La relance du combat des retraites par le Président Macron

L’AGAUREPS-Prométhée exprime son indignation à la suite des récents propos du Président de la République Emmanuel Macon concernant les retraites.

La réforme des retraites, pourtant très largement rejetée par l’immense majorité de la  population, n’est visiblement pas abandonnée. Sous couvert d’apaisement, elle avait été mise de côté au début de la crise sanitaire du Covid-19. C’était donc un vulgaire stratagème à l’exclusion de toute sincérité afin de faire baisser une tension devenue insupportable pour un pouvoir affecté par un puissant discrédit.

C’est ainsi que, dans un entretien accordé à la presse quotidienne régionale, Emmanuel Macron indique vouloir poursuivre cette réforme des retraites. Il pousse la provocation à affirmer que le projet de système dit universel par points est le plus juste et confirme que la réforme se fera dans le cadre des équilibres financiers imposés par les politiques d’austérité. Il ne renonce à aucune des dispositions porteuses de régression sociale : l’âge-pivot, le nombre d’annuités de cotisation, le régime par points etc.

 

L’AGAUREPS-Prométhée rappelle sa revendication d’un référendum sur la question des retraites afin de redonner au peuple toute sa souveraineté. Elle réaffirme son exigence d’un retour du droit à la retraite à 60 ans à taux plein pour toutes et tous.

La pétition allant dans ce sens que l’AGAUREPS-Prométhée avait lancée dans le cadre de ses Assises itinérantes de la Table renversée peut toujours être signée sur internet à l’adresse suivante :

https://www.change.org/p/emmanuel-macron-p%C3%A9tition-pour-une-retraite-%C3%A0-taux-plein-%C3%A0-60-ans?fbclid=IwAR1GFK4Iu6p8-eRKqYGFCbeYDvBo7pDeVegZnuJUN1viVZLVSG7W-Cspqlw

Francis DASPE, Secrétaire général de l’AGAUREPS-Prométhée  

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LETTRE DU MOIS DE L’AGAUREPS-PROMÉTHÉE N° 145 JUIN 2020

N° 145 – Juin 2020

L’AGAUREPS-Prométhée (Association pour la Gauche Républicaine et Sociale – Prométhée) met en place une Lettre mensuelle destinée à diffuser l’information auprès d’un plus large public.

Sommaire du numéro 145 : Spécial « Ecole et crise sanitaire »

  • Editorial de Francis DASPE : « Le sketch du déconfinement à l’école» page 2
  • Note de François COCQ: « Décontaminer l’école » page 3
  • Tribune de Francis DASPE: Blanquer ou l’effet d’aubaine du vieux monde page 6
  • Tribune de Francis DASPE: « Coronavirus : comment l’école est devenue l’instrument du Medef » page 9
  • Analyse de Jean-Louis BOTHUREL: « Après (,) la science » page 11
  • Une fiche d’adhésion (facultative mais conseillée…) pour 2020 page 14

 

 

Le sketch du déconfinement à l’école

 

 

Cette Lettre du mois de l’AGAUREPS-Prométhée est un numéro spécial consacré à l’école. Plusieurs articles abordent différents aspects des choses scolaires en lien avec l’impact de la crise sanitaire du Covid-19. L’école a bien été au cœur de la crise sanitaire, des conditions et des enjeux tant du confinement que du déconfinement.

Elle a surtout symbolisé les errements de la gestion du gouvernement, mettant en relief les absurdités proférées avec une régularité déconcertante et les contradictions exprimées avec un culot sidérant. Et de surcroît une méconnaissance crasse des réalités vécues au quotidien, comme en témoigne l’injonction adressée aux enseignants par la porte-parole du gouvernement Sibeth Ndiaye de se mobiliser pour la cueillette des fraises…

Le ministre Jean-Michel Blanquer a dû à cet égard avaler force couleuvres tant ses déclarations martiales furent constamment invalidées par d’autres prises de position, de ses supérieurs comme de ses collègues. Il faut avouer qu’il ne s’en est cependant guère formalisé : il a répercuté, sans aucune gêne, ces injonctions paradoxales sur les personnels, quels que soient les échelons hiérarchiques, académiques comme au niveau des établissements. Une parfaite application du double principe de gestion managériale et d’autonomie locale, qui en réalité correspond à une politique permanente de la défausse.

Le déconfinement, absolument nécessaire dans ce contexte de peurs irrationnelles alimentées sciemment par un pouvoir dans le seul but de masquer ses propres insuffisances et turpitudes (elles furent abondantes et renouvelées…), ne peut pas commencer par l’école. Les salles de classe et les établissements scolaires sont de potentiels clusters à épidémies. Le déconfinement doit débuter inévitablement par la vie sociale. La Macronie s’y est refusée, sans doute pour maintenir nos concitoyens dans un état de tension peu propice à l’expression des mécontentements et des colères tant redoutés par un pouvoir aux abois.

Les titres des textes constituant cette Lettre du mois prennent bien la mesure de la réalité. L’école de la République doit être décontaminée en urgence de tout ce qui conduit à son abaissement et à sa corruption, que la crise a révélé encore davantage. Elle est devenue de manière éclatante l’instrument du Medef. Cette majorité tente de profiter de l’effet d’aubaine ainsi suscité pour poursuivre sa sinistre besogne de démantèlement. La subtilité de la virgule mise ou pas entre parenthèse dans le dernier texte signale l’enjeu primordial de la fonction à accorder à la science et à la raison (en somme à l’intérêt général) dans le monde d’après, formule désormais tellement galvaudée et instrumentalisée.

Le déconfinement à l’école tourne en définitive au sketch de fort mauvais goût. Peu d’élèves présents, des protocoles absurdes autant kafkaïens qu’anxiogènes destinés à se prémunir de je ne sais quoi et à se donner je ne sais quelle bonne conscience, des consignes indiquant de ne pas faire cours ou avec des contenus vidés de leur substance, des conditions matérielles et physiques pour les élèves encore plus rigoureuses que le confinement, voilà la réalité de l’école post-confinement. Une parfaite illustration de l’école ravalée au rang de garderie, totalement déconnectée des objectifs de pédagogie, clairement soumise à des intérêts particuliers privés, sonnants et trébuchants. Plus que jamais, un vrai sketch…

Francis DASPE  02 / 06 / 2020

 

 

Décontaminer l’école  

François COCQ est essayiste politique, co-auteur de « Retraites, impasses et perspectives, Vers le mouvement populaire ».

Macron et son ministre Blanquer peuvent bien prêcher l’usage des gestes barrières, ils sont de ceux qui dans les faits cherchent à abattre des digues. De manière cynique, ils instrumentalisent la crise du coronavirus pour réduire l’école à sa visée utilitariste et réaliser les vieilles lunes libérales en matière d’éducation. Jusqu’à réduire élèves et enseignants au rang de dommages collatéraux d’une guerre que Macron entend de plus en plus livrer au nom du grand capital.

 

L’école abandonnée : Nonobstant le saccage préalable qui, comme à l’hôpital, a déstructuré en profondeur l’institution scolaire ces dernières années, il faut se souvenir que l’école n’a dans les faits pas été préservée en amont du confinement. Celui-ci, annoncé pour tout le pays le 16 mars au soir, après que les lieux de vie ont été fermés l’avant-veille à minuit, n’a pris effet dans les établissements scolaires qu’à compter du 16 mars au matin. Auparavant, alors que les établissements scolaires étaient fermés dans toute l’Italie à partir du 4 mars, le gouvernement français permettait lui, après une « quatorzaine » de 72 heures, aux 2000 élèves ayant récemment voyagé en Lombardie de réintégrer leurs classes ! Il convient de ne pas oublier que le premier mort sur notre territoire du Covid-19 était enseignant.

