser d’ici là, comme le prévoient certains ? Sur un malentendu, peut-être. Mais l’analyse des calendriers nationaux et des contraintes politiques et juridiques pesant sur les États membres dessine aussi l’enjeu stratégique et idéologique de la crise latente (re-)mise en lumière par cet arrêt : le lien entre l’enjeu constituant, la construction européenne, et la possibilité même d’un ordre économique, social et écologique qui ne soit pas fondé sur l’ordolibéralisme.

Elle indique également un horizon temporel où ces trois enjeux convergeront si aucun rebondissement, par exemple sanitaire, ne fait exploser la situation d’ici là : fin 2021, début 2022. Le recouvrement avec le calendrier présidentiel français est flagrant mais ne doit pas signifier que nous devons repousser le travail idéologique et programmatique jusqu’à cette échéance ; il s’agit au contraire de prendre le calendrier électoral de vitesse pour pouvoir parer à toute éventualité politique dans cet entre-deux extrêmement labile, et à plus forte raison durant la période décisive.

Au travail…

Jean-Louis BOTHUREL 21 / 05 / 2020

 

 

 

 

 

Quinze ans de confinement pour la démocratie et la

souveraineté populaire

 

Tribune parue sur le site du HuffingtonPost le 25 mai 2020

Francis Daspe est secrétaire général de l’AGAUREPS-Prométhée et initiateur des « Assises itinérantes de la Table renversée ». Auteur de « La Révolution citoyenne au cœur » (Editions Eric Jamet, 2017), il est également impliqué dans La France Insoumise.

 

 

En France et en Europe, la démocratie connaît une période de confinement au long cours. Le confinement n’a pas attendu la crise sanitaire du Covid-19. Il dure depuis une quinzaine d’années. Plus précisément depuis le vote du 29 mai 2005 concernant le traité constitutionnel européen qui s’était traduit par la victoire du non. Les « ouistes », précurseurs de ce que nommons aujourd’hui les tenants de l’oligarchie, pourtant battus à plate couture, n’avaient jamais pensé prendre en considération le message délivré dans les urnes par les citoyens français. Aveuglés autant par l’aigreur de la défaite que par une forme d’hybris, ils s’évertuèrent à s’affranchir du verdict populaire par tous les moyens. Ils parvinrent à leur sinistre fin par l’adoption en catimini, par la voie parlementaire, dans le dos des citoyens, du traité de Lisbonne, copie quasiment conforme du traité rejeté.

 

Il convient de remonter à la signification profonde du vote exprimé le 29 mai 2005. Les conditions de la campagne sont à cet égard éclairantes. Quelques mois avant, les sondages prédisaient une très nette victoire du oui, à tel point que l’utilité du référendum était remise en cause tant une consultation apparaissait comme une formalité sans intérêt. L’intense mobilisation militante allait, inexorablement et irrémédiablement, inverser la tendance, à l’occasion d’un véritable printemps démocratique joyeux. Un appétit de débat citoyen, une implication populaire insoupçonnable, une forte participation électorale, tous ces signaux d’une vitalité démocratique entrainèrent un franc succès venu du plus profond des tripes du peuple souverain.

 

L’expression de cette souveraineté populaire triomphante allait être mise sous boisseau par le subterfuge du traité de Lisbonne. Son adoption par la voie du Congrès en février 2008 correspondit à une ruse de l’oligarchie coalisée. En effet, l’initiative du Président Sarkozy fut validée avec la complicité d’une partie de la peudo opposition socialiste. Il n’y eut pas de meilleure illustration de la politique du pareil au même de deux fractions au sein de l’idéologie dominante, nourries à la même tétine de l’européisme ambiant. Ce déni démocratique laissait augurer du blocage politique se caractérisant par des alternances sans alternative. C’était les prémisses de la rupture du consentement démocratique à la quelle nous sommes présentement confrontés.

 

Cette séquence est en effet un moment fondateur qui a structuré le moment politique que nous vivons. Elle continue de l’influencer puissamment, qu’on le veuille ou non, car elle a infusé dans les mentalités. Le recours référendaire reste mal perçu par les dominants qui rechignent à donner la parole au peuple, que ce soit par son expression dans les urnes ou ses manifestations dans la rue. Elle a favorisé la désintégration du bipartisme de connivence qui existait depuis plus de trente ans entre la droite et le parti socialiste, l’alternance ayant pris définitivement le pas sur la possibilité d’une alternative depuis le ralliement à la rigueur et à la contrainte européenne de 1983. Le profond désintérêt politique, s’incarnant dans des taux d’abstention record d’élections en élections, a été alimenté par ces frustrations ressenties à l’égal de violences faites au peuple. Les vagues de dégagisme ont déferlé au cours des dernières années, balayant et renouvelant le paysage politique. La révolte populaire des Gilets jaunes s’inscrit pareillement dans le prolongement de ce grand désabusement collectif : elle en est une héritière avérée pour laquelle les ronds-points ont fait office de nouveaux forums en lieu et place des estrades et des urnes de campagnes électorales démonétisées.

 

Les temps ont été particulièrement durs pour la démocratie. Elle a dû à souffrir d’un confinement strict. La souveraineté populaire a été dénigrée, ravalée au rang d’une vulgaire déviance populiste caractérisant une France qualifiée de moisie par certains commentateurs peu inspirés, mais ayant choisi clairement leur camp qui n’est pas celui du plus grand nombre. En France, il y eut un facteur aggravant : le verrou institutionnel représenté par la monarchie présidentielle de la 5° République, de l’hyper-président Sarkozy à la morgue jupitérienne de Macron en passant par le mystificateur Hollande prétendument ennemi de la finance.

Pourtant, qu’est-ce la démocratie sinon la garantie des libertés et le respect de la souveraineté populaire ? C’est leur articulation et leur conjugaison qui ouvrent les chemins réels, et non pas simplement formels, des principes républicains comme l’égalité, la fraternité, la solidarité ou la laïcité. Au lieu de cet horizon humaniste, le peuple eut droit à l’écrasement du vote par la bien-pensance et à la tyrannie de la concurrence libre et non faussée, dont on voit aujourd’hui les tragiques impasses en termes de projet de civilisation dans tous les domaines de l’existence humaine.

 

Ce viol de la souveraineté populaire se situe bien aux racines du malaise démocratique et du mal politique qui gangrènent la société. Le « monde d’après » promis passe par un préalable : le déconfinement immédiat et sans conditions de la démocratie, à rebours de la pente vers des pratiques de plus en plus autoritaires justifiées par des motifs contestables d’urgences et d’exceptions. La question d’une 6° République est ainsi posée pour sortir par le haut de ce trou noir de quinze ans. Les enjeux sont clairement identifiés : refonder un intérêt général et un consentement populaire à un nouveau projet de vie commun. Bref, un contrat social renouvelé face à un système et un régime plus que jamais à bout de souffle.

Francis DASPE 25 / 05 / 2020

 

 

 

 

 

 

 

Quinze ans du « non » en 2005 : il est temps de

remettre les pendules à l’heure sur ce qu’est la

souveraineté

 

Tribune parue sur le site de Marianne le 27 mai 2020

Il s’agit d’une tribune collective dont le président de l’AGAUREPS-Prométhée, François Cocq. La liste complète des signataires : François Boulo (avocat et Gilet jaune), Flavien Chailleux (fonctionnaire au ministère du travail), François Cocq (analyste politique), Romain Dureau (agroéconomiste), Hélène Franco (magistrate syndicaliste), Charlotte Girard (juriste), Nicolas Guillet (juriste), Eric Jamet (éditeur), Aude Lancelin (QG le Media libre), Manon Le Bretton (enseignante), Jeannick Le Lagadec (élue locale), Priscillia Ludosky (Gilet jaune), Manon Milcent (étudiante en sciences politique), Sacha Mokritzky (rédacteur en chef de la revue Reconstruire), Frédéric Pierru (politiste et sociologue), Alphée Roche-Noël (essayiste), Frédéric Viale (juriste spécialiste des traités de libre échange).

 

 

Il y a quinze ans, avec la victoire du « Non » au Traité Constitutionnel européen (TCE), la souveraineté populaire faisait son retour sur le devant de la scène avec fracas. Après avoir été aussitôt renvoyée en coulisses, voilà que ressurgit « la souveraineté » qui s’impose dans le débat public à l’occasion de la crise du Covid. Tout atteste qu’entre les deux, si les pousse-au-crime libéraux avaient évité de marginaliser la souveraineté pour la défaire, l’histoire aurait pu s’écrire autrement. Mais enfin, sa réhabilitation ponctuelle en fait presque un effet de mode. Du moins un enjeu pour celles et ceux qui veulent tordre le mot et en dénaturer le sens républicain pour en faire l’outil de leur projet politique.

De ce point de vue, la souveraineté est prise entre deux feux : d’un côté, ceux qui la fétichisent et la vident de son contenu propre ; de l’autre, ceux qui l’instrumentalisent pour opérer, en son nom, un transfert de souveraineté au bénéfice d’une entité supranationale. La nature de la souveraineté doit donc être urgemment reprécisée pour éviter toute falsification.

 

Le terme de souveraineté désigne historiquement la qualité de ce qui est au-dessus des autres dans son genre, et l’ « autorité suprême » du souverain. Jean Bodin puis Charles Loyseau développent au XVIe siècle l’idée selon laquelle la souveraineté est une puissance abstraite qui implique un statut d’indépendance absolue et ne souffre pas de limitation : « La souveraineté n’est point si quelque chose y fait défaut » dit Loyseau, tandis que Bodin la définissait comme « la puissance absolue et perpétuelle d’une République ». Cette puissance souveraine est chez Bodin une puissance déterminée par une volonté. Pour Hobbes, cette volonté peut s’exprimer soit sous la forme d’une monarchie, soit sous la forme d’une aristocratie, soit par la démocratie. Pour nous autres républicains, c’est Jean-Jacques Rousseau qui la définira comme volonté générale du peuple assemblé. Il établit ainsi l’unité et l’indivisibilité de la souveraineté et du peuple pour aboutir à la souveraineté populaire. La souveraineté ne peut donc être dissociée de celui qui l’exerce et qui se définit ainsi en acteur politique, le peuple. Prétendre l’exercer en son nom, c’est lui retirer son caractère permanent et inaliénable. Premier point.

 

Puisque la souveraineté est l’expression de la volonté générale, elle s’attache à un contenu qui se définit par l’intérêt général. C’est ce qui confère à une politique sa légitimité. Ce terme, apparu à la fin du XVIIe siècle, interroge le bien-fondé du pouvoir et de l’obéissance qui lui est due. Il désigne la « qualité de ce qui est juste ». La légitimité populaire ne se décrète pas simplement par l’élection. Elle n’est pleinement accordée que lorsqu’une politique d’intérêt général est donc mise en œuvre. Absoudre l’exercice démocratique de tout droit de regard sur le contenu, c’est consacrer la démocratie du contenant qui n’est rien d’autre qu’une délégation de souveraineté. C’est aussi abandonner la République qui, elle, repose sur l’objet, la chose commune. La souveraineté si elle est populaire n’est donc pas un réceptacle fourre-tout où toutes les idées et les politiques se rejoignent dans un joyeux maelstrom. Elle est au service d’une politique d’intérêt général. Deuxième point.

La souveraineté doit enfin se traduire par l’effectivité de la décision publique : que les choix du peuple souverain ne puissent pas être corsetés ou même effacés par une entité décrétée supérieure : de ce point de vue, c’est l’indépendance stratégique et nationale qui est en jeu. Une fois que les gens ont décidé ce qui est bien pour eux et ce qui est bien pour tous, il faut que la décision s’applique. Elle ne peut pas être soumise au carcan de traités ou d’une concurrence libre et non faussée encore érigée en principe intangible par la Commission européenne. La souveraineté, pour demeurer populaire, ne peut être délégative et disparaître par un transfert insidieux au profit de l’imperium technocratique bruxellois, comme entend l’y contraindre Emmanuel Macron, qui a ressorti à cet usage son concept baroque de souveraineté européenne. L’indépendance stratégique vise à permettre au peuple de disposer pleinement des outils permettant de mettre en œuvre le modèle de société sur lequel il s’est accordé, dans le respect des souverainetés nationales existantes de ses partenaires. Troisième point.