Pendant ce temps, pour toute protection, le ministre de l’éducation invoquait comme une prière les « gestes barrières », sans pour autant mettre à la disposition des établissements scolaires le gel hydro-alcoolique ou le savon nécessaire, ni même envisager des aménagements pédagogiques pour permettre la distanciation sociale. L’école était laissée à l’abandon dans un tumulte communicationnel qui rabâchait en boucle « continuité pédagogique, continuité pédagogique » comme si c’était là un vaccin contre la maladie.

 

L’Ecole de la catastrophe : Au nom de la ladite continuité pédagogique, tout un arsenal était d’un coup d’un seul proposé pour faire face à la fermeture des établissements scolaires : cours à distance en visioconférence, suivi d’élèves pendant les vacances, bac et brevet en contrôle continu… Il faut dire quel les mesures étaient depuis longtemps dans les cartons et les libéraux de droite comme de gauche s’escrimaient depuis des années à les en sortir. Ainsi en est-il de l’école à distance. Avec mon ami Francis Daspe, je rappelais  dans le livre « L’Ecole du peuple. Pour l’égalité et l’émancipation » sorti en 2012 comment l’enseignement à distance est promu depuis une trentaine d’années par les libéraux comme un produit de substitution rentable à l’école publique.

Il est important de noter que l’école libérale est de fait une école de la catastrophe. J’entends par là que l’école telle que préconisée par les libéraux pour le quotidien est de fait celle qui trouve son adaptation quand tout va mal. Elle est une école de l’urgence et au rabais, une école rabougrie. D’où est-ce que je parle ? De la place de celui qui a toujours combattu ces mesures mais qui, au regard des circonstances exceptionnelles et des élèves qui sont les siens (pour leur très grande majorité issus de grands ensembles de logements dans des quartiers « politique de la ville »), a accepté d’investir dès le premier jour les cours à distance et même les points d’étape avec les élèves pendant les vacances pour ne pas les abandonner à leur confinement. Je peux donc en tirer un premier bilan d’expérience.

 

L’Ecole des inégalités : Je concède que dans ces conditions, certaines de ces mesures ont pu trouver en la période quelque utilité notamment pour conserver avec certains élèves un lien social. Mais au-delà, l’apprentissage à distance est un pis-aller. Il laisse sur le bord du chemin à la fois les élèves qui étaient déjà en rupture de ban, mais aussi toutes celles et tous ceux qui n’ont pas accès aux ressources numériques (ou qui y ont accès dans des conditions qui ne permettent pas le travail, que ce soit en termes de connexion ou d’isolement). Et cela fait beaucoup plus de monde que ce que l’on pourrait croire ! Par ailleurs, le suivi se dissout au fur et à mesure que le temps passe. L’attrait de la nouveauté ne résiste pas à l’inertie. Enfin, bien évidemment, la qualité pédagogique de ce qui est proposé, de même que le lien entre l’enseignant et l’élève, sont  infiniment en retrait par rapport à un rapport présentiel.

De même, les « points de contact » pendant les vacances avec les élèves (que là encore j’ai accepté de mettre en œuvre vu les circonstances malgré mes désaccords de principe) ne correspondent pas à une demande de leur part et ont été assez vite déserté. Quant aux évaluations en contrôle continu en lieu et place d’examen final, tout le monde voit bien en quoi elles sont un biais qui derrière laisse libre cours à la sélection sur critères que ce soit pour le lycée ou le supérieur (qu’on se souvienne que le Conseil d’Etat vient de demander à chaque établissement de préciser les critères de sélection sur Parcoursup pour faire face à cette opacité et donc à cet arbitraire).

L’école libérale fait la démonstration, à son corps défendant, que non contente d’être une école de la catastrophe, elle est aussi une école qui génère des inégalités. Je dis bien génère des inégalités. Car si l’on peut faire le procès à l’école de la République d’être insuffisante dans sa capacité à résorber les inégalités (l’école est dans la société, pas en extériorité de celle-ci et les enfants viennent à l’école avec ce qu’ils sont et l’environnement socio-éducatif qui les accompagne), on note que l’école libérale elle les produit et les accentue.

 

Ecole instrumentalisée : Mais une fois encore, Emmanuel Macron, n’assumant pas son parti-pris idéologique, va se servir du constat inexorable de l’explosion des inégalités en période de confinement pour s’asseoir sur les considérations au nom de la reprise de l’activité économique : « A partir du 11 mai, nous rouvrirons progressivement les crèches, les écoles, les collèges et les lycées. C’est pour moi une priorité car la situation actuelle creuse des inégalités » déclarait-il ainsi dans son discours du 13 avril.

Les inégalités servent ici de prétexte comme on peut s’en rendre compte quelques secondes plus tard : « Le 11 mai, il s’agira aussi de permettre au plus grand nombre de retourner travailler », lâche alors le président. Un conseiller du gouvernement cité par le Parisien va même plus loin pour justifier de la réouverture des écoles le 11 mai : « Il fallait rassurer les marchés aussi ». L’école de la catastrophe étant on l’a vu une école utilitariste, elle est donc en ces circonstances d’autant plus disponible selon les libéraux pour devenir la garderie du Medef par delà les considérations sanitaires.

 

Décontaminer l’école : Avant de reprendre, il faudra absolument décontaminer l’Ecole. En commençant sans doute par les ministères et les palais. L’école comme l’hôpital a été la grande fracassée de ces dernières années sur l’autel du libéralisme économique. L’hôpital a pendant la crise été livré à lui-même et les soignants ont su y faire face avec honneur malgré les décideurs. L’école a pareillement été abandonnée en début de crise et élèves et personnels sont aujourd’hui menacés de redevenir un incubateur à virus pour permettre la relance économique.

Une communauté d’intérêt avec les soignants, mais aussi les parents et finalement la société toute entière, se dessine pour refuser les injonctions du monde du profit, de l’atomisation individualiste et de la mondialisation qui vient de nous conduire au bord du précipice. A l’Ecole comme ailleurs, rien ne pourra reprendre comme avant : les responsables de la débâcle devront assumer leurs erreurs et plus encore leurs manipulations ; et l’Ecole de la République, dans ses objectifs et ses pratiques, devra elle aussi se mettre au service d’une politique d’intérêt général en substituant à la concurrence entre établissements, enseignants, élèves et familles, l’utilité sociale et la citoyenneté comme ferments d’un projet de société émancipateur.

 

François COCQ 16 / 04 / 2020

 

 

 

 

 

 

 

 

Blanquer ou l’effet d’aubaine du vieux monde

Tribune parue sur le site de Politis le 21 avril 2020.

Francis DASPE est président de la Commission nationale Education du Parti de Gauche. Co-auteur de deux livres sur l’éducation, « L’école du peuple. Pour l’égalité et l’émancipation » (éditions Bruno Leprince, 2012) et « Manifeste pour l’école de la 6° République » (éditions du Croquant, 2016).

 

Si nous nous doutions dès le début que le « monde d’après » esquissé par le Président Macron serait une simple resucée de son « monde d’avant » en totale faillite, il n’y a désormais pas l’ombre d’un doute quant à l’éducation : le ministre Blanquer s’échine avec constance à préparer une école avec les vieilles recettes qui ont puissamment déstabilisé notre système éducatif depuis plusieurs décennies. La crise sanitaire du Covid-19 n’est pas le motif ou même le prétexte d’un quelconque commencement de remise en cause, quand bien même il serait simulé. Elle sert au contraire d’occasion inespérée pour aller encore plus loin dans l’entreprise de destruction. Un véritable effet aubaine joue à plein pour le ministre, maître-ès instrumentalisation. L’annonce de la réouverture des établissements scolaires pour le 11 mai en offre une illustration éclairante : aucune préoccupation pédagogique, aucune garantie sanitaire non plus, primat des intérêts économiques y assujettissant l’école, cynisme décomplexé en osant avancer des objectifs en matière de lutte contre les inégalités sociales. Voilà un parfait succédané de l’idéologie et de la gestion scolaires de la Macronie !

 

Au moins, Jean-Michel Blanquer ne s’embarrasse pas de faux-semblants. Il met sans complexe à profit la situation, faisant l’exact contraire pour l’éducation de ce que le président de la République s’est donné la peine de donner à voir, ne serait-ce que de manière purement politicienne et profondément insincère. Il a affecté, afin de redorer un tant soit peu son blason, vouloir favoriser la solidarité, le collectif et l’humain, au point d’indiquer son intention de mettre certains services publics hors de la loi du marché. On est bien loin du discours du candidat de 2017 qui incarnait la jeunesse disruptive, même s’il restait le rempart du vieux monde de l’oligarchie.

Pour sa part, le ministre Blanquer recycle les vieilles lunes et autres fadaises des quinquennats précédents. De celui de Nicolas Sarkozy, il intensifie les dérives managériales, libérales et marchandes. De celui de François Hollande, il prolonge la pente de la territorialisation pour mieux en disloquer le caractère national. Il faut rappeler que le ministre ne part pas de rien et ne vient pas de nulle part. Sous le quinquennat d’airain de Nicolas Sarkozy, il occupait une fonction éminente auprès du ministre Chatel, celle de directeur général de l’enseignement scolaire (DGESCO).

 

Le choix de la continuité pédagogique par le recours au télétravail offre des possibilités particulièrement étendues pour la remise en cause des statuts des personnels. Il ouvre la voie à l’intensification du travail des personnels, par le biais notamment du non respect du droit à la déconnexion et de l’empiètement des impératifs professionnels sur la vie privée. D’autres dérives, déjà prégnantes et alarmantes, peuvent être de la sorte démultipliées. Il en va ainsi de l’aggravation des inégalités sociales, car c’est institutionnaliser les inégalités du dehors au sein même de l’acte de transmission et de réception des savoirs. Rien ne vaut l’irremplaçable relation pédagogique en présentiel. L’école 2.0 ne remplacera jamais le professeur. Il s’agit également d’une brèche supplémentaire pour l’approfondissement de la marchandisation : l’enseignement à distance en fut le cheval de Troie dès les années 1990. Le tout couronné par la multiplication d’injonctions paradoxales et d’une tendance délétère à la culpabilisation, sans même parler des âneries de la porte-parole du gouvernement Sibeth Ndiaye, prise une fois de plus en flagrant délit de totale déconnexion avec les réalités vécues au quotidien.

 

La si contestée réforme du bac en contrôle continu a été de facto entérinée à la hussarde ; elle sera mise en pratique de manière anticipée. Ce que la contestation et la résistance avaient empêché de passer comme une lettre à la poste, la crise du coronavirus a permis de l’acter définitivement. En fin de compte, le bac sera délivré en contrôle continu avec un an d’avance ! Restent les épreuves communes de contrôle commun (E3C) qui continueront à être des motifs de conflit permanent en classes de première et de terminale.  C’est la consécration d’une rupture de l’égalité territoriale républicaine pour l’obtention du diplôme du baccalauréat, prolongeant les mêmes travers quant à l’affectation dans l’enseignement supérieur avec la mise en place antérieure de Parcoursup. La balkanisation du système éducatif est plus que jamais en marche, avec un « adéquationnisme » livrant toujours davantage l’école aux intérêts et aux desiderata des entreprises. Il est vrai que le Medef dispose du pouvoir insoupçonné de décider de la date de réouverture des établissements scolaires…

 

L’école est pleinement dépendante du projet de société global. Avec la Macronie, cette assertion prend toute sa signification. Il est aisé de percevoir la volonté des promoteurs de la « start up nation » d’en appliquer ses principes à l’école. Les tenants de la « mondialisation heureuse » au moment de l’émergence de la « nouvelle économie » rêvaient d’entreprises sans usines, avec ses cortèges de délocalisations, d’externalisations et de dématérialisations diverses. De manière identique, les libéraux qui inspirent le pouvoir macronien projettent une école sans classes et une école sans élèves, remplacés par un vaste marché aux allures grand bazar et une multitude de consommateurs d’innombrables produits culturels. Voilà une vision disruptive d’une « école start up » qui satisferait sans aucun doute les appétits mercantiles de l’oligarchie. Elle s’inscrit en tout cas dans la logique de la stratégie de Lisbonne initiée par l’Union européenne à partir de 2000. Elle visait à l’instauration de « l’économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique du monde », annoncée et prolongée tout à la fois dans l’enseignement supérieur par le processus de Bologne. Le jargon technocratique utilisé doit être traduit de manière simple : l’ambition était (et reste) de faire du secteur éducatif un gisement juteux de profits sans limites pour les entreprises privées. Ceci au nom des principes maintes fois rabâchés de responsabilité individuelle des familles ravalées au rang de clientes et d’investissement éducatif à effectuer en conséquence de manière se voulant rationnelle en vertu d’une présumée concurrence libre et non faussée.

 

Jean-Michel Blanquer se trouve bien en phase avec le projet de société de l’oligarchie. Son action vise à satisfaire au mieux des intérêts sonnants et trébuchants. Il n’existe pas le moindre décalage avec les visées de son maître. Surfant sur l’inespéré effet d’aubaine, c’est une conception marchande et managériale de l’école de la République qui cherche à s’imposer. Et donc plus largement une reconfiguration de la République qui dans ce cas ne serait plus l’incarnation de la res publica.

L’urgence est véritablement triple, tout à rebours du vieux monde finissant : définir un autre projet de société, refonder une autre République, instituer une autre école de la République…

Francis DASPE  21 / 04 / 2020

 

 

 

 

Coronavirus : comment l’école est devenue

l’instrument du Medef  

Tribune parue sur le site du HuffPost le 24 / 04 / 2020

Francis DASPE est président de la Commission nationale Education du Parti de Gauche. Co-auteur de deux livres sur l’éducation, « L’école du peuple. Pour l’égalité et l’émancipation » (éditions Bruno Leprince, 2012) et « Manifeste pour l’école de la 6° République » (éditions du Croquant, 2016).

 

Le paradigme sur lequel nous avions à la fois tracé les contours et nourri le contenu de l’école du peuple procédait d’une révolution copernicienne véritablement assumée. A rebours de l’idée paresseuse affirmant que le projet pour l’école se trouverait au cœur du projet de société, et qu’au final c’est le premier qui déterminerait et impulserait le second, nous opérions à un retournement des perspectives. Nous considérions qu’il fallait, en premier lieu, disposer d’un projet de société ; c’est dans le cadre de la réalisation de celui-ci que les mesures programmatiques pour l’école devraient ensuite s’inscrire.

L’inverse, qui a jusqu’alors prévalu, relève d’une imposture notoire. Car c’est accréditer l’idée que l’école pourrait (et devrait) résoudre tous les maux de la société. En somme, qu’elle pourrait tout ou presque. Cette inversion des perspectives est mortifère : elle fait reposer sur l’école trop d’attentes, nécessairement déçues, d’autant plus que le projet de société est intrinsèquement nocif ou inadapté aux enjeux. L’école n’est pas la cause des dysfonctionnements de la société ; ce n’est pas non plus l’antidote magique. Ce stratagème a servi de paravent commode à tous les renoncements et à toutes les insuffisances politiques. Haro sur l’école, disait-on ou faisait-on dire, pour mieux s’exonérer de ses propres incapacités et faire oublier son inaction.

Il n’est pas non plus question de nier ou de minimiser la contribution essentielle tenue par l’école à la réalisation d’un projet de société. A condition bien sûr que les principes de ce dernier visent résolument à l’accomplissement de l’intérêt général. La recherche conjointe de l’égalité (réelle) et de l’émancipation (tant collective qu’individuelle) en constitue une garantie, permettant les conditions de l’institution de l’école de la 6° République.

 

La gestion de la crise sanitaire du Covid-19 offre une illustration édifiante de cette démonstration. L’école de la République subit la déstabilisation des effets du projet de société macronien. Les incohérences des décisions et des orientations résultent plus de l’effet de système que de l’incapacité et de l’amateurisme des responsables politiques (encore qu’il ne faille pas les sous-estimer de trop…).