 

La souveraineté est justement d’essence non identitaire car elle est arrimée à l’idée de peuple au sens politique du terme, ce qui bat en brèche toute tentative de le ramener à une origine fantasmée. Ainsi, sous la Révolution, c’est la souveraineté de la Nation qui s’opposait à celle du roi. La souveraineté se définit par sa nature et par son objet. Souveraineté populaire et indépendance stratégique sont les clés de voûte pour rendre le peuple acteur effectif de décisions qui pourront effectivement être mises en œuvre sans être contraintes. Ce que l’article 3 de la constitution résume ainsi : « La souveraineté nationale appartient au peuple qui l’exerce par ses représentants ou par le biais du référendum. » A quoi il conviendrait d’ajouter au plus vite, et pour commencer : « et par le référendum d’initiative citoyenne », pour la rendre permanente.

La souveraineté est une matrice collective tellement puissante que ceux qui la craignent veulent la détourner. Or la souveraineté ne se délègue pas, ni à Bruxelles ni dans les mains de ceux qui prétendraient agir au nom du peuple, car tout transfert la rend inopérante. A l’heure de commémorer l’anniversaire du « Non » au TCE, les citoyens doivent se ré-emparer pleinement d’une souveraineté populaire permanente et indépendante – la leur -, « car qui peut mieux savoir qu’eux sous quelles conditions il leur convient de vivre ensemble dans une même société ? » (Rousseau, Discours sur l’inégalité, « Dédicace »).

Tribune collective 27 / 05 / 2020

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La relance du combat des retraites par le Président Macron

L’AGAUREPS-Prométhée exprime son indignation à la suite des récents propos du Président de la République Emmanuel Macon concernant les retraites.

La réforme des retraites, pourtant très largement rejetée par l’immense majorité de la  population, n’est visiblement pas abandonnée. Sous couvert d’apaisement, elle avait été mise de côté au début de la crise sanitaire du Covid-19. C’était donc un vulgaire stratagème à l’exclusion de toute sincérité afin de faire baisser une tension devenue insupportable pour un pouvoir affecté par un puissant discrédit.

C’est ainsi que, dans un entretien accordé à la presse quotidienne régionale, Emmanuel Macron indique vouloir poursuivre cette réforme des retraites. Il pousse la provocation à affirmer que le projet de système dit universel par points est le plus juste et confirme que la réforme se fera dans le cadre des équilibres financiers imposés par les politiques d’austérité. Il ne renonce à aucune des dispositions porteuses de régression sociale : l’âge-pivot, le nombre d’annuités de cotisation, le régime par points etc.

 

L’AGAUREPS-Prométhée rappelle sa revendication d’un référendum sur la question des retraites afin de redonner au peuple toute sa souveraineté. Elle réaffirme son exigence d’un retour du droit à la retraite à 60 ans à taux plein pour toutes et tous.

La pétition allant dans ce sens que l’AGAUREPS-Prométhée avait lancée dans le cadre de ses Assises itinérantes de la Table renversée peut toujours être signée sur internet à l’adresse suivante :

https://www.change.org/p/emmanuel-macron-p%C3%A9tition-pour-une-retraite-%C3%A0-taux-plein-%C3%A0-60-ans?fbclid=IwAR1GFK4Iu6p8-eRKqYGFCbeYDvBo7pDeVegZnuJUN1viVZLVSG7W-Cspqlw

Francis DASPE, Secrétaire général de l’AGAUREPS-Prométhée  

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LETTRE DU MOIS DE L’AGAUREPS-PROMÉTHÉE N° 145 JUIN 2020

N° 145 – Juin 2020

L’AGAUREPS-Prométhée (Association pour la Gauche Républicaine et Sociale – Prométhée) met en place une Lettre mensuelle destinée à diffuser l’information auprès d’un plus large public.

Sommaire du numéro 145 : Spécial « Ecole et crise sanitaire »

  • Editorial de Francis DASPE : « Le sketch du déconfinement à l’école» page 2
  • Note de François COCQ: « Décontaminer l’école » page 3
  • Tribune de Francis DASPE: Blanquer ou l’effet d’aubaine du vieux monde page 6
  • Tribune de Francis DASPE: « Coronavirus : comment l’école est devenue l’instrument du Medef » page 9
  • Analyse de Jean-Louis BOTHUREL: « Après (,) la science » page 11
  • Une fiche d’adhésion (facultative mais conseillée…) pour 2020 page 14

 

 

Le sketch du déconfinement à l’école

 

 

Cette Lettre du mois de l’AGAUREPS-Prométhée est un numéro spécial consacré à l’école. Plusieurs articles abordent différents aspects des choses scolaires en lien avec l’impact de la crise sanitaire du Covid-19. L’école a bien été au cœur de la crise sanitaire, des conditions et des enjeux tant du confinement que du déconfinement.

Elle a surtout symbolisé les errements de la gestion du gouvernement, mettant en relief les absurdités proférées avec une régularité déconcertante et les contradictions exprimées avec un culot sidérant. Et de surcroît une méconnaissance crasse des réalités vécues au quotidien, comme en témoigne l’injonction adressée aux enseignants par la porte-parole du gouvernement Sibeth Ndiaye de se mobiliser pour la cueillette des fraises…

Le ministre Jean-Michel Blanquer a dû à cet égard avaler force couleuvres tant ses déclarations martiales furent constamment invalidées par d’autres prises de position, de ses supérieurs comme de ses collègues. Il faut avouer qu’il ne s’en est cependant guère formalisé : il a répercuté, sans aucune gêne, ces injonctions paradoxales sur les personnels, quels que soient les échelons hiérarchiques, académiques comme au niveau des établissements. Une parfaite application du double principe de gestion managériale et d’autonomie locale, qui en réalité correspond à une politique permanente de la défausse.

Le déconfinement, absolument nécessaire dans ce contexte de peurs irrationnelles alimentées sciemment par un pouvoir dans le seul but de masquer ses propres insuffisances et turpitudes (elles furent abondantes et renouvelées…), ne peut pas commencer par l’école. Les salles de classe et les établissements scolaires sont de potentiels clusters à épidémies. Le déconfinement doit débuter inévitablement par la vie sociale. La Macronie s’y est refusée, sans doute pour maintenir nos concitoyens dans un état de tension peu propice à l’expression des mécontentements et des colères tant redoutés par un pouvoir aux abois.

Les titres des textes constituant cette Lettre du mois prennent bien la mesure de la réalité. L’école de la République doit être décontaminée en urgence de tout ce qui conduit à son abaissement et à sa corruption, que la crise a révélé encore davantage. Elle est devenue de manière éclatante l’instrument du Medef. Cette majorité tente de profiter de l’effet d’aubaine ainsi suscité pour poursuivre sa sinistre besogne de démantèlement. La subtilité de la virgule mise ou pas entre parenthèse dans le dernier texte signale l’enjeu primordial de la fonction à accorder à la science et à la raison (en somme à l’intérêt général) dans le monde d’après, formule désormais tellement galvaudée et instrumentalisée.

Le déconfinement à l’école tourne en définitive au sketch de fort mauvais goût. Peu d’élèves présents, des protocoles absurdes autant kafkaïens qu’anxiogènes destinés à se prémunir de je ne sais quoi et à se donner je ne sais quelle bonne conscience, des consignes indiquant de ne pas faire cours ou avec des contenus vidés de leur substance, des conditions matérielles et physiques pour les élèves encore plus rigoureuses que le confinement, voilà la réalité de l’école post-confinement. Une parfaite illustration de l’école ravalée au rang de garderie, totalement déconnectée des objectifs de pédagogie, clairement soumise à des intérêts particuliers privés, sonnants et trébuchants. Plus que jamais, un vrai sketch…

Francis DASPE  02 / 06 / 2020

 

 

Décontaminer l’école  

François COCQ est essayiste politique, co-auteur de « Retraites, impasses et perspectives, Vers le mouvement populaire ».

Macron et son ministre Blanquer peuvent bien prêcher l’usage des gestes barrières, ils sont de ceux qui dans les faits cherchent à abattre des digues. De manière cynique, ils instrumentalisent la crise du coronavirus pour réduire l’école à sa visée utilitariste et réaliser les vieilles lunes libérales en matière d’éducation. Jusqu’à réduire élèves et enseignants au rang de dommages collatéraux d’une guerre que Macron entend de plus en plus livrer au nom du grand capital.

 

L’école abandonnée : Nonobstant le saccage préalable qui, comme à l’hôpital, a déstructuré en profondeur l’institution scolaire ces dernières années, il faut se souvenir que l’école n’a dans les faits pas été préservée en amont du confinement. Celui-ci, annoncé pour tout le pays le 16 mars au soir, après que les lieux de vie ont été fermés l’avant-veille à minuit, n’a pris effet dans les établissements scolaires qu’à compter du 16 mars au matin. Auparavant, alors que les établissements scolaires étaient fermés dans toute l’Italie à partir du 4 mars, le gouvernement français permettait lui, après une « quatorzaine » de 72 heures, aux 2000 élèves ayant récemment voyagé en Lombardie de réintégrer leurs classes ! Il convient de ne pas oublier que le premier mort sur notre territoire du Covid-19 était enseignant.

Pendant ce temps, pour toute protection, le ministre de l’éducation invoquait comme une prière les « gestes barrières », sans pour autant mettre à la disposition des établissements scolaires le gel hydro-alcoolique ou le savon nécessaire, ni même envisager des aménagements pédagogiques pour permettre la distanciation sociale. L’école était laissée à l’abandon dans un tumulte communicationnel qui rabâchait en boucle « continuité pédagogique, continuité pédagogique » comme si c’était là un vaccin contre la maladie.

 

L’Ecole de la catastrophe : Au nom de la ladite continuité pédagogique, tout un arsenal était d’un coup d’un seul proposé pour faire face à la fermeture des établissements scolaires : cours à distance en visioconférence, suivi d’élèves pendant les vacances, bac et brevet en contrôle continu… Il faut dire quel les mesures étaient depuis longtemps dans les cartons et les libéraux de droite comme de gauche s’escrimaient depuis des années à les en sortir. Ainsi en est-il de l’école à distance. Avec mon ami Francis Daspe, je rappelais  dans le livre « L’Ecole du peuple. Pour l’égalité et l’émancipation » sorti en 2012 comment l’enseignement à distance est promu depuis une trentaine d’années par les libéraux comme un produit de substitution rentable à l’école publique.

Il est important de noter que l’école libérale est de fait une école de la catastrophe. J’entends par là que l’école telle que préconisée par les libéraux pour le quotidien est de fait celle qui trouve son adaptation quand tout va mal. Elle est une école de l’urgence et au rabais, une école rabougrie. D’où est-ce que je parle ? De la place de celui qui a toujours combattu ces mesures mais qui, au regard des circonstances exceptionnelles et des élèves qui sont les siens (pour leur très grande majorité issus de grands ensembles de logements dans des quartiers « politique de la ville »), a accepté d’investir dès le premier jour les cours à distance et même les points d’étape avec les élèves pendant les vacances pour ne pas les abandonner à leur confinement. Je peux donc en tirer un premier bilan d’expérience.

 

L’Ecole des inégalités : Je concède que dans ces conditions, certaines de ces mesures ont pu trouver en la période quelque utilité notamment pour conserver avec certains élèves un lien social. Mais au-delà, l’apprentissage à distance est un pis-aller. Il laisse sur le bord du chemin à la fois les élèves qui étaient déjà en rupture de ban, mais aussi toutes celles et tous ceux qui n’ont pas accès aux ressources numériques (ou qui y ont accès dans des conditions qui ne permettent pas le travail, que ce soit en termes de connexion ou d’isolement). Et cela fait beaucoup plus de monde que ce que l’on pourrait croire ! Par ailleurs, le suivi se dissout au fur et à mesure que le temps passe. L’attrait de la nouveauté ne résiste pas à l’inertie. Enfin, bien évidemment, la qualité pédagogique de ce qui est proposé, de même que le lien entre l’enseignant et l’élève, sont  infiniment en retrait par rapport à un rapport présentiel.