Il en va ainsi de l’intention de rouvrir les établissements scolaires à partir du 11 mai. Elle ne repose sur aucune garantie en matière sanitaire, à la fois pour les élèves ou les personnels, donc par voie de conséquence pour l’ensemble du corps social ; elle n’est pareillement dictée par aucune considération pédagogique, en dépit des vaticinations relatives à la prétendue lutte contre les inégalités sociales. La préoccupation est d’ordre économique, voire plus crûment idéologique : il s’agit de remettre à disposition du Medef une main d’œuvre devenue improductive en raison du confinement. Le projet de société de la Macronie assujettit l’école aux desiderata du patronat et offre la vision dégradée d’une « école garderie ».

Ces dérives sont confirmées par l’annonce du caractère non obligatoire du retour dans les classes après le 11 mai. En filigrane se confirme la nature du projet de société peu compatible avec les principes d’égalité et d’émancipation. Qui se trouvera contraint d’envoyer ses enfants à l’école ? Les parents qui ne pourront pas les garder à la maison ou trouver un moyen de garde, payant ou pas. C’est-à-dire le plus souvent les familles les plus modestes qui ne disposent pas chez elles des conditions appropriées pour vivre dans la sérénité un confinement apaisé ou qui ne pourront pas résister aux pressions financières ou managériales. Et devront donc se résoudre à retourner au travail. Elles garderont en tête que le trajet pour se rendre à l’école et les locaux scolaires restent de potentiels clusters pour le virus. Encore une fois la Macronie ne peut s’empêcher de catégoriser, d’opposer, de diviser, de hiérarchiser les françaises et les français. Décidément, l’horizon imposé aux premiers de corvée n’est pas aussi radieux que celui promis aux premiers de cordée !

 

L’école de la République est davantage victime du projet de société de l’actuelle majorité (qui, précisons-le, est le même que celui des précédentes majorités) que de la crise sanitaire en soi. Elle ne peut pas tout, et surtout pas pallier les insuffisances de la volonté politique. Ce contresens déplorable, aggravé par les politiques d’austérité appliqué à l’égal des saignées de Diafoirus, a contribué à la transformer en bouc-émissaire commode. L’affectation dans ces conditions pour le moins hasardeuses des enseignants en première ligne face aux risques sanitaires montre le niveau d’instrumentalisation de l’école de la République. Peut-être pousseront-ils le cynisme à préconiser d’ici quelques semaines des applaudissements pour rendre hommage au sens du sacrifice de l’ensemble des personnels de l’éducation nationale ? Après tout, n’ont-ils pas sapé de manière identique l’Hôpital et le système de santé au nom du même projet de société ? Ce projet de société constitue bien une des bases fondamentales du « monde d’avant ». Il devra être absolument banni du « monde d’après ». Pour une urgente respiration et une indispensable reconstruction de l’Ecole comme de l’Hôpital. De la République en somme…

Francis DASPE  24 / 04 / 2020

 

 

 

Après (,) la science  

 

La crise pandémique du Covid19 a attiré l’attention d’une large partie de l’opinion publique sur la nécessité d’une recherche scientifique à même de travailler sur le long terme et libre de toute influence gestionnaire, bureaucratique et capitalistique. Le virologue Bruno Canard, spécialiste des coronavirus, a très tôt expliqué comment la recherche sur ces virus a été sous-financée et entravée ces dernières années en France et au-delà, le sujet étant jugé peu porteur par des bureaucrates de la recherche médicale persuadés que les coronavirus n’étaient que des « grippettes ».

Le financement de la recherche par appels à projets plus ou moins sensationnalistes, financés à très court terme et reposant sur l’exploitation des précaires, est devenu la norme dans les pays de l’OCDE depuis plus de vingt ans et a contribué de façon décisive à notre vulnérabilité, dans l’indifférence générale. L’hégémonie idéologique de l’ordolibéralisme a conduit à ce que la société française accepte de se faire dépouiller de son système hospitalier public sans se révolter. De même, la religion de l’innovation et la complaisance pour la figure du grrrrand scientifique premier de cordée de la recherche, qui ont une longue histoire en France, ont été exploitées sans vergogne au service d’une conception de la recherche affairiste, autoritaire, court-termiste et messianique.

Le gouvernement n’en est certes pas encore à appeler les Français à applaudir les scientifiques aux fenêtres, mais dans l’intervalle, on ne compte plus les éloges de la science de long terme par ceux-là même qu’il faut bien appeler les fossoyeurs de la recherche, les liquidateurs de l’université comme lieu de formation d’une culture scientifique démocratique de masse, les responsables du sacrifice de toute une génération de chercheurs (bientôt suivie d’une autre). On pourrait donc, à première vue, nourrir quelques espoirs pour « l’après » : après, la science !

 

Mais il n’en est rien. Bien au contraire : si le président s’est engagée sur une fameuse « pause » des réformes, pause de toute façon assez théorique, force est de constater que les autorités de tutelle de l’université et de la recherche ne font même pas semblant de vouloir la respecter et ont d’ores et déjà publié plusieurs textes non-urgents, et confirmé qu’elles entendaient continuer à avancer sur le dossier de la Loi de Programmation Pluriannuelle pour la Recherche (LPPR), contre laquelle les universités et les labos se sont mobilisés pendant plusieurs mois comme ils ne l’avaient pas fait depuis plus de dix ans, et dont l’adoption scellerait la bascule quasi-irréversible vers une version radicale du même système de pilotage de la science qui nous a rendus impuissants face au virus. Pendant ce temps, le rôle de la science dans la lutte contre le virus était réduit dans les médias à une guerre picrocholine entre les représentants de deux bureaucraties de la recherche biomédicale qui, derrière leur opposition pour le pouvoir et l’argent, ont inlassablement promu la destruction des cadres scientifiques coopératifs, démocratiques, indépendants et de long terme.

D’un côté, nous trouvons la direction de l’Inserm, défendant une bureaucratie scientifique nationale, centraliste et liée à la grande industrie (dans la plus pure tradition de la technocratie française). De l’autre, le grand public a pu faire la connaissance du champion du mandarinat hospitalo-universitaire, défendant des petits royaumes en concurrence sauvage les uns avec les autres, organisés autour de stars internationales « excellentes » régnant en maître sur des armées de précaires harcelés, mal payés, non-reconnus, grâce aux subsides de barons politiques et économiques locaux et refusant toute coopération scientifique harmonieuse entre pôles concurrents. Rappelons que les deux camps défendaient conjointement et bruyamment la théorie de la « grippette » jusqu’à début mars et auraient donc gagné le droit de se taire au vu du nombre de morts…

Le flou règne encore à la fois sur l’efficacité réelle ou supposée de l’hydroxychloroquine et sur la maîtrise de ses effets secondaires, si bien qu’il apparaît qu’aucun des deux camps en présence ne pouvait se prévaloir d’incarner une démarche scientifique responsable et que l’affaire qui a passionné la France pendant un peu plus de deux semaines n’était qu’un exemple caricatural de la politique de l’effet de manche à laquelle se résume de plus en plus la recherche désespérée des fonds nécessaires pour faire tourner les usines à précaires sur lesquelles s’appuient ces managers tyranniques qui portent une blouse blanche mais ne cherchent plus depuis longtemps.

 

Il est symptomatique de voir que pendant que les mandarins gavés de projets européens se gobergeaient de conseils scientifiques en plateau TV, la souche du virus était isolée par trois chercheuses précaires italiennes touchant chacune l’équivalent du SMIC. Qu’on me permette de les nommer ici : elles s’appellent Annalisa Bergna, Arianna Gabrieli et Alessia Lai. Si la science est incarnée par quelqu’un dans cette pandémie, c’est bien par elles et non par les jumeaux ennemis promoteurs de la concurrence scientifique libre et non-faussée. Jumeaux, car le pseudo-rationalisme technocratique et niais aveugle aux conflits d’intérêt, d’une part, et le relativisme testostéroné du vieux mandarin en roue libre, d’autre part, ne sont que les deux faces d’une même médaille, celle du refus de toute pratique collégiale et démocratique de la science.