De même, les « points de contact » pendant les vacances avec les élèves (que là encore j’ai accepté de mettre en œuvre vu les circonstances malgré mes désaccords de principe) ne correspondent pas à une demande de leur part et ont été assez vite déserté. Quant aux évaluations en contrôle continu en lieu et place d’examen final, tout le monde voit bien en quoi elles sont un biais qui derrière laisse libre cours à la sélection sur critères que ce soit pour le lycée ou le supérieur (qu’on se souvienne que le Conseil d’Etat vient de demander à chaque établissement de préciser les critères de sélection sur Parcoursup pour faire face à cette opacité et donc à cet arbitraire).

L’école libérale fait la démonstration, à son corps défendant, que non contente d’être une école de la catastrophe, elle est aussi une école qui génère des inégalités. Je dis bien génère des inégalités. Car si l’on peut faire le procès à l’école de la République d’être insuffisante dans sa capacité à résorber les inégalités (l’école est dans la société, pas en extériorité de celle-ci et les enfants viennent à l’école avec ce qu’ils sont et l’environnement socio-éducatif qui les accompagne), on note que l’école libérale elle les produit et les accentue.

 

Ecole instrumentalisée : Mais une fois encore, Emmanuel Macron, n’assumant pas son parti-pris idéologique, va se servir du constat inexorable de l’explosion des inégalités en période de confinement pour s’asseoir sur les considérations au nom de la reprise de l’activité économique : « A partir du 11 mai, nous rouvrirons progressivement les crèches, les écoles, les collèges et les lycées. C’est pour moi une priorité car la situation actuelle creuse des inégalités » déclarait-il ainsi dans son discours du 13 avril.

Les inégalités servent ici de prétexte comme on peut s’en rendre compte quelques secondes plus tard : « Le 11 mai, il s’agira aussi de permettre au plus grand nombre de retourner travailler », lâche alors le président. Un conseiller du gouvernement cité par le Parisien va même plus loin pour justifier de la réouverture des écoles le 11 mai : « Il fallait rassurer les marchés aussi ». L’école de la catastrophe étant on l’a vu une école utilitariste, elle est donc en ces circonstances d’autant plus disponible selon les libéraux pour devenir la garderie du Medef par delà les considérations sanitaires.

 

Décontaminer l’école : Avant de reprendre, il faudra absolument décontaminer l’Ecole. En commençant sans doute par les ministères et les palais. L’école comme l’hôpital a été la grande fracassée de ces dernières années sur l’autel du libéralisme économique. L’hôpital a pendant la crise été livré à lui-même et les soignants ont su y faire face avec honneur malgré les décideurs. L’école a pareillement été abandonnée en début de crise et élèves et personnels sont aujourd’hui menacés de redevenir un incubateur à virus pour permettre la relance économique.

Une communauté d’intérêt avec les soignants, mais aussi les parents et finalement la société toute entière, se dessine pour refuser les injonctions du monde du profit, de l’atomisation individualiste et de la mondialisation qui vient de nous conduire au bord du précipice. A l’Ecole comme ailleurs, rien ne pourra reprendre comme avant : les responsables de la débâcle devront assumer leurs erreurs et plus encore leurs manipulations ; et l’Ecole de la République, dans ses objectifs et ses pratiques, devra elle aussi se mettre au service d’une politique d’intérêt général en substituant à la concurrence entre établissements, enseignants, élèves et familles, l’utilité sociale et la citoyenneté comme ferments d’un projet de société émancipateur.

 

François COCQ 16 / 04 / 2020

 

 

 

 

 

 

 

 

Blanquer ou l’effet d’aubaine du vieux monde

Tribune parue sur le site de Politis le 21 avril 2020.

Francis DASPE est président de la Commission nationale Education du Parti de Gauche. Co-auteur de deux livres sur l’éducation, « L’école du peuple. Pour l’égalité et l’émancipation » (éditions Bruno Leprince, 2012) et « Manifeste pour l’école de la 6° République » (éditions du Croquant, 2016).

 

Si nous nous doutions dès le début que le « monde d’après » esquissé par le Président Macron serait une simple resucée de son « monde d’avant » en totale faillite, il n’y a désormais pas l’ombre d’un doute quant à l’éducation : le ministre Blanquer s’échine avec constance à préparer une école avec les vieilles recettes qui ont puissamment déstabilisé notre système éducatif depuis plusieurs décennies. La crise sanitaire du Covid-19 n’est pas le motif ou même le prétexte d’un quelconque commencement de remise en cause, quand bien même il serait simulé. Elle sert au contraire d’occasion inespérée pour aller encore plus loin dans l’entreprise de destruction. Un véritable effet aubaine joue à plein pour le ministre, maître-ès instrumentalisation. L’annonce de la réouverture des établissements scolaires pour le 11 mai en offre une illustration éclairante : aucune préoccupation pédagogique, aucune garantie sanitaire non plus, primat des intérêts économiques y assujettissant l’école, cynisme décomplexé en osant avancer des objectifs en matière de lutte contre les inégalités sociales. Voilà un parfait succédané de l’idéologie et de la gestion scolaires de la Macronie !

 

Au moins, Jean-Michel Blanquer ne s’embarrasse pas de faux-semblants. Il met sans complexe à profit la situation, faisant l’exact contraire pour l’éducation de ce que le président de la République s’est donné la peine de donner à voir, ne serait-ce que de manière purement politicienne et profondément insincère. Il a affecté, afin de redorer un tant soit peu son blason, vouloir favoriser la solidarité, le collectif et l’humain, au point d’indiquer son intention de mettre certains services publics hors de la loi du marché. On est bien loin du discours du candidat de 2017 qui incarnait la jeunesse disruptive, même s’il restait le rempart du vieux monde de l’oligarchie.

Pour sa part, le ministre Blanquer recycle les vieilles lunes et autres fadaises des quinquennats précédents. De celui de Nicolas Sarkozy, il intensifie les dérives managériales, libérales et marchandes. De celui de François Hollande, il prolonge la pente de la territorialisation pour mieux en disloquer le caractère national. Il faut rappeler que le ministre ne part pas de rien et ne vient pas de nulle part. Sous le quinquennat d’airain de Nicolas Sarkozy, il occupait une fonction éminente auprès du ministre Chatel, celle de directeur général de l’enseignement scolaire (DGESCO).

 

Le choix de la continuité pédagogique par le recours au télétravail offre des possibilités particulièrement étendues pour la remise en cause des statuts des personnels. Il ouvre la voie à l’intensification du travail des personnels, par le biais notamment du non respect du droit à la déconnexion et de l’empiètement des impératifs professionnels sur la vie privée. D’autres dérives, déjà prégnantes et alarmantes, peuvent être de la sorte démultipliées. Il en va ainsi de l’aggravation des inégalités sociales, car c’est institutionnaliser les inégalités du dehors au sein même de l’acte de transmission et de réception des savoirs. Rien ne vaut l’irremplaçable relation pédagogique en présentiel. L’école 2.0 ne remplacera jamais le professeur. Il s’agit également d’une brèche supplémentaire pour l’approfondissement de la marchandisation : l’enseignement à distance en fut le cheval de Troie dès les années 1990. Le tout couronné par la multiplication d’injonctions paradoxales et d’une tendance délétère à la culpabilisation, sans même parler des âneries de la porte-parole du gouvernement Sibeth Ndiaye, prise une fois de plus en flagrant délit de totale déconnexion avec les réalités vécues au quotidien.

 

La si contestée réforme du bac en contrôle continu a été de facto entérinée à la hussarde ; elle sera mise en pratique de manière anticipée. Ce que la contestation et la résistance avaient empêché de passer comme une lettre à la poste, la crise du coronavirus a permis de l’acter définitivement. En fin de compte, le bac sera délivré en contrôle continu avec un an d’avance ! Restent les épreuves communes de contrôle commun (E3C) qui continueront à être des motifs de conflit permanent en classes de première et de terminale.  C’est la consécration d’une rupture de l’égalité territoriale républicaine pour l’obtention du diplôme du baccalauréat, prolongeant les mêmes travers quant à l’affectation dans l’enseignement supérieur avec la mise en place antérieure de Parcoursup. La balkanisation du système éducatif est plus que jamais en marche, avec un « adéquationnisme » livrant toujours davantage l’école aux intérêts et aux desiderata des entreprises. Il est vrai que le Medef dispose du pouvoir insoupçonné de décider de la date de réouverture des établissements scolaires…

 

L’école est pleinement dépendante du projet de société global. Avec la Macronie, cette assertion prend toute sa signification. Il est aisé de percevoir la volonté des promoteurs de la « start up nation » d’en appliquer ses principes à l’école. Les tenants de la « mondialisation heureuse » au moment de l’émergence de la « nouvelle économie » rêvaient d’entreprises sans usines, avec ses cortèges de délocalisations, d’externalisations et de dématérialisations diverses. De manière identique, les libéraux qui inspirent le pouvoir macronien projettent une école sans classes et une école sans élèves, remplacés par un vaste marché aux allures grand bazar et une multitude de consommateurs d’innombrables produits culturels. Voilà une vision disruptive d’une « école start up » qui satisferait sans aucun doute les appétits mercantiles de l’oligarchie. Elle s’inscrit en tout cas dans la logique de la stratégie de Lisbonne initiée par l’Union européenne à partir de 2000. Elle visait à l’instauration de « l’économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique du monde », annoncée et prolongée tout à la fois dans l’enseignement supérieur par le processus de Bologne. Le jargon technocratique utilisé doit être traduit de manière simple : l’ambition était (et reste) de faire du secteur éducatif un gisement juteux de profits sans limites pour les entreprises privées. Ceci au nom des principes maintes fois rabâchés de responsabilité individuelle des familles ravalées au rang de clientes et d’investissement éducatif à effectuer en conséquence de manière se voulant rationnelle en vertu d’une présumée concurrence libre et non faussée.

 

Jean-Michel Blanquer se trouve bien en phase avec le projet de société de l’oligarchie. Son action vise à satisfaire au mieux des intérêts sonnants et trébuchants. Il n’existe pas le moindre décalage avec les visées de son maître. Surfant sur l’inespéré effet d’aubaine, c’est une conception marchande et managériale de l’école de la République qui cherche à s’imposer. Et donc plus largement une reconfiguration de la République qui dans ce cas ne serait plus l’incarnation de la res publica.

L’urgence est véritablement triple, tout à rebours du vieux monde finissant : définir un autre projet de société, refonder une autre République, instituer une autre école de la République…

Francis DASPE  21 / 04 / 2020

 

 

 

 

Coronavirus : comment l’école est devenue

l’instrument du Medef  

Tribune parue sur le site du HuffPost le 24 / 04 / 2020

Francis DASPE est président de la Commission nationale Education du Parti de Gauche. Co-auteur de deux livres sur l’éducation, « L’école du peuple. Pour l’égalité et l’émancipation » (éditions Bruno Leprince, 2012) et « Manifeste pour l’école de la 6° République » (éditions du Croquant, 2016).

 

Le paradigme sur lequel nous avions à la fois tracé les contours et nourri le contenu de l’école du peuple procédait d’une révolution copernicienne véritablement assumée. A rebours de l’idée paresseuse affirmant que le projet pour l’école se trouverait au cœur du projet de société, et qu’au final c’est le premier qui déterminerait et impulserait le second, nous opérions à un retournement des perspectives. Nous considérions qu’il fallait, en premier lieu, disposer d’un projet de société ; c’est dans le cadre de la réalisation de celui-ci que les mesures programmatiques pour l’école devraient ensuite s’inscrire.

L’inverse, qui a jusqu’alors prévalu, relève d’une imposture notoire. Car c’est accréditer l’idée que l’école pourrait (et devrait) résoudre tous les maux de la société. En somme, qu’elle pourrait tout ou presque. Cette inversion des perspectives est mortifère : elle fait reposer sur l’école trop d’attentes, nécessairement déçues, d’autant plus que le projet de société est intrinsèquement nocif ou inadapté aux enjeux. L’école n’est pas la cause des dysfonctionnements de la société ; ce n’est pas non plus l’antidote magique. Ce stratagème a servi de paravent commode à tous les renoncements et à toutes les insuffisances politiques. Haro sur l’école, disait-on ou faisait-on dire, pour mieux s’exonérer de ses propres incapacités et faire oublier son inaction.

Il n’est pas non plus question de nier ou de minimiser la contribution essentielle tenue par l’école à la réalisation d’un projet de société. A condition bien sûr que les principes de ce dernier visent résolument à l’accomplissement de l’intérêt général. La recherche conjointe de l’égalité (réelle) et de l’émancipation (tant collective qu’individuelle) en constitue une garantie, permettant les conditions de l’institution de l’école de la 6° République.