Cette incurie scientifique des deux parties en présence est finalement assez bien illustrée par le débat caricatural sur les protocoles de contrôle et autres groupes témoins, présentés de part et d’autre comme « la méthode », que l’on soit « pour » ou « contre ». Ce n’est pas le lieu d’entrer dans un débat épistémologique, mais on se permettra de signaler que ces termes sont dépassés depuis plusieurs décennies et qu’il existe d’autres possibilités, notamment statistiques, de tester l’efficacité d’un traitement, à condition il est vrai d’atteindre une certaine masse critique de l’échantillon et, pour cela, de partager les connaissances et d’appliquer les mêmes protocoles, c’est-à-dire de mettre la course aux financements et au prestige de côté pour coopérer.

En un mot : à condition de faire de la science et pas de la politique. C’était visiblement trop en demander. Les conséquences se mesureront au nombre de morts. Mais seront-elles tirées pour autant ? Rien ne permet de le penser, puisque l’on semble se diriger au contraire vers une intensification de la course à la concurrence et du messianisme de la « trouvaille » par les « grands scientifiques » qui « sauvent des vies ». La science de « l’après » s’annonce alors comme une « après-science », voire comme un « après la science ».

 

Mais est-ce si grave ? Après tout, comme le fait remarquer le physicien Jean-Marc Levy-Leblond, la Rome antique est là pour nous montrer qu’une société peut faire le choix de vivre sans science du moment qu’elle conserve une ingénierie… Simplement, le prix se paiera à la prochaine épidémie, à la prochaine catastrophe écologique ou au prochain choc social auquel on aurait voulu, rétrospectivement, que la science nous prépare à faire face.

Alors que faire ? Partir du sort des précaires qui travaillent sur les paillasses des laboratoires, qui font tourner toutes les institutions de recherche et qui nous renvoient à ce qui est devenu la réalité du métier de savant. Derrière les effets de manche des managers, eux nous montrent le problème, mais aussi la solution : d’une part, des emplois pérennes et des financements récurrents, qui sont les garanties pratiques de l’indépendance de la recherche ; d’autre part, une rupture des pratiques et la réinstauration d’un cadre scientifique coopératif, partageux, internationaliste et égalitaire. Il faut rappeler, sans trêve ni repos, qu’il n’y a pas d’autre science que celle-là.

Refuser que « l’après » de la science soit construit par ses fossoyeurs, y compris ceux de l’intérieur. Cela signifie deux choses : premièrement, la nécessité pour les scientifiques de s’organiser et de rompre avec les consignes desdits fossoyeurs pour se réapproprier leur métier ; en particulier, les scientifiques bénéficiant d’un statut protecteur doivent faire jouer cette protection pour prendre position publiquement tout en plaçant le sort des chercheurs contractuels au centre de leurs revendications. Mais deuxièmement, cela signifie qu’il faut sortir des laboratoires et des campus et entreprendre un travail de démocratie scientifique qui imposera aussi, pour les chercheurs, de se démarquer des espérances et des attentes placées sur une science mythifiée et qui ce faisant cesse d’être scientifique. La déférence pour les chercheurs peut être flatteuse, mais elle est dangereuse et elle a contribué à mettre la pratique scientifique au bord de la disparition.

 

Refonder la science, c’est la refonder dans la cité, en lien avec les associations, l’enseignement secondaire, le salariat. C’est aussi réinvestir l’université, pour en faire le contraire de l’usine à diplômes concurrentiels et à « crédits d’enseignement » que le gouvernement défend dans sa stratégie de confinement : un lieu ouvert, contradictoire, pas seulement le temps d’une ou deux conférences grand public avec quelques noms glamours, mais au quotidien du travail scientifique. Une tour d’ivoire pour tous, car l’ivoire dont est faite la science ne s’use que quand on le touche pas.

Alors, « après » ? Après le mythe de la science, la science.

 

Jean-Louis BOTHUREL  20 / 04 / 2020

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Le sketch du déconfinement à l’école

Editorial de la Lettre du mois n° 145 de l’AGAUREPS-Prométhée de juin 2020, numéro spécial consacré à « Ecole et crise sanitaire ».

Cette Lettre du mois de l’AGAUREPS-Prométhée est un numéro spécial consacré à l’école. Plusieurs articles abordent différents aspects des choses scolaires en lien avec l’impact de la crise sanitaire du Covid-19. L’école a bien été au cœur de la crise sanitaire, des conditions et des enjeux tant du confinement que du déconfinement.

Elle a surtout symbolisé les errements de la gestion du gouvernement, mettant en relief les absurdités proférées avec une régularité déconcertante et les contradictions exprimées avec un culot sidérant. Et de surcroît une méconnaissance crasse des réalités vécues au quotidien, comme en témoigne l’injonction adressée aux enseignants par la porte-parole du gouvernement Sibeth Ndiaye de se mobiliser pour la cueillette des fraises…

Le ministre Jean-Michel Blanquer a dû à cet égard avaler force couleuvres tant ses déclarations martiales furent constamment invalidées par d’autres prises de position, de ses supérieurs comme de ses collègues. Il faut avouer qu’il ne s’en est cependant guère formalisé : il a répercuté, sans aucune gêne, ces injonctions paradoxales sur les personnels, quels que soient les échelons hiérarchiques, académiques comme au niveau des établissements. Une parfaite application du double principe de gestion managériale et d’autonomie locale, qui en réalité correspond à une politique permanente de la défausse.

Le déconfinement, absolument nécessaire dans ce contexte de peurs irrationnelles alimentées sciemment par un pouvoir dans le seul but de masquer ses propres insuffisances et turpitudes (elles furent abondantes et renouvelées…), ne peut pas commencer par l’école. Les salles de classe et les établissements scolaires sont de potentiels clusters à épidémies. Le déconfinement doit débuter inévitablement par la vie sociale. La Macronie s’y est refusée, sans doute pour maintenir nos concitoyens dans un état de tension peu propice à l’expression des mécontentements et des colères tant redoutés par un pouvoir aux abois.

Les titres des textes constituant cette Lettre du mois prennent bien la mesure de la réalité. L’école de la République doit être décontaminée en urgence de tout ce qui conduit à son abaissement et à sa corruption, que la crise a révélé encore davantage. Elle est devenue de manière éclatante l’instrument du Medef. Cette majorité tente de profiter de l’effet d’aubaine ainsi suscité pour poursuivre sa sinistre besogne de démantèlement. La subtilité de la virgule mise ou pas entre parenthèse dans le dernier texte signale l’enjeu primordial de la fonction à accorder à la science et à la raison (en somme à l’intérêt général) dans le monde d’après, formule désormais tellement galvaudée et instrumentalisée.

Le déconfinement à l’école tourne en définitive au sketch de fort mauvais goût. Peu d’élèves présents, des protocoles absurdes autant kafkaïens qu’anxiogènes destinés à se prémunir de je ne sais quoi et à se donner je ne sais quelle bonne conscience, des consignes indiquant de ne pas faire cours ou avec des contenus vidés de leur substance, des conditions matérielles et physiques pour les élèves encore plus rigoureuses que le confinement, voilà la réalité de l’école post-confinement. Une parfaite illustration de l’école ravalée au rang de garderie, totalement déconnectée des objectifs de pédagogie, clairement soumise à des intérêts particuliers privés, sonnants et trébuchants. Plus que jamais, un vrai sketch…

 

Francis DASPE  

02 / 06 / 2020

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LETTRE DU MOIS DE L’AGAUREPS-PROMÉTHÉE N° 144 MAI 2020

Sommaire du numéro 144 : Spécial « Le monde d’après »

  • Editorial de Francis DASPE : « Les paradis fiscaux et le monde d’après» page 2
  • Tribunes de François COCQ : « Déconfinement», « Crise de légitimité », « Refondation », « Homogénéisation populaire »  page 4
  • Tribunes de Francis DASPE : « Gestes barrière pour les salariés», « Union nationale » page 11
  • Le débat de fond approfondi : François COCQ « Souveraineté : derrière le mot» page 15
  • Une fiche d’adhésion (facultative mais conseillée…) pour 2020 page 18

 

 

 

Editotial:

Les paradis fiscaux et le monde d’après

 

 

Cet éditorial a été repris en tribune libre sur le site de L’Humanité le 27 avril 2020.

Le Président Macron et ses séides tentent de nous persuader que le monde d’après serait différent du monde d’avant dont ils étaient pourtant les plus parfaites et les plus caricaturales illustrations. Et ce au plus profond des tares et des impasses de ce vieux monde que la crise sanitaire du Covid-19, dans le fidèle prolongement d’autres événements politiques récents, a continué à mettre en exergue l’ineptie totale et la péremption avérée. Si certains naïfs, peut-être en quête d’un maroquin dans le cadre d’un improbable gouvernement d’union nationale, avaient fait semblant de croire à la sincérité de la parole présidentielle pourtant démonétisée, nous étions cependant nombreux à n’accorder aucun crédit à cette déclaration sonnant faux. Il n’était pourtant pas compliqué d’y voir un effet de communication relevant de l’entourloupe et de la ruse.

 

Il nous semblait que la concurrence libre et non faussée qui réduit à peau de chagrin les services publics, comme celui de la santé, et dissout la souveraineté populaire n’aurait plus sa place dans un monde d’après qui aurait tiré avec sérieux les enseignements des errements d’un passé pas si lointain. Nous étions pareillement persuadés que les paradis fiscaux seraient bannis à tout jamais dans le cadre de la détermination d’un nouvel intérêt général. Bruno Le Maire n’annonçait-il pas qu’il n’y aurait pas d’aide de l’Etat pour les entreprises françaises ayant leur siège ou des filiales dans un paradis fiscal ? Décidément, les choses avançaient de manière positive !

La réalité allait, hélas sans surprise, bien vite rattraper tout le monde. Plus exactement l’ancien monde allait imposer illico presto sa réalité, en sifflant d’une certaine manière la fin accélérée de la récréation. Au même moment, ou quasiment, à l’Assemblée nationale, la majorité écartait cet amendement du projet de loi de finances rectificative. Même les effets de communication possèdent leurs limites : ils risqueraient de faire germer des idées malsaines dans l’esprit du peuple !

Comment expliquer un tel revirement ? Par la conjugaison d’une politique et d’une méthode. Cette politique est celle d’un partage inique et inéquitable des richesses en faveur des premiers de cordée, à peine justifiée par des subterfuges grossiers comme la prétendue théorie du supposé ruissellement. Cette méthode est celle utilisée avant lui par ses prédécesseurs à la fonction élyséenne. Nicolas Sarkozy ne s’était-il pas laissé aller à proclamer la suppression effective des paradis fiscaux en Europe à la suite de la crise financière de 2008 ? François Hollande n’avait-il pas osé dénoncer la finance comme l’ennemi public numéro un et promis, en conséquence, de lutter résolument contre ? Jusqu’où ces parfaits porte-parole de l’oligarchie seront-ils capables d’aller ?

 

Le monde d’après devra se défaire définitivement de ce double carcan imposant à l’égal d’une fatalité sa loi d’airain orwellienne. Il n’est plus possible de faire un tant soit peu confiance à ceux qui nous ont tant trompés, et qui se préparent à continuer à le faire, sans la moindre vergogne, en voulant nous faire croire que les paradis fiscaux seraient désormais incompatibles avec le monde d’après, tout en agissant à l’inverse.

Prenons au mot le Président Macron, lui qui emploie un peu hâtivement d’un ton martial le mot guerre pour désigner le moment présent. Les crises et les guerres constituent des accélérateurs de l’Histoire. Parmi les multiples enjeux du déconfinement, se trouvera la nécessité de créer les conditions de la réalisation de la révolution citoyenne. L’application du programme du Conseil national de la Résistance a fait figure de révolution citoyenne, refondant le pacte républicain et social. A ces femmes et ces hommes, leur serait-il venu l’idée de considérer que les paradis fiscaux y auraient eu droit de cité, eux qui s’étaient assignés pour horizon l’éviction de la direction de l’économie des grandes féodalités économiques et financières ?

Francis DASPE  26 / 04 / 2020

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les tribunes de François COCQ

 

Tribune n°1 :

A « ceux qui ne sont rien », et qui font tenir le pays : rendez-vous à

l’heure du déconfinement  

Tribune de François COCQ et Sacha MOKRITZKY parue sur le site du HuffPost le 11 avril 2020.

François COCQ est essayiste politique, co-auteur de « Retraites, impasses et perspectives, Vers le mouvement populaire ». Sacha MOKRITKZY est étudiant en sciences sociales, rédacteur en chef de la revue Reconstruire, co-auteur de « Retraites, impasses et perspectives, Vers le mouvement populaire ».

 

 

C’est un moment attendu avec espoir et impatience par les Françaises et les Français, le signal que sur notre coin de Terre, la lutte contre le coronavirus tourne à l’avantage de l’humanité, que celle-ci s’apprête à recouvrer la liberté qui est son et qu’elle va enfin pouvoir jouir à nouveau de sa souveraineté pour demander des comptes.

C’est donc un moment préparé avec attention et anxiété par Emmanuel Macron et son gouvernement, le moment où l’impératif sanitaire va devoir céder la place au retour de la réalité politique, le moment où le vernis de l’unité nationale va d’un coup s’écailler.

Bien sûr, les considérants sanitaires vont en être les éléments structurants. Il faudra juger de notre aptitude à juguler une nouvelle potentielle vague de contamination, évaluer la capacité de notre système sanitaire à prendre en charge dans les meilleures conditions les personnes malades, et surtout, surtout, après la faillite initiale, mettre à disposition les outils de lutte contre l’épidémie en fonction de la demande sanitaire et non pour masquer la pénurie.

 

Mais il serait naïf de croire qu’Emmanuel Macron et son gouvernement ne vont pas parallèlement en profiter pour poursuivre leur cynique agenda politique. Tout d’abord parce que c’est ce qu’ils ont fait alors que le coronavirus tapait déjà à la porte: le maintien des municipales est ainsi une erreur d’appréciation liée à leur volonté initiale d’instrumentaliser la tenue du scrutin, ce qui en fait une faute politique et un drame humain. D’autre part, parce que plus aucune confiance ne peut être accordée à ceux qui ont défini et imposé des doctrines fallacieuses, tant sur les masques, que sur les tests, en fonction de leurs propres manquements : on nous disait qu’il ne fallait pas porter de masques parce que l’incurie du gouvernement et de ses prédécesseurs les avait dilapidés et que l’incompétence de nos dirigeants avait empêché de réagir en temps et en heure pour en commander; on nous disait qu’il ne fallait pas réaliser des tests, malgré les recommandations de l’organisation mondiale de la santé (OMS), parce que la France était incapable de produire le réactif nécessaire pour avoir bradé sa souveraineté en délocalisant son industrie à l’autre bout du monde.

La sortie de confinement répondra donc aussi pour le gouvernement à des considérations politiques. Emmanuel Macron sait qu’il n’a rien à craindre des oppositions institutionnelles qui se sont disqualifiées en se vautrant pendant de longues semaines dans l’unité nationale, vulgaire union sacrée des politiciens, pendant que se forgeait en parallèle une irrésistible unité populaire. Et c’est bien celle-là qui, à juste titre, fait couler des sueurs dans le dos de Macron et Philippe. La sortie de confinement est attendue par beaucoup comme le moment de solder les comptes, de présenter l’addition à celles et ceux qui, par leurs manigances et leur incompétence, ont accompagné la crise à défaut de la résoudre. Car c’est bien le peuple de “ceux qui ne sont rien” qui tient depuis des semaines le pays à bout de bras à l’heure où la technostructure a fait la preuve de son inutilité. Le peuple, acteur démocratique, qui a réinvesti la scène publique depuis bientôt 18 mois, ne laissera pas les coupables du désastre du monde d’hier et d’aujourd’hui feindre d’avoir viré leur cuti pour se mettre à la tête de sa réplique demain.