 

La gestion de la crise sanitaire du Covid-19 offre une illustration édifiante de cette démonstration. L’école de la République subit la déstabilisation des effets du projet de société macronien. Les incohérences des décisions et des orientations résultent plus de l’effet de système que de l’incapacité et de l’amateurisme des responsables politiques (encore qu’il ne faille pas les sous-estimer de trop…).

Il en va ainsi de l’intention de rouvrir les établissements scolaires à partir du 11 mai. Elle ne repose sur aucune garantie en matière sanitaire, à la fois pour les élèves ou les personnels, donc par voie de conséquence pour l’ensemble du corps social ; elle n’est pareillement dictée par aucune considération pédagogique, en dépit des vaticinations relatives à la prétendue lutte contre les inégalités sociales. La préoccupation est d’ordre économique, voire plus crûment idéologique : il s’agit de remettre à disposition du Medef une main d’œuvre devenue improductive en raison du confinement. Le projet de société de la Macronie assujettit l’école aux desiderata du patronat et offre la vision dégradée d’une « école garderie ».

Ces dérives sont confirmées par l’annonce du caractère non obligatoire du retour dans les classes après le 11 mai. En filigrane se confirme la nature du projet de société peu compatible avec les principes d’égalité et d’émancipation. Qui se trouvera contraint d’envoyer ses enfants à l’école ? Les parents qui ne pourront pas les garder à la maison ou trouver un moyen de garde, payant ou pas. C’est-à-dire le plus souvent les familles les plus modestes qui ne disposent pas chez elles des conditions appropriées pour vivre dans la sérénité un confinement apaisé ou qui ne pourront pas résister aux pressions financières ou managériales. Et devront donc se résoudre à retourner au travail. Elles garderont en tête que le trajet pour se rendre à l’école et les locaux scolaires restent de potentiels clusters pour le virus. Encore une fois la Macronie ne peut s’empêcher de catégoriser, d’opposer, de diviser, de hiérarchiser les françaises et les français. Décidément, l’horizon imposé aux premiers de corvée n’est pas aussi radieux que celui promis aux premiers de cordée !

 

L’école de la République est davantage victime du projet de société de l’actuelle majorité (qui, précisons-le, est le même que celui des précédentes majorités) que de la crise sanitaire en soi. Elle ne peut pas tout, et surtout pas pallier les insuffisances de la volonté politique. Ce contresens déplorable, aggravé par les politiques d’austérité appliqué à l’égal des saignées de Diafoirus, a contribué à la transformer en bouc-émissaire commode. L’affectation dans ces conditions pour le moins hasardeuses des enseignants en première ligne face aux risques sanitaires montre le niveau d’instrumentalisation de l’école de la République. Peut-être pousseront-ils le cynisme à préconiser d’ici quelques semaines des applaudissements pour rendre hommage au sens du sacrifice de l’ensemble des personnels de l’éducation nationale ? Après tout, n’ont-ils pas sapé de manière identique l’Hôpital et le système de santé au nom du même projet de société ? Ce projet de société constitue bien une des bases fondamentales du « monde d’avant ». Il devra être absolument banni du « monde d’après ». Pour une urgente respiration et une indispensable reconstruction de l’Ecole comme de l’Hôpital. De la République en somme…

Francis DASPE  24 / 04 / 2020

 

 

 

Après (,) la science  

 

La crise pandémique du Covid19 a attiré l’attention d’une large partie de l’opinion publique sur la nécessité d’une recherche scientifique à même de travailler sur le long terme et libre de toute influence gestionnaire, bureaucratique et capitalistique. Le virologue Bruno Canard, spécialiste des coronavirus, a très tôt expliqué comment la recherche sur ces virus a été sous-financée et entravée ces dernières années en France et au-delà, le sujet étant jugé peu porteur par des bureaucrates de la recherche médicale persuadés que les coronavirus n’étaient que des « grippettes ».

Le financement de la recherche par appels à projets plus ou moins sensationnalistes, financés à très court terme et reposant sur l’exploitation des précaires, est devenu la norme dans les pays de l’OCDE depuis plus de vingt ans et a contribué de façon décisive à notre vulnérabilité, dans l’indifférence générale. L’hégémonie idéologique de l’ordolibéralisme a conduit à ce que la société française accepte de se faire dépouiller de son système hospitalier public sans se révolter. De même, la religion de l’innovation et la complaisance pour la figure du grrrrand scientifique premier de cordée de la recherche, qui ont une longue histoire en France, ont été exploitées sans vergogne au service d’une conception de la recherche affairiste, autoritaire, court-termiste et messianique.

Le gouvernement n’en est certes pas encore à appeler les Français à applaudir les scientifiques aux fenêtres, mais dans l’intervalle, on ne compte plus les éloges de la science de long terme par ceux-là même qu’il faut bien appeler les fossoyeurs de la recherche, les liquidateurs de l’université comme lieu de formation d’une culture scientifique démocratique de masse, les responsables du sacrifice de toute une génération de chercheurs (bientôt suivie d’une autre). On pourrait donc, à première vue, nourrir quelques espoirs pour « l’après » : après, la science !

 

Mais il n’en est rien. Bien au contraire : si le président s’est engagée sur une fameuse « pause » des réformes, pause de toute façon assez théorique, force est de constater que les autorités de tutelle de l’université et de la recherche ne font même pas semblant de vouloir la respecter et ont d’ores et déjà publié plusieurs textes non-urgents, et confirmé qu’elles entendaient continuer à avancer sur le dossier de la Loi de Programmation Pluriannuelle pour la Recherche (LPPR), contre laquelle les universités et les labos se sont mobilisés pendant plusieurs mois comme ils ne l’avaient pas fait depuis plus de dix ans, et dont l’adoption scellerait la bascule quasi-irréversible vers une version radicale du même système de pilotage de la science qui nous a rendus impuissants face au virus. Pendant ce temps, le rôle de la science dans la lutte contre le virus était réduit dans les médias à une guerre picrocholine entre les représentants de deux bureaucraties de la recherche biomédicale qui, derrière leur opposition pour le pouvoir et l’argent, ont inlassablement promu la destruction des cadres scientifiques coopératifs, démocratiques, indépendants et de long terme.

D’un côté, nous trouvons la direction de l’Inserm, défendant une bureaucratie scientifique nationale, centraliste et liée à la grande industrie (dans la plus pure tradition de la technocratie française). De l’autre, le grand public a pu faire la connaissance du champion du mandarinat hospitalo-universitaire, défendant des petits royaumes en concurrence sauvage les uns avec les autres, organisés autour de stars internationales « excellentes » régnant en maître sur des armées de précaires harcelés, mal payés, non-reconnus, grâce aux subsides de barons politiques et économiques locaux et refusant toute coopération scientifique harmonieuse entre pôles concurrents. Rappelons que les deux camps défendaient conjointement et bruyamment la théorie de la « grippette » jusqu’à début mars et auraient donc gagné le droit de se taire au vu du nombre de morts…

Le flou règne encore à la fois sur l’efficacité réelle ou supposée de l’hydroxychloroquine et sur la maîtrise de ses effets secondaires, si bien qu’il apparaît qu’aucun des deux camps en présence ne pouvait se prévaloir d’incarner une démarche scientifique responsable et que l’affaire qui a passionné la France pendant un peu plus de deux semaines n’était qu’un exemple caricatural de la politique de l’effet de manche à laquelle se résume de plus en plus la recherche désespérée des fonds nécessaires pour faire tourner les usines à précaires sur lesquelles s’appuient ces managers tyranniques qui portent une blouse blanche mais ne cherchent plus depuis longtemps.

 

Il est symptomatique de voir que pendant que les mandarins gavés de projets européens se gobergeaient de conseils scientifiques en plateau TV, la souche du virus était isolée par trois chercheuses précaires italiennes touchant chacune l’équivalent du SMIC. Qu’on me permette de les nommer ici : elles s’appellent Annalisa Bergna, Arianna Gabrieli et Alessia Lai. Si la science est incarnée par quelqu’un dans cette pandémie, c’est bien par elles et non par les jumeaux ennemis promoteurs de la concurrence scientifique libre et non-faussée. Jumeaux, car le pseudo-rationalisme technocratique et niais aveugle aux conflits d’intérêt, d’une part, et le relativisme testostéroné du vieux mandarin en roue libre, d’autre part, ne sont que les deux faces d’une même médaille, celle du refus de toute pratique collégiale et démocratique de la science.

Cette incurie scientifique des deux parties en présence est finalement assez bien illustrée par le débat caricatural sur les protocoles de contrôle et autres groupes témoins, présentés de part et d’autre comme « la méthode », que l’on soit « pour » ou « contre ». Ce n’est pas le lieu d’entrer dans un débat épistémologique, mais on se permettra de signaler que ces termes sont dépassés depuis plusieurs décennies et qu’il existe d’autres possibilités, notamment statistiques, de tester l’efficacité d’un traitement, à condition il est vrai d’atteindre une certaine masse critique de l’échantillon et, pour cela, de partager les connaissances et d’appliquer les mêmes protocoles, c’est-à-dire de mettre la course aux financements et au prestige de côté pour coopérer.

En un mot : à condition de faire de la science et pas de la politique. C’était visiblement trop en demander. Les conséquences se mesureront au nombre de morts. Mais seront-elles tirées pour autant ? Rien ne permet de le penser, puisque l’on semble se diriger au contraire vers une intensification de la course à la concurrence et du messianisme de la « trouvaille » par les « grands scientifiques » qui « sauvent des vies ». La science de « l’après » s’annonce alors comme une « après-science », voire comme un « après la science ».

 

Mais est-ce si grave ? Après tout, comme le fait remarquer le physicien Jean-Marc Levy-Leblond, la Rome antique est là pour nous montrer qu’une société peut faire le choix de vivre sans science du moment qu’elle conserve une ingénierie… Simplement, le prix se paiera à la prochaine épidémie, à la prochaine catastrophe écologique ou au prochain choc social auquel on aurait voulu, rétrospectivement, que la science nous prépare à faire face.

Alors que faire ? Partir du sort des précaires qui travaillent sur les paillasses des laboratoires, qui font tourner toutes les institutions de recherche et qui nous renvoient à ce qui est devenu la réalité du métier de savant. Derrière les effets de manche des managers, eux nous montrent le problème, mais aussi la solution : d’une part, des emplois pérennes et des financements récurrents, qui sont les garanties pratiques de l’indépendance de la recherche ; d’autre part, une rupture des pratiques et la réinstauration d’un cadre scientifique coopératif, partageux, internationaliste et égalitaire. Il faut rappeler, sans trêve ni repos, qu’il n’y a pas d’autre science que celle-là.

Refuser que « l’après » de la science soit construit par ses fossoyeurs, y compris ceux de l’intérieur. Cela signifie deux choses : premièrement, la nécessité pour les scientifiques de s’organiser et de rompre avec les consignes desdits fossoyeurs pour se réapproprier leur métier ; en particulier, les scientifiques bénéficiant d’un statut protecteur doivent faire jouer cette protection pour prendre position publiquement tout en plaçant le sort des chercheurs contractuels au centre de leurs revendications. Mais deuxièmement, cela signifie qu’il faut sortir des laboratoires et des campus et entreprendre un travail de démocratie scientifique qui imposera aussi, pour les chercheurs, de se démarquer des espérances et des attentes placées sur une science mythifiée et qui ce faisant cesse d’être scientifique. La déférence pour les chercheurs peut être flatteuse, mais elle est dangereuse et elle a contribué à mettre la pratique scientifique au bord de la disparition.

 

Refonder la science, c’est la refonder dans la cité, en lien avec les associations, l’enseignement secondaire, le salariat. C’est aussi réinvestir l’université, pour en faire le contraire de l’usine à diplômes concurrentiels et à « crédits d’enseignement » que le gouvernement défend dans sa stratégie de confinement : un lieu ouvert, contradictoire, pas seulement le temps d’une ou deux conférences grand public avec quelques noms glamours, mais au quotidien du travail scientifique. Une tour d’ivoire pour tous, car l’ivoire dont est faite la science ne s’use que quand on le touche pas.

Alors, « après » ? Après le mythe de la science, la science.

 

Jean-Louis BOTHUREL  20 / 04 / 2020

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Le sketch du déconfinement à l’école

Editorial de la Lettre du mois n° 145 de l’AGAUREPS-Prométhée de juin 2020, numéro spécial consacré à « Ecole et crise sanitaire ».

Cette Lettre du mois de l’AGAUREPS-Prométhée est un numéro spécial consacré à l’école. Plusieurs articles abordent différents aspects des choses scolaires en lien avec l’impact de la crise sanitaire du Covid-19. L’école a bien été au cœur de la crise sanitaire, des conditions et des enjeux tant du confinement que du déconfinement.

Elle a surtout symbolisé les errements de la gestion du gouvernement, mettant en relief les absurdités proférées avec une régularité déconcertante et les contradictions exprimées avec un culot sidérant. Et de surcroît une méconnaissance crasse des réalités vécues au quotidien, comme en témoigne l’injonction adressée aux enseignants par la porte-parole du gouvernement Sibeth Ndiaye de se mobiliser pour la cueillette des fraises…

Le ministre Jean-Michel Blanquer a dû à cet égard avaler force couleuvres tant ses déclarations martiales furent constamment invalidées par d’autres prises de position, de ses supérieurs comme de ses collègues. Il faut avouer qu’il ne s’en est cependant guère formalisé : il a répercuté, sans aucune gêne, ces injonctions paradoxales sur les personnels, quels que soient les échelons hiérarchiques, académiques comme au niveau des établissements. Une parfaite application du double principe de gestion managériale et d’autonomie locale, qui en réalité correspond à une politique permanente de la défausse.

Le déconfinement, absolument nécessaire dans ce contexte de peurs irrationnelles alimentées sciemment par un pouvoir dans le seul but de masquer ses propres insuffisances et turpitudes (elles furent abondantes et renouvelées…), ne peut pas commencer par l’école. Les salles de classe et les établissements scolaires sont de potentiels clusters à épidémies. Le déconfinement doit débuter inévitablement par la vie sociale. La Macronie s’y est refusée, sans doute pour maintenir nos concitoyens dans un état de tension peu propice à l’expression des mécontentements et des colères tant redoutés par un pouvoir aux abois.

Les titres des textes constituant cette Lettre du mois prennent bien la mesure de la réalité. L’école de la République doit être décontaminée en urgence de tout ce qui conduit à son abaissement et à sa corruption, que la crise a révélé encore davantage. Elle est devenue de manière éclatante l’instrument du Medef. Cette majorité tente de profiter de l’effet d’aubaine ainsi suscité pour poursuivre sa sinistre besogne de démantèlement. La subtilité de la virgule mise ou pas entre parenthèse dans le dernier texte signale l’enjeu primordial de la fonction à accorder à la science et à la raison (en somme à l’intérêt général) dans le monde d’après, formule désormais tellement galvaudée et instrumentalisée.

Le déconfinement à l’école tourne en définitive au sketch de fort mauvais goût. Peu d’élèves présents, des protocoles absurdes autant kafkaïens qu’anxiogènes destinés à se prémunir de je ne sais quoi et à se donner je ne sais quelle bonne conscience, des consignes indiquant de ne pas faire cours ou avec des contenus vidés de leur substance, des conditions matérielles et physiques pour les élèves encore plus rigoureuses que le confinement, voilà la réalité de l’école post-confinement. Une parfaite illustration de l’école ravalée au rang de garderie, totalement déconnectée des objectifs de pédagogie, clairement soumise à des intérêts particuliers privés, sonnants et trébuchants. Plus que jamais, un vrai sketch…

 

Francis DASPE  

02 / 06 / 2020

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LETTRE DU MOIS DE L’AGAUREPS-PROMÉTHÉE N° 144 MAI 2020

Sommaire du numéro 144 : Spécial « Le monde d’après »

  • Editorial de Francis DASPE : « Les paradis fiscaux et le monde d’après» page 2
  • Tribunes de François COCQ : « Déconfinement», « Crise de légitimité », « Refondation », « Homogénéisation populaire »  page 4
  • Tribunes de Francis DASPE : « Gestes barrière pour les salariés», « Union nationale » page 11
  • Le débat de fond approfondi : François COCQ « Souveraineté : derrière le mot» page 15
  • Une fiche d’adhésion (facultative mais conseillée…) pour 2020 page 18

 

 

 

Editotial:

Les paradis fiscaux et le monde d’après

 

 

Cet éditorial a été repris en tribune libre sur le site de L’Humanité le 27 avril 2020.

Le Président Macron et ses séides tentent de nous persuader que le monde d’après serait différent du monde d’avant dont ils étaient pourtant les plus parfaites et les plus caricaturales illustrations. Et ce au plus profond des tares et des impasses de ce vieux monde que la crise sanitaire du Covid-19, dans le fidèle prolongement d’autres événements politiques récents, a continué à mettre en exergue l’ineptie totale et la péremption avérée. Si certains naïfs, peut-être en quête d’un maroquin dans le cadre d’un improbable gouvernement d’union nationale, avaient fait semblant de croire à la sincérité de la parole présidentielle pourtant démonétisée, nous étions cependant nombreux à n’accorder aucun crédit à cette déclaration sonnant faux. Il n’était pourtant pas compliqué d’y voir un effet de communication relevant de l’entourloupe et de la ruse.

 

Il nous semblait que la concurrence libre et non faussée qui réduit à peau de chagrin les services publics, comme celui de la santé, et dissout la souveraineté populaire n’aurait plus sa place dans un monde d’après qui aurait tiré avec sérieux les enseignements des errements d’un passé pas si lointain. Nous étions pareillement persuadés que les paradis fiscaux seraient bannis à tout jamais dans le cadre de la détermination d’un nouvel intérêt général. Bruno Le Maire n’annonçait-il pas qu’il n’y aurait pas d’aide de l’Etat pour les entreprises françaises ayant leur siège ou des filiales dans un paradis fiscal ? Décidément, les choses avançaient de manière positive !

La réalité allait, hélas sans surprise, bien vite rattraper tout le monde. Plus exactement l’ancien monde allait imposer illico presto sa réalité, en sifflant d’une certaine manière la fin accélérée de la récréation. Au même moment, ou quasiment, à l’Assemblée nationale, la majorité écartait cet amendement du projet de loi de finances rectificative. Même les effets de communication possèdent leurs limites : ils risqueraient de faire germer des idées malsaines dans l’esprit du peuple !

Comment expliquer un tel revirement ? Par la conjugaison d’une politique et d’une méthode. Cette politique est celle d’un partage inique et inéquitable des richesses en faveur des premiers de cordée, à peine justifiée par des subterfuges grossiers comme la prétendue théorie du supposé ruissellement. Cette méthode est celle utilisée avant lui par ses prédécesseurs à la fonction élyséenne. Nicolas Sarkozy ne s’était-il pas laissé aller à proclamer la suppression effective des paradis fiscaux en Europe à la suite de la crise financière de 2008 ? François Hollande n’avait-il pas osé dénoncer la finance comme l’ennemi public numéro un et promis, en conséquence, de lutter résolument contre ? Jusqu’où ces parfaits porte-parole de l’oligarchie seront-ils capables d’aller ?

 

Le monde d’après devra se défaire définitivement de ce double carcan imposant à l’égal d’une fatalité sa loi d’airain orwellienne. Il n’est plus possible de faire un tant soit peu confiance à ceux qui nous ont tant trompés, et qui se préparent à continuer à le faire, sans la moindre vergogne, en voulant nous faire croire que les paradis fiscaux seraient désormais incompatibles avec le monde d’après, tout en agissant à l’inverse.

Prenons au mot le Président Macron, lui qui emploie un peu hâtivement d’un ton martial le mot guerre pour désigner le moment présent. Les crises et les guerres constituent des accélérateurs de l’Histoire. Parmi les multiples enjeux du déconfinement, se trouvera la nécessité de créer les conditions de la réalisation de la révolution citoyenne. L’application du programme du Conseil national de la Résistance a fait figure de révolution citoyenne, refondant le pacte républicain et social. A ces femmes et ces hommes, leur serait-il venu l’idée de considérer que les paradis fiscaux y auraient eu droit de cité, eux qui s’étaient assignés pour horizon l’éviction de la direction de l’économie des grandes féodalités économiques et financières ?

Francis DASPE  26 / 04 / 2020

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les tribunes de François COCQ

 

Tribune n°1 :

A « ceux qui ne sont rien », et qui font tenir le pays : rendez-vous à

l’heure du déconfinement  

Tribune de François COCQ et Sacha MOKRITZKY parue sur le site du HuffPost le 11 avril 2020.

François COCQ est essayiste politique, co-auteur de « Retraites, impasses et perspectives, Vers le mouvement populaire ». Sacha MOKRITKZY est étudiant en sciences sociales, rédacteur en chef de la revue Reconstruire, co-auteur de « Retraites, impasses et perspectives, Vers le mouvement populaire ».

 

 

C’est un moment attendu avec espoir et impatience par les Françaises et les Français, le signal que sur notre coin de Terre, la lutte contre le coronavirus tourne à l’avantage de l’humanité, que celle-ci s’apprête à recouvrer la liberté qui est son et qu’elle va enfin pouvoir jouir à nouveau de sa souveraineté pour demander des comptes.

C’est donc un moment préparé avec attention et anxiété par Emmanuel Macron et son gouvernement, le moment où l’impératif sanitaire va devoir céder la place au retour de la réalité politique, le moment où le vernis de l’unité nationale va d’un coup s’écailler.

Bien sûr, les considérants sanitaires vont en être les éléments structurants. Il faudra juger de notre aptitude à juguler une nouvelle potentielle vague de contamination, évaluer la capacité de notre système sanitaire à prendre en charge dans les meilleures conditions les personnes malades, et surtout, surtout, après la faillite initiale, mettre à disposition les outils de lutte contre l’épidémie en fonction de la demande sanitaire et non pour masquer la pénurie.

 

Mais il serait naïf de croire qu’Emmanuel Macron et son gouvernement ne vont pas parallèlement en profiter pour poursuivre leur cynique agenda politique. Tout d’abord parce que c’est ce qu’ils ont fait alors que le coronavirus tapait déjà à la porte: le maintien des municipales est ainsi une erreur d’appréciation liée à leur volonté initiale d’instrumentaliser la tenue du scrutin, ce qui en fait une faute politique et un drame humain. D’autre part, parce que plus aucune confiance ne peut être accordée à ceux qui ont défini et imposé des doctrines fallacieuses, tant sur les masques, que sur les tests, en fonction de leurs propres manquements : on nous disait qu’il ne fallait pas porter de masques parce que l’incurie du gouvernement et de ses prédécesseurs les avait dilapidés et que l’incompétence de nos dirigeants avait empêché de réagir en temps et en heure pour en commander; on nous disait qu’il ne fallait pas réaliser des tests, malgré les recommandations de l’organisation mondiale de la santé (OMS), parce que la France était incapable de produire le réactif nécessaire pour avoir bradé sa souveraineté en délocalisant son industrie à l’autre bout du monde.

La sortie de confinement répondra donc aussi pour le gouvernement à des considérations politiques. Emmanuel Macron sait qu’il n’a rien à craindre des oppositions institutionnelles qui se sont disqualifiées en se vautrant pendant de longues semaines dans l’unité nationale, vulgaire union sacrée des politiciens, pendant que se forgeait en parallèle une irrésistible unité populaire. Et c’est bien celle-là qui, à juste titre, fait couler des sueurs dans le dos de Macron et Philippe. La sortie de confinement est attendue par beaucoup comme le moment de solder les comptes, de présenter l’addition à celles et ceux qui, par leurs manigances et leur incompétence, ont accompagné la crise à défaut de la résoudre. Car c’est bien le peuple de “ceux qui ne sont rien” qui tient depuis des semaines le pays à bout de bras à l’heure où la technostructure a fait la preuve de son inutilité. Le peuple, acteur démocratique, qui a réinvesti la scène publique depuis bientôt 18 mois, ne laissera pas les coupables du désastre du monde d’hier et d’aujourd’hui feindre d’avoir viré leur cuti pour se mettre à la tête de sa réplique demain.