 

C’est ainsi qu’il faut lire, sans pour autant les évacuer mais en les regardant avec un œil critique, les menaces qui sont actuellement déversées pour créer une ambiance anxiogène: un effet rebond du coronavirus est attendu revenant d’Afrique, le virus serait désormais devenu volatile, il pourrait bien être saisonnier et frapper à nouveau à notre porte l’hiver prochain etc.

Dans ces conditions, Édouard Philippe a beau jeu de jouer la montre et d’évoquer une sortie de confinement différée en fonction de critères à définir, sans doute âges ou régions géographiques. C’est plus encore les restrictions qui vont être posées en sortie de confinement, celles de se regrouper notamment, qui vont servir à tenter de canaliser la colère populaire. Ce n’est pas parce que les questions qui sont posées sont réelles que le gouvernement ne cherchera pas à en tirer avantage politique.

 

C’est pourquoi il nous faut dès aujourd’hui, dans un même mouvement, solder les comptes et jeter les bases d’une société vertueuse où seul compte le bonheur commun. En reprenant le pouvoir sur notre destin, en réinventant les formes de la démocratie, comme nous avions commencé à le faire sur les ronds-points et les Champs-Élysées, faisons du peuple l’unique souverain en déferlant, dès que les conditions politiques et sanitaires nous le permettront, dans les rues du pays. Ensemble, faisons honneur aux vies qu’ils nous ont prises en décidant comment nous vivrons la nôtre.

François COCQ, Sacha MOKRITZKY

11 / 04 / 2020

 

 

 

Tribune n°2 :

Pénurie, incompétence et impréparation : vers une crise de légitimité du

pouvoir ? 

 

Tribune de François COCQ parue sur le site de Marianne le 13 avril 2020.

François COCQ est président de l’AGAUREPS-Prométhée.

 

 

La crise de légitimité couve depuis trop longtemps pour que l’incurie paroxystique de l’impolitique gouvernementale et de système, entendre par impolitique ce qui est contraire à une politique d’intérêt général, ne se traduise pas quasi instantanément en sortie de confinement par un ultime effondrement du consentement.

 

Deux types de légitimité

 

On avait vu, dès le début du mouvement des gilets jaunes, comment deux légitimités pouvaient se faire face : celle issue de l’élection, et celle émanant de la volonté populaire. D’un côté une légitimité de l’objet, la Res publica, et consubstantielle du politique. De l’autre une légitimité institutionnelle.

Disons le sans ambages : considérer que la légitimité repose sur le strict caractère institutionnel est anti-démocratique. Dans « Du Contrat Social », Jean-Jacques Rousseau considérait déjà qu’ « il est contre la nature du corps politique que le souverain s’impose une loi qu’il ne peut enfreindre ». La liberté démocratique, c’est donc d’abord de pouvoir faire évoluer la démocratie elle-même. Se servir des institutions comme d’un paravent de légitimité, c’est donc contraindre le peuple de manière tyrannique.

La légitimité d’un Prince, exécutif ou représentation, dépend donc moins des conditions de son investiture que de ses actes. Le terme légitimité est en effet apparu à la fin du XVIIe siècle au sens de « qualité de ce qui est juste ». Dès lors, la légitimité est liée à un contenu : c’est ce qu’exprime la Loi. On ne peut donc pas déclarer par principe que quelque chose est ou n’est pas légitime : on peut seulement observer que la légitimité est ou n’est pas accordée. Absoudre l’exercice démocratique de tout regard sur le contenu, c’est consacrer la démocratie du contenant et donc la délégation de souveraineté. C’est aussi abandonner la République qui, elle, repose sur l’objet, la chose commune.

 

Revenons au mouvement des Gilets jaunes qui a agi comme un révélateur sur ces questions. La légitimité institutionnelle d’Emmanuel Macron lui a certes été reconnue au soir du 7 mai 2017 par l’acceptation générale du scrutin. Il n’est personne pour le contester. Mais la légitimité dans son acception la plus large lui a été retirée dès lors que les Gilets jaunes, soutenus par le grand nombre, ont exprimé une défiance et un rejet à l’égard d’une politique et d’une pratique. La légitimité qui résulte de l’élection ne dispose ainsi que d’un caractère ponctuel qui ne peut s’étendre entre deux scrutins si la légitimité des politiques menées est remise en question.

 

Après les Gilets jaunes, le Coronavirus

 

La crise du coronavirus est venue s’engoncer dans ce terrain meuble. La pénurie initiale de masques, l’inertie gouvernementale et l’incompétence manifeste pour relancer les chaînes de production ou en commander en temps et en heure, le défaut de tests pour cause de délocalisations et de manque de réactif, le refus de réquisition pour établir des chaînes de production de respirateurs, l’abandon de souveraineté qui se traduit par un déficit de médicaments etc, telle est ici l’impolitique du gouvernement et de ses prédécesseurs.

 

Mais la légitimité a en parallèle explosé sur un double écueil. Celui d’une communication du mensonge tout d’abord : le non-port du masque a été théorisé, justifications pseudo-scientifiques à l’appui, pour cacher la pénurie ; le refus de tester massivement, malgré les préconisations de l’organisation mondiale de la santé (OMS), ne reposait que sur l’absence de tests. Bref les mensonges d’Etat étaient le paravent de cette impolitique.

Mais la légitimité s’est également dissoute en même temps que la crise sanitaire était instrumentalisée par le président Macron à des fins politiciennes : personne ne doit oublier que le samedi 29 février, au moment même où le gouvernement annonçait le passage au stade 2 de l’épidémie, il dégainait le 49-3 pour contraindre la représentation nationale à avaler de force la réforme des retraites après être resté sourd aux revendications populaires ; pire, le 15 mars, après avoir pourtant imposé la veille la fermeture de tous les lieux publics de vie, l’Elysée convoquait de manière criminelle 47 millions de personnes aux urnes pour tenter de passer sous silence une défaite électorale annoncée. Emmanuel perdait ce jour là honneur, dignité, et toute capacité à prétendre gouverner un peuple qu’il a sciemment mis en danger pour servir ses intérêts personnels. La légitimité d’Emmanuel Macron gît désormais sous des cadavres.

 

Un seuil supplémentaire vient donc d’être franchi dans l’affaissement désormais sans retour de légitimité. Le phénomène doit être appréhendé sans faux-semblants : il ne peut être question de refaire société sans que puisse être consentie en conscience une forme de légitimité. Les décideurs d’hier, responsables de la crise d’aujourd’hui, ne peuvent donc prétendre à dessiner, et encore moins à incarner, le monde de demain. Le grand coup de balai de sortie de confinement ne sera pas tant animé par la colère que par la nécessité de pouvoir refonder collectivement un corps politique souverain, auquel l’intérêt général et la vertu républicaine confèreront les bases d’une nouvelle légitimité.

 

François COCQ 13 / 04 / 2020

 

 

Tribune n° 3 :

Macron confisque la refondation  

Réaction de François COCQ sur le site de Quartier Général (QG) suite à l’allocution du Président de la République Emmanuel MACON en date du 13 avril 2020.

François COCQ est membre des Constituants, essayiste politique et collaborateur régulier à QG, ainsi que président de l’AGAUREPS-Prométhée.

https://qg.media/2020/04/14/macron-confisque-la-refondation-par-francois-cocq/

 

 

L’intervention du chef de l’Etat était attendue. Pourtant très vite, l’assoupissement gagnait jusqu’aux plus attentifs. Même rhétorique guerrière qu’il y a trois semaines, même stratification de la société en lignes de front, mêmes aveux d’impuissance : pour un peu on aurait cru à une rediffusion !