 

C’est ainsi qu’il faut lire, sans pour autant les évacuer mais en les regardant avec un œil critique, les menaces qui sont actuellement déversées pour créer une ambiance anxiogène: un effet rebond du coronavirus est attendu revenant d’Afrique, le virus serait désormais devenu volatile, il pourrait bien être saisonnier et frapper à nouveau à notre porte l’hiver prochain etc.

Dans ces conditions, Édouard Philippe a beau jeu de jouer la montre et d’évoquer une sortie de confinement différée en fonction de critères à définir, sans doute âges ou régions géographiques. C’est plus encore les restrictions qui vont être posées en sortie de confinement, celles de se regrouper notamment, qui vont servir à tenter de canaliser la colère populaire. Ce n’est pas parce que les questions qui sont posées sont réelles que le gouvernement ne cherchera pas à en tirer avantage politique.

 

C’est pourquoi il nous faut dès aujourd’hui, dans un même mouvement, solder les comptes et jeter les bases d’une société vertueuse où seul compte le bonheur commun. En reprenant le pouvoir sur notre destin, en réinventant les formes de la démocratie, comme nous avions commencé à le faire sur les ronds-points et les Champs-Élysées, faisons du peuple l’unique souverain en déferlant, dès que les conditions politiques et sanitaires nous le permettront, dans les rues du pays. Ensemble, faisons honneur aux vies qu’ils nous ont prises en décidant comment nous vivrons la nôtre.

François COCQ, Sacha MOKRITZKY

11 / 04 / 2020

 

 

 

Tribune n°2 :

Pénurie, incompétence et impréparation : vers une crise de légitimité du

pouvoir ? 

 

Tribune de François COCQ parue sur le site de Marianne le 13 avril 2020.

François COCQ est président de l’AGAUREPS-Prométhée.

 

 

La crise de légitimité couve depuis trop longtemps pour que l’incurie paroxystique de l’impolitique gouvernementale et de système, entendre par impolitique ce qui est contraire à une politique d’intérêt général, ne se traduise pas quasi instantanément en sortie de confinement par un ultime effondrement du consentement.

 

Deux types de légitimité

 

On avait vu, dès le début du mouvement des gilets jaunes, comment deux légitimités pouvaient se faire face : celle issue de l’élection, et celle émanant de la volonté populaire. D’un côté une légitimité de l’objet, la Res publica, et consubstantielle du politique. De l’autre une légitimité institutionnelle.

Disons le sans ambages : considérer que la légitimité repose sur le strict caractère institutionnel est anti-démocratique. Dans « Du Contrat Social », Jean-Jacques Rousseau considérait déjà qu’ « il est contre la nature du corps politique que le souverain s’impose une loi qu’il ne peut enfreindre ». La liberté démocratique, c’est donc d’abord de pouvoir faire évoluer la démocratie elle-même. Se servir des institutions comme d’un paravent de légitimité, c’est donc contraindre le peuple de manière tyrannique.

La légitimité d’un Prince, exécutif ou représentation, dépend donc moins des conditions de son investiture que de ses actes. Le terme légitimité est en effet apparu à la fin du XVIIe siècle au sens de « qualité de ce qui est juste ». Dès lors, la légitimité est liée à un contenu : c’est ce qu’exprime la Loi. On ne peut donc pas déclarer par principe que quelque chose est ou n’est pas légitime : on peut seulement observer que la légitimité est ou n’est pas accordée. Absoudre l’exercice démocratique de tout regard sur le contenu, c’est consacrer la démocratie du contenant et donc la délégation de souveraineté. C’est aussi abandonner la République qui, elle, repose sur l’objet, la chose commune.

 

Revenons au mouvement des Gilets jaunes qui a agi comme un révélateur sur ces questions. La légitimité institutionnelle d’Emmanuel Macron lui a certes été reconnue au soir du 7 mai 2017 par l’acceptation générale du scrutin. Il n’est personne pour le contester. Mais la légitimité dans son acception la plus large lui a été retirée dès lors que les Gilets jaunes, soutenus par le grand nombre, ont exprimé une défiance et un rejet à l’égard d’une politique et d’une pratique. La légitimité qui résulte de l’élection ne dispose ainsi que d’un caractère ponctuel qui ne peut s’étendre entre deux scrutins si la légitimité des politiques menées est remise en question.

 

Après les Gilets jaunes, le Coronavirus

 

La crise du coronavirus est venue s’engoncer dans ce terrain meuble. La pénurie initiale de masques, l’inertie gouvernementale et l’incompétence manifeste pour relancer les chaînes de production ou en commander en temps et en heure, le défaut de tests pour cause de délocalisations et de manque de réactif, le refus de réquisition pour établir des chaînes de production de respirateurs, l’abandon de souveraineté qui se traduit par un déficit de médicaments etc, telle est ici l’impolitique du gouvernement et de ses prédécesseurs.

 

Mais la légitimité a en parallèle explosé sur un double écueil. Celui d’une communication du mensonge tout d’abord : le non-port du masque a été théorisé, justifications pseudo-scientifiques à l’appui, pour cacher la pénurie ; le refus de tester massivement, malgré les préconisations de l’organisation mondiale de la santé (OMS), ne reposait que sur l’absence de tests. Bref les mensonges d’Etat étaient le paravent de cette impolitique.

Mais la légitimité s’est également dissoute en même temps que la crise sanitaire était instrumentalisée par le président Macron à des fins politiciennes : personne ne doit oublier que le samedi 29 février, au moment même où le gouvernement annonçait le passage au stade 2 de l’épidémie, il dégainait le 49-3 pour contraindre la représentation nationale à avaler de force la réforme des retraites après être resté sourd aux revendications populaires ; pire, le 15 mars, après avoir pourtant imposé la veille la fermeture de tous les lieux publics de vie, l’Elysée convoquait de manière criminelle 47 millions de personnes aux urnes pour tenter de passer sous silence une défaite électorale annoncée. Emmanuel perdait ce jour là honneur, dignité, et toute capacité à prétendre gouverner un peuple qu’il a sciemment mis en danger pour servir ses intérêts personnels. La légitimité d’Emmanuel Macron gît désormais sous des cadavres.

 

Un seuil supplémentaire vient donc d’être franchi dans l’affaissement désormais sans retour de légitimité. Le phénomène doit être appréhendé sans faux-semblants : il ne peut être question de refaire société sans que puisse être consentie en conscience une forme de légitimité. Les décideurs d’hier, responsables de la crise d’aujourd’hui, ne peuvent donc prétendre à dessiner, et encore moins à incarner, le monde de demain. Le grand coup de balai de sortie de confinement ne sera pas tant animé par la colère que par la nécessité de pouvoir refonder collectivement un corps politique souverain, auquel l’intérêt général et la vertu républicaine confèreront les bases d’une nouvelle légitimité.

 

François COCQ 13 / 04 / 2020

 

 

Tribune n° 3 :

Macron confisque la refondation  

Réaction de François COCQ sur le site de Quartier Général (QG) suite à l’allocution du Président de la République Emmanuel MACON en date du 13 avril 2020.

François COCQ est membre des Constituants, essayiste politique et collaborateur régulier à QG, ainsi que président de l’AGAUREPS-Prométhée.

https://qg.media/2020/04/14/macron-confisque-la-refondation-par-francois-cocq/

 

 

L’intervention du chef de l’Etat était attendue. Pourtant très vite, l’assoupissement gagnait jusqu’aux plus attentifs. Même rhétorique guerrière qu’il y a trois semaines, même stratification de la société en lignes de front, mêmes aveux d’impuissance : pour un peu on aurait cru à une rediffusion !

 

Très vite la défausse apparaissait une fois encore comme le seul argument de la défense : après avoir au début de la crise culpabilisé les Françaises et les Français pour leur supposée irresponsabilité, après avoir ensuite rejeté la prise de mauvaises décisions sur le conseil scientifique, c’était cette fois la « pandémie mondiale » qui était appelée à la barre pour justifier de l’incapacité de l’exécutif à réagir et à se doter du matériel nécessaire en temps et en heures. On comprend d’ailleurs mieux pourquoi : le président s’est en effet livré bien malgré lui à un terrible aveu quand, décrivant les manques de masques, de blouses, de respirateurs, de tests, il affirme avoir alors agi « dès que les problèmes ont été identifiés ». Il aura ainsi fallu que le manque soit criant et la pénurie installée pour que Macron et son gouvernement réagissent enfin.

Bien sûr il était trop tard. Le président est venu nous répéter à propos des masques,  comme à chaque intervention de lui ou d’un membre du gouvernement depuis quatre semaines, que « les commandes sont désormais passées ». A la bonne heure ! Par contre sur le front des livraisons, toujours aucune nouvelle ! La « guerre » du chef des armées se fait sans la logistique militaire. Ses galons sont usurpés.

Alors, Emmanuel Macron de nous dire, pour chercher l’empathie avec les Françaises et les Français et s’exonérer de ses responsabilités : « J’ai vu ». Oui, pendant quatre semaines il a vu et a été spectateur et non acteur. A l’heure de prolonger le confinement de quatre semaines supplémentaires après les quatre déjà écoulées, c’est comme si celui-ci commençait de zéro ! Que de temps perdu par incompétence et médiocrité après que les semaines de préparation initiales ont été elles perdues par cynisme et calculs politiciens.

 

Le 11 mai, prochaine date butoir du confinement, est donc l’annonce factuelle, la seule de cette intervention. Celle-ci est comme toujours avec Emmanuel Macron entourée du plus épais brouillard : nous avons la date et tout juste avons-nous appris que le gouvernement va désormais travailler les conditions du déconfinement. En tout état de cause, le déconfinement à l’école prévu à cette date se fera, lui, sans aucune garantie sanitaire : ni masques, ni tests. Il est à parier que M. Blanquer sera une fois encore incapable de prévoir du gel hydro-alcoolique ou même du savon !

Les tests seront en effet réservés « aux aînés, aux soignants, aux plus fragiles […], à toute personne présentant des symptômes » : avec Macron, la France n’a jamais que deux mois de retard sur les pays, et notamment nos voisins allemands ou autrichiens par exemple, qui pratiquent les tests le plus tôt possible pour isoler les personnes contaminées. Quant aux élèves et enseignants, ils auront le privilège de pouvoir se retrouver à 35 dans une salle de classe, quand il sera ailleurs interdit de mettre 15 personnes dans un restaurant. Bref ils seront une fois encore livrés à eux-mêmes comme ils l’ont été, notez-le, jusqu’au 13 mars au soir !

 

Démonétisée, la parole présidentielle s’écoulait dans la torpeur jusqu’à ce que, l’œil brillant du mauvais tour qu’il fomentait, le monarque en vienne à parler du « moment de refondation », ce nouveau monde que ses chauffeurs de salle nous font miroiter depuis des jours dans le teasing de l’intervention présidentielle : « Le gouvernement, le Parlement, l’administration, nos élus locaux auront à préparer la suite». Vous pouvez chercher, mais lorsque Macron procède à l’inventaire et fait sa liste des invités, un seul n’est pas convié : le Peuple !

Le discours de Macron est un enfermement de la pensée : en conservateur, il considère que seuls les prétendus sachants du monde d’hier sont habilités à dessiner le monde de demain. Le fonctionnement en vase clos est en effet la meilleure garantie de la perpétuation du monde d’avant. Le monde de demain devrait donc renaître sur les mêmes écueils qui ont fait chavirer celui d’aujourd’hui : une souveraineté délégative d’apparat pour soustraire au peuple sa capacité de décision et la confier dans les mains de cleptomanes démocratiques réunis dans « la concorde ».

Après la captation de l’expression du mouvement populaire des Gilets jaunes avec son « grand débat », Macron veut cette fois confisquer la refondation du monde à venir. Ni dissolution, ni états généraux, ni processus constituant, ni même consultation populaire : le peuple acteur est rejeté de la scène par le deus ex machina du monde d’avant.

 

Il faudra donc au peuple se donner par lui-même les moyens de sa propre expression et reconquérir contre celui-là les conditions de sa souveraineté. Car Macron ferait bien de se souvenir que si, comme le disait Goethe, les évènements historiques ne sont pas analogues mais peuvent par contre être homologues, la place parisienne qui jouxte son palais présidentiel, aujourd’hui dite place de la Concorde, était auparavant la place de la Révolution et pourrait bien le redevenir.

François COCQ 14 / 04 / 2020

 

 

 

 

Tribune n° 4 :

Homogénéisation populaire 

 

Il s’agit de la version allongée de l’éditorial de François COCQ pour la feuille constituante du lundi 20 avril à retrouver sur le site Les Constituants.

 

 

Il est des moments où l’Histoire s’accélère. En ces circonstances, et si l’on se garde du piège de l’union nationale de circonstance, la menace de dislocation peut paradoxalement amener à renforcer l’homogénéité populaire, prémisse à des lendemains qui chantent.

 

Une première phase, destituante, se  prolonge et, tandis qu’elle s’approfondit, gagne tous les pans de la société. C’est celle de la disjonction entre un peuple et ses dirigeants, celle l’effondrement de la légitimité et de la rupture du consentement. Elle s’est d’abord exprimée par la crise démocratique qui couvait depuis le milieu de la décennie en remettant partout en question, en France comme ailleurs, la forme représentative au point de faire advenir une « démocratie minoritaire » comme modèle électoral : l’agrégation des déclassés ne suffisait pas à faire basculer le système.

Elle s’est alors  donnée à voir par la confrontation de légitimité imposée par le mouvement des Gilets jaunes en refaisant du peuple un acteur politique et souverain : comme le note Emmanuel Todd, la grande masse intermédiaire et atomisée a commencé à percevoir son propre déclassement économique et social tandis que l’autoritarisme du pouvoir rendait palpable à tout un chacun la manière dont la répression s’exerçait jusqu’alors dans les franges invisibles de la société, notamment les banlieues. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si couve dans les quartiers populaires une nouvelle flambée de violence en pleine crise du coronavirus.

Cette phase destituante s’approfondit aujourd’hui par la demande de comptes généralisée vis-à-vis non seulement de toutes celles et tous ceux qui devaient gérer la crise sanitaire, mais aussi de toutes celles et tous ceux dont la responsabilité passée est engagée du fait des politiques qu’ils ont imposées aux peuples : le besoin vital de se libérer des responsables s’impose à tous, la nécessité de la rupture est plus partagée que jamais.

 

Pour que celle-ci advienne, il faut qu’un évènement percute simultanément l’ensemble du corps social et politique. De fait la crise du coronavirus joue ce rôle de bélier désintégrateur. Dans le même temps, la non-réponse apportée, celle du confinement qui en ressortant les recettes du moyen-âge donne à voir l’absence de solution de système, joue elle un rôle agrégateur. Bien sûr, les conditions matérielles d’existence, ici de confinement, ne sont en rien les mêmes en fonction des individus. Mais le confinement est un évènement commun et partagé qui impacte chacun dans ce qui était sa propre façon de vivre. Le confinement homogénéise sinon les vies du moins la perception que sa propre vie est bousculée.

L’ultime élément est constituant. Il est aussi a priori le plus enclin à diverger. Si l’effondrement démocratique et la crise de la légitimité rendent l’idée d’un processus constituant plus que jamais nécessaire pour refaire société, le contenu reste en pratique un écueil. Or la crise du coronavirus met à jour une « chaîne d’implications ». En partant de ce que la crise sanitaire met pour tous en lumière, nous en tirons collectivement une analyse des blocages passés et présents, et donc des bifurcations nécessaires, et enfin de la déclinaison de leur mise en œuvre.

Ainsi en est-il par exemple de l’utilité sociale des métiers : révélée par la nécessité des premiers de corvée et l’inutilité des premiers de cordée, elle peut être un objet de consensus qu’il faudra décliner de l’école, en passant par les qualifications, l’échelle des salaires et jusqu’à la hiérarchie des normes sociales. De même, l’indépendance stratégique placée sous couvert de la souveraineté populaire restaure le corps politique dans son objet et son espace. L’homogénéisation gagne désormais jusqu’aux contenus car apparaissent des impératifs communs.

 

De cette séquence surgissent donc les conditions pour que se matérialise une unité populaire à visée humaniste et émancipatrice. Il nous appartient de nous en saisir avant que les cleptomanes a-démocratiques viennent tenter une restauration de l’ordre ancien tout juste ripoliné.

François COCQ 20 / 04 / 2020

 

 

 

Les tribunes de Francis DASPE

 

Tribune n°1 :

A quand des gestes barrière pour les droits des salariés ?  

 

Tribune parue sur le site de Marianne le 15 avril 2020.

 

Francis DASPE est secrétaire général de l’AGAUREPS-Prométhée. Impliqué dans La France Insoumise et auteur du livre « La révolution citoyenne au cœur » (Eric Jamet éditeur).

 

 

L’heure est à la solidarité à l’égard de l’ensemble de la population confrontée d’une manière ou d’une autre à la pandémie du Covid-19. Nous devons bien entendu encourager chacun à respecter les « gestes barrière » visant à juguler cette catastrophe sanitaire. Pour autant, il y a également nécessité pour les salariés à faire observer d’autres « gestes barrière » afin d’assurer le respect en cette période incertaine de leurs droits sociaux.

 

Certaines remontées du quotidien alimentent les préoccupations de tous. Par des tours de passe-passe consistant à affecter de laisser croire qu’ils auraient (enfin) compris que le monde d’avant (le leur) serait bel et bien révolu, nos dirigeants, véritables et dignes représentants de l’oligarchie, tentent subrepticement de façonner le monde d’après en y préparant le terreau pour le maintien de vieilles recettes à peine ripolinées.  C’était déjà l’objet fin mars de l’adoption du projet de loi d’urgence sanitaire et de la présentation des 25 ordonnances par le Premier ministre Edouard Philippe.

C’est la visée de l’annonce par le Président Macron de la réouverture des établissements scolaires à partir du 11 mai prochain : les intérêts économiques priment visiblement sur les précautions sanitaires et plus encore sur les seules préoccupations pédagogiques. C’est ce que confirment en réalité les différents ballons d’essai lancés par le Medef prêt à engager le combat en promettant au plus grand nombre moult sacrifices, sueur et larmes à profusion.

 

En effet, et ce en pleine contradiction avec le discours (ou plus précisément un des discours) du Président de la République au début de la crise, quelques unes des dispositions ont de quoi inquiéter. Il est possible d’y discerner des modalités déséquilibrées, comme par exemple les multiples mesures permettant une augmentation significative du temps de travail hebdomadaire. Nous devons refuser que ce contexte de crise sanitaire devienne un motif de recul des droits des salariés en défaisant encore davantage le code du travail et les statuts des personnels. Les salariés ont suffisamment fait de sacrifices et continuent d’en faire dans le moment présent.

 

C’est ainsi que les salariés ne peuvent se voir imposer de prendre leurs congés payés dans cette période de confinement obligatoire. Ils ne doivent pas être obligés ou incités à prendre pareillement leurs jours de RTT. Ils doivent pouvoir utiliser leur droit de retrait si leur sécurité et leur santé ne sont pas garanties. Ils doivent disposer de l’intégralité de leur salaire en cas de chômage partiel. Les salariés en télétravail ne doivent pas se voir imposés une intensification des tâches se caractérisant par une confusion entre vie professionnelle / vie privée et par un non respect du droit à la déconnexion. Les salariés par les organisations syndicales doivent être pleinement associés à la détermination des conditions de mise en œuvre des plans de continuité d’activité.

 

Il est donc impératif que les droits des salariés puissent donc être protégés par des « gestes barrière » de nature sociale. Ces derniers garantissent et affermissent le pacte républicain et social dont le Président Macron a indiqué avoir pris conscience ces dernières semaines lors la crise du Covid-19. Même si nous ne sommes dupes de rien : comment reconnaître de la sincérité à une personne évoquant les « jours heureux » après n’avoir de cesse de démanteler méthodiquement le programme du Conseil national de la Résistance ? Ces gestes barrière ont vocation à appliquer une certaine forme de « distanciation sociale » ; ils constituent un bouclier efficace à l’exploitation des salariés qui ne connaît pas réellement de trêve, tant que les structures de la propriété et de la production ne sont pas modifiées en profondeur et en conséquence.

L’union nationale ne se décrète pas ; elle se mérite, elle se construit, elle se raffermit au fur et à mesure. Après les paroles, place aux actes ! Les actes de bonne volonté à l’égard des salariés doivent devenir réalité. Ils doivent s’incarner dans quelques uns de ces gestes barrières qui ne sont ni négociables ni facultatifs. Ils doivent être consolidés par des dispositifs nouveaux rompant avec la doxa dominante. C’est que la mise en scène de propos de contrition ne garantit pas la réalisation d’une politique de rupture avec des fadaises débités jusqu’alors sur le registre de l’évidence et d’un prétendu bon sens…

Francis DASPE  15 / 04 / 2020

 

 

 

 

Tribune n°2 :

L’unité nationale pour une Sainte-Alliance des « confinés du vieux

monde »

 

 

Tribune parue sur le site de Marianne le 27 avril 2020 sous le titre « Gouvernement d’union nationale ? Les gesticulations pathétiques du monde d’avant ».

 

La crise sanitaire du Covid-19 fait resurgir un vieux serpent de mer de la vie politique française, la possibilité d’un gouvernement d’union nationale. Il est vrai que l’heure est grave, le Président Macron n’ayant-il pas déclaré l’état de guerre ? Un gouvernement d’union nationale, certes, mais pourquoi et pour quoi ?

Certainement pour tenter de faire oublier les errements d’une gestion aléatoire de la crise. Sûrement pour s’évertuer à trouver des solutions enfin efficaces à une situation de plus en plus pesante. Sans aucun doute également pour resserrer en interne ses propres rangs. Mais n’est-on pas en droit de se poser la question de quels rangs il peut bien s’agir ? Ce sont les rangs de l’oligarchie, dans toute sa diversité, intéressée en fin de compte par la survie et la perpétuation de son monde pourtant grandement responsable de la crise.

 

Cette tentation est à relier à d’autres événements historiques antérieurs qui lui octroient une résonance particulière. Ce possible gouvernement d’union nationale épouse davantage les contours d’une sainte-alliance des oligarchies des temps modernes. La référence peut être faite avec la Sainte-Alliance de 1815 signée par les monarchies victorieuses de la France napoléonienne. L’objectif fixé consistait en l’anéantissement des idées révolutionnaires afin d’opérer la restauration pleine et entière des principes d’Ancien Régime en se protégeant d’éventuelles révolutions. Il s’agissait d’une union réalisée à l’échelle d’un continent européen bousculé par le choc de l’universalisme de la Révolution française.

 

Il en est allé de manière peu ou prou identique de l’éphémère gouvernement d’union nationale dirigé en France pendant 9 mois par Gaston Doumergue appelé à la Présidence du conseil. Mis en place après les événements du 6 février 1934 qui furent interprétés comme une tentative de renversement de la République par les ligues d’extrême-droite, il se révéla in fine un échec. Pouvait-il en être autrement dès lors qu’étaient réunis des profils aussi disparates que Pierre Laval, André Tardieu, Edouard Herriot, Henri Queuille, Philippe Pétain, Albert Sarraut, Louis Marin ou  Adrien Marquet, et ce quand bien même on écarterait tout risque d’anachronisme dans un temps politique circonscrit et réduit ?

Il fut un échec à tous les défis qui se posèrent à lui. Il ne résolut pas la grave crise économique des années 30 en persistant dans les mesures déflationnistes que nous qualifierions aujourd’hui d’austérité ; il ne dissipa en conséquence nullement le malaise social qui gangrénait la société française ; il ne fit sauter aucun des blocages démocratiques qui stérilisaient l’action politique. Les solutions vinrent finalement en 1936 du Front populaire qui rompit avec le vieux monde de l’époque, puis en 1945 des « jours réellement heureux » promus par l’application aux lendemains de la Libération du programme du Conseil national de la Résistance.

 

En quoi consiste le danger aujourd’hui qui nécessiterait la mise en place d’un tel gouvernement d’union nationale ? La seule crise du coronavirus ? Ne soyons pas naïf ! Il y a d’autres choses. Les enjeux sont différents et vont bien au-delà, inscrits dans le cadre de la sauvegarde du « monde d’avant ». Le « monde d’après » exige un nouveau logiciel politique en rupture profonde. Ce ne sont pas les déclarations de (bonnes) intentions qui y suffiront, qui plus quand la sincérité ne saute pas aux yeux. On perçoit une exigence impérieuse qui vient de plus loin, du dégagisme de la séquence électorale de 2017 au surgissement de la crise des Gilets jaunes en passant par l’enkystement de mobilisations sociales à répétition. Les enjeux sont clairement identifiés. La place du peuple reste constamment à déterminer dans le cadre des conditions de l’expression concrète de sa souveraineté. L’urgence d’un autre partage des richesses aux antipodes de celui proposé par le président des riches constitue un préalable indéfiniment renouvelé. Ces perspectives effraient toujours les possédants et les rentiers du pouvoir.

 

Qui un tel gouvernement d’union nationale peut-il concerner et intéresser réellement ? Ces personnes relèvent de trois catégories, constituant comme autant de déclinaisons d’un ancien monde politique cherchant à survivre à son impéritie avérée et sa morgue de caste. En premier lieu, les représentants autoproclamés raisonnables de la seule politique possible qui ont occasionné tant de dégâts : les candidats en provenance des deux anciens partis dominants de l’alternance sans alternative sont déjà légion, entre strausskahniens, vallsistes, libéraux-conservateurs de droite et autres opportunistes. Ensuite, les inévitables premiers de cordée d’une introuvable société civile en totale déconnexion avec les réalités quotidiennes vécues par le plus grand nombre (la crise a montré qu’ils n’étaient pourtant pas les premiers de corvée). Enfin, des Verts adeptes de la compatibilité entre l’écologie et le capitalisme pour qui l’adage utilisé sous les III° et IV° Républiques à l’encontre des radicaux prend toute sa réalité en l’adaptant à la couleur du moment : « Verts à l’extérieur, blanc à l’intérieur, toujours placés proche de l’assiette au beurre ». Il n’est pas possible d’utiliser pour notre démonstration la pastèque, car celle-ci, verte à l’extérieur, est rouge à l’intérieur…

 

L’option de l’unité nationale équivaut à un subterfuge agissant à l’égal d’un rayon paralysant pour la pensée et l’action. Comme l’affirmait le prince de Salina dans le roman « Le guépard » écrit par Lampedusa et adapté au cinéma par Visconti, il faut que tout change pour que rien ne change. Ce marché de dupes peut offrir aux naïfs et aux manipulateurs l’illusion d’une improbable internationale des bonnes volontés et des compétences. Il n’en est rien. Ce n’est en aucun cas une quelconque « dream team ». Bien au contraire, nous avons sous les yeux les gesticulations pathétiques d’une sainte-alliance des confinés de l’ancien monde à la date de péremption nettement dépassée.

Francis DASPE 27 / 04 / 2020

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le débat de fond approfondi

 

Souveraineté : derrière le mot

 

            « Souveraineté » ! Le mot est actuellement sur toutes les bouches. Au point que les journaux Libération et Le Monde se précipitent pour sortir le même jour un papier qui en partie le réhabilite. Qu’il me soit permis de penser que, derrière l’effet de mode, cette concomitance cache alors un piège politique. Souverainisme, et partant de là souveraineté, sont des mots épouvantail brandis par les uns, des mots totem pour d’autres. De fait ils peuvent recouvrir des acceptions multiples. Allant, dans certaines bouches, jusqu’à être la négation même de ce qu’ils devraient signifier : le primat d’une souveraineté populaire permanente et inaliénable.

On pourrait s’arrêter au fait que la crise du coronavirus a remis le terme de souveraineté en centralité et se faire ainsi plaisir à moindres frais. Les observateurs et analystes (dont je suis) qui ont vu se dessiner depuis des années une rupture démocratique par l’abandon de souveraineté ont d’ailleurs pu voir dans la crise actuelle la validation de leurs travaux sur le sujet. Non seulement c’est là une maigre consolation au regard du désastre sanitaire actuel, mais c’est aussi en grande partie une illusion : ce qui a rejailli à cette occasion, c’est le mot de souveraineté, pas l’idée et son pouvoir matriciel. Le détournement du terme reste entier. Ainsi, lorsque le mot souveraineté revient dans le débat public des bien-pensants et des belles personnes, comme aurait dit Henri Guillemin, dont Le Monde et Libération sont deux des principales officines, c’est uniquement après qu’Emmanuel Macron l’a prononcé le 31 mars dernier lors d’une visite dans une PME de masques, Kolmi-Hopen, dans la Sarthe. C’est là plus qu’un point de vigilance, un point d’alerte.

 

Il faut reconnaître à Emmanuel Macron le fait de, derrière les revirements de façade, garder un cap idéologique. Il s’est en effet très tôt saisi de cette question de la souveraineté pour la falsifier et la mettre au service de sa cause : sitôt après son élection, dans ce qui était présenté comme des discours marquants et structurants (notamment le discours de La Sorbonne le 26 septembre 2017), Emmanuel Macron avait théorisé le basculement vers une souveraineté européenne. J’avais au printemps 2018 analysé dans le détail tous ses discours sur le sujet et j’avais compilé ces analyses dans un livre qui garde à mon sens toute son actualité : « Alerte à la souveraineté européenne ! La chimère de Macron contre la souveraineté populaire ». Je pensais même que les élections européennes qui allaient suivre devaient servir à confronter ces deux conceptions de la souveraineté car elles définissent non seulement un antagonisme politique avec le macronisme, mais elles dessinent aussi deux visions politiques du monde. Notons que le sujet est à ce point électoral-ist-ement sensible que j’ai été publiquement traité de « nationaliste » pour cela. Bref, lorsque je dis que, malgré les évènements, Emmanuel Macron entend aller au bout de sa logique de transfert de souveraineté, qui est de fait une délégation de souveraineté vers l’imperium technocratique pour s’affranchir de la souveraineté populaire, c’est tout simplement parce qu’il continue de revendiquer cette souveraineté européenne : « Le jour d’après ne ressemblera pas au jour d’avant. Nous devons rebâtir notre souveraineté nationale et européenne » osait-il ainsi le 31 mars. Nul ne doit être dupe que cette adjonction de la souveraineté européenne derrière la souveraineté nationale est un assujettissement de la première à la seconde. Il ne peut exister de hiérarchie des souverainetés comme il existe une hiérarchie des normes car la souveraineté signifie (superanus en latin) « ce qui est au-dessus des autres dans son genre ».  Ou alors c’est que la souveraineté devient un objet administratif et se trouve donc détaché du corps politique à même de l’exercer. Bref que la souveraineté populaire en est évincée.

Macron a donc planté le décor et laisse désormais venir : « Nous devons repenser la mondialisation et repenser les termes de nos souverainetés » explicite-t-il ainsi dans le Financial Times. Et tous de venir à l’appel de Libération et du Monde pousser à la roue pour apporter de l’eau à son moulin : l’ancien patron d’Europe Ecologie-les Verts David Cormand considère ainsi «  Le problème ce n’est pas l’échelle choisie, mais l’absence de contrôle. Il peut y avoir une souveraineté supranationale, l’Europe par exemple, et des souverainetés locales.» Bref la subsidiarité ce qui est tout sauf de la souveraineté. Ou encore Raphaël Glucksmann qui, fidèle à la fragmentation libérale voulue par Bruxelles et imposée par François Hollande avec la loi NOTRe, considère qu’ « il faut délocaliser le pouvoir, la souveraineté peut se faire localement, ça peut être un nouveau pacte girondin ». Et jusqu’à certains au sein de LFI, pour qui je conserve une estime et une amitié fidèles, mais qui suggèrent dans Libération que « la souveraineté ne permet pas de se définir politiquement.» Ah bon ? Et qu’est ce qui permet de se définir politiquement en République sinon l’appartenance à un même corps politique constitué, ce qui est très exactement la définition de la Nation, cette entité au sein de laquelle depuis Rousseau on accepte de mettre en partage sa propre souveraineté individuelle pour la retrouver magnifiée dans le collectif ?

 

Macron a beau jeu avec ceux-là pour avancer en mode Pantzer. Le 23 avril, lors d’un sommet européen de la désunion, il en profitait pour reprendre son bâton de pèlerin de la souveraineté européenne : il faut «  aller plus loin, plus fort  » vers la souveraineté européenne, «  un concept que la France pousse depuis près de trois ans  ». Et de développer : «  Sur la souveraineté, en particulier économique, industrielle, stratégique, militaire, technologique, environnementale, les choses sont en train d’avancer fortement et, là-dessus, l’Europe est au rendez-vous de l’Histoire  ». Dans le même ordre d’idées, il disait déjà en 2017 : « La souveraineté est désormais de fait au niveau européen, dans les domaines de l’énergie, du numérique, de la défense et de la sécurité. La souveraineté, ce n’est pas au niveau national ». L’UE doit donc devenir comme Macron se plaisait à le dire en contradiction avec toute notre histoire même,  une « Europe puissance », entendre être une entité à même de s’insérer à corps, ou plutôt à peuple perdu, dans la mondialisation.

Le retour de la souveraineté sur le devant de la scène n’est donc pas une réhabilitation par l’histoire gagnée d’avance. C’est d’abord un piège tendu par ceux qui vont user de la crise actuelle pour tenter d’aller plus loin et d’imposer à cette occasion la dévolution ultime dont ils rêvent, celle qui est sans retour en arrière possible : le basculement vers une souveraineté européenne qui, pour s’affranchir de la souveraineté populaire, se transporte hors du cadre national vers un espace sans peuple et où la technocratie oligarchique règne en maître. Il convient donc, face à ceux-là, de mener le combat politique sans se contenter d’ânonner le terme ni de le fétichiser. Une définition maximaliste de la souveraineté peut faire plaisir mais elle n’est pas opérante à l’heure de la confrontation politique face à ceux qui veulent, en employant le terme, en réalité s’en défaire. Il convient au contraire d’identifier, au regard de la période, quels sont les dimensions de la souveraineté qui apparaissent chaque jour un peu plus comme une nécessité.

 

La première est l’attachement indissoluble, pour nous autres républicains, de la souveraineté à la souveraineté populaire. La démocratie minoritaire qui régit depuis le milieu de la décennie nos régimes politiques correspond à une captation par quelques uns de la décision publique, laquelle dès lors ne correspond plus à la volonté générale émanant du peuple mais à un intérêt particulier forgé dans un cénacle non représentatif de la société. C’est la disjonction entre la volonté générale et l’intérêt général. C’est elle qui a conduit à toutes les décisions absurdes, en amont de la crise du coronavirus, des destructions de stocks de masques à la désindustrialisation qui empêche même d’avoir les réactifs nécessaires pour faire des tests en passant par l’abandon des entreprises à mêmes de fournir des respirateurs, qui ont mis nos pays à genoux et incapables de répondre à l’urgence.

La seconde est l’effectivité de la décision publique : que les choix du peuple souverains ne puissent pas être corsetés ou même effacés par une entité décrétée supérieure : de ce point de vue, c’est l’indépendance stratégique et nationale qui est en jeu. Une fois que les gens ont décidé ce qui est bien pour eux et ce qui est bien pour tous, il faut que la décision s’applique. Elle ne peut pas être soumise au carcan de traités ou d’une concurrence libre et non faussée encore érigée en principe intangible de la commission européenne quand lundi 20 mars la commissaire Margrethe Vestager mettait en garde contre « des recapitalisations, et sur les comportements à avoir pour les entreprises, car il y a un risque de long terme très important en distorsions de concurrence ». L’indépendance stratégique vise à permettre au peuple de disposer autant que de besoin des outils permettant de mettre en œuvre le modèle de société sur lequel il s’est accordé.

 

Souveraineté populaire et indépendance stratégique sont les clés de voûte pour rendre le peuple acteur effectif d’une prise de décision qui pourra s’opérer. Ce que l’article 3 de la constitution résume très bien : « La souveraineté nationale appartient au peuple qui l’exerce par ses représentants ou par le biais du référendum ». Allez, encore un effort et ajoutons-y le RIC. Et notons qu’elles s’opposent en tous points à la fuite en avant d’Emmanuel Macron vers la souveraineté européenne. Derrière les mots se cache en réalité la confrontation décisive : la réalisation de l’objectif ultime du monde d’avant et qui a vocation à empêcher tout retour en arrière possible, ou le grand retour du peuple sur le devant de la scène pour se gouverner par lui-même.

 

François COCQ  24 / 04 / 2020

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