 

Très vite la défausse apparaissait une fois encore comme le seul argument de la défense : après avoir au début de la crise culpabilisé les Françaises et les Français pour leur supposée irresponsabilité, après avoir ensuite rejeté la prise de mauvaises décisions sur le conseil scientifique, c’était cette fois la « pandémie mondiale » qui était appelée à la barre pour justifier de l’incapacité de l’exécutif à réagir et à se doter du matériel nécessaire en temps et en heures. On comprend d’ailleurs mieux pourquoi : le président s’est en effet livré bien malgré lui à un terrible aveu quand, décrivant les manques de masques, de blouses, de respirateurs, de tests, il affirme avoir alors agi « dès que les problèmes ont été identifiés ». Il aura ainsi fallu que le manque soit criant et la pénurie installée pour que Macron et son gouvernement réagissent enfin.

Bien sûr il était trop tard. Le président est venu nous répéter à propos des masques,  comme à chaque intervention de lui ou d’un membre du gouvernement depuis quatre semaines, que « les commandes sont désormais passées ». A la bonne heure ! Par contre sur le front des livraisons, toujours aucune nouvelle ! La « guerre » du chef des armées se fait sans la logistique militaire. Ses galons sont usurpés.

Alors, Emmanuel Macron de nous dire, pour chercher l’empathie avec les Françaises et les Français et s’exonérer de ses responsabilités : « J’ai vu ». Oui, pendant quatre semaines il a vu et a été spectateur et non acteur. A l’heure de prolonger le confinement de quatre semaines supplémentaires après les quatre déjà écoulées, c’est comme si celui-ci commençait de zéro ! Que de temps perdu par incompétence et médiocrité après que les semaines de préparation initiales ont été elles perdues par cynisme et calculs politiciens.

 

Le 11 mai, prochaine date butoir du confinement, est donc l’annonce factuelle, la seule de cette intervention. Celle-ci est comme toujours avec Emmanuel Macron entourée du plus épais brouillard : nous avons la date et tout juste avons-nous appris que le gouvernement va désormais travailler les conditions du déconfinement. En tout état de cause, le déconfinement à l’école prévu à cette date se fera, lui, sans aucune garantie sanitaire : ni masques, ni tests. Il est à parier que M. Blanquer sera une fois encore incapable de prévoir du gel hydro-alcoolique ou même du savon !

Les tests seront en effet réservés « aux aînés, aux soignants, aux plus fragiles […], à toute personne présentant des symptômes » : avec Macron, la France n’a jamais que deux mois de retard sur les pays, et notamment nos voisins allemands ou autrichiens par exemple, qui pratiquent les tests le plus tôt possible pour isoler les personnes contaminées. Quant aux élèves et enseignants, ils auront le privilège de pouvoir se retrouver à 35 dans une salle de classe, quand il sera ailleurs interdit de mettre 15 personnes dans un restaurant. Bref ils seront une fois encore livrés à eux-mêmes comme ils l’ont été, notez-le, jusqu’au 13 mars au soir !

 

Démonétisée, la parole présidentielle s’écoulait dans la torpeur jusqu’à ce que, l’œil brillant du mauvais tour qu’il fomentait, le monarque en vienne à parler du « moment de refondation », ce nouveau monde que ses chauffeurs de salle nous font miroiter depuis des jours dans le teasing de l’intervention présidentielle : « Le gouvernement, le Parlement, l’administration, nos élus locaux auront à préparer la suite». Vous pouvez chercher, mais lorsque Macron procède à l’inventaire et fait sa liste des invités, un seul n’est pas convié : le Peuple !

Le discours de Macron est un enfermement de la pensée : en conservateur, il considère que seuls les prétendus sachants du monde d’hier sont habilités à dessiner le monde de demain. Le fonctionnement en vase clos est en effet la meilleure garantie de la perpétuation du monde d’avant. Le monde de demain devrait donc renaître sur les mêmes écueils qui ont fait chavirer celui d’aujourd’hui : une souveraineté délégative d’apparat pour soustraire au peuple sa capacité de décision et la confier dans les mains de cleptomanes démocratiques réunis dans « la concorde ».

Après la captation de l’expression du mouvement populaire des Gilets jaunes avec son « grand débat », Macron veut cette fois confisquer la refondation du monde à venir. Ni dissolution, ni états généraux, ni processus constituant, ni même consultation populaire : le peuple acteur est rejeté de la scène par le deus ex machina du monde d’avant.

 

Il faudra donc au peuple se donner par lui-même les moyens de sa propre expression et reconquérir contre celui-là les conditions de sa souveraineté. Car Macron ferait bien de se souvenir que si, comme le disait Goethe, les évènements historiques ne sont pas analogues mais peuvent par contre être homologues, la place parisienne qui jouxte son palais présidentiel, aujourd’hui dite place de la Concorde, était auparavant la place de la Révolution et pourrait bien le redevenir.

François COCQ 14 / 04 / 2020

 

 

 

 

Tribune n° 4 :

Homogénéisation populaire 

 

Il s’agit de la version allongée de l’éditorial de François COCQ pour la feuille constituante du lundi 20 avril à retrouver sur le site Les Constituants.

 

 

Il est des moments où l’Histoire s’accélère. En ces circonstances, et si l’on se garde du piège de l’union nationale de circonstance, la menace de dislocation peut paradoxalement amener à renforcer l’homogénéité populaire, prémisse à des lendemains qui chantent.

 

Une première phase, destituante, se  prolonge et, tandis qu’elle s’approfondit, gagne tous les pans de la société. C’est celle de la disjonction entre un peuple et ses dirigeants, celle l’effondrement de la légitimité et de la rupture du consentement. Elle s’est d’abord exprimée par la crise démocratique qui couvait depuis le milieu de la décennie en remettant partout en question, en France comme ailleurs, la forme représentative au point de faire advenir une « démocratie minoritaire » comme modèle électoral : l’agrégation des déclassés ne suffisait pas à faire basculer le système.

Elle s’est alors  donnée à voir par la confrontation de légitimité imposée par le mouvement des Gilets jaunes en refaisant du peuple un acteur politique et souverain : comme le note Emmanuel Todd, la grande masse intermédiaire et atomisée a commencé à percevoir son propre déclassement économique et social tandis que l’autoritarisme du pouvoir rendait palpable à tout un chacun la manière dont la répression s’exerçait jusqu’alors dans les franges invisibles de la société, notamment les banlieues. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si couve dans les quartiers populaires une nouvelle flambée de violence en pleine crise du coronavirus.

Cette phase destituante s’approfondit aujourd’hui par la demande de comptes généralisée vis-à-vis non seulement de toutes celles et tous ceux qui devaient gérer la crise sanitaire, mais aussi de toutes celles et tous ceux dont la responsabilité passée est engagée du fait des politiques qu’ils ont imposées aux peuples : le besoin vital de se libérer des responsables s’impose à tous, la nécessité de la rupture est plus partagée que jamais.

 

Pour que celle-ci advienne, il faut qu’un évènement percute simultanément l’ensemble du corps social et politique. De fait la crise du coronavirus joue ce rôle de bélier désintégrateur. Dans le même temps, la non-réponse apportée, celle du confinement qui en ressortant les recettes du moyen-âge donne à voir l’absence de solution de système, joue elle un rôle agrégateur. Bien sûr, les conditions matérielles d’existence, ici de confinement, ne sont en rien les mêmes en fonction des individus. Mais le confinement est un évènement commun et partagé qui impacte chacun dans ce qui était sa propre façon de vivre. Le confinement homogénéise sinon les vies du moins la perception que sa propre vie est bousculée.

L’ultime élément est constituant. Il est aussi a priori le plus enclin à diverger. Si l’effondrement démocratique et la crise de la légitimité rendent l’idée d’un processus constituant plus que jamais nécessaire pour refaire société, le contenu reste en pratique un écueil. Or la crise du coronavirus met à jour une « chaîne d’implications ». En partant de ce que la crise sanitaire met pour tous en lumière, nous en tirons collectivement une analyse des blocages passés et présents, et donc des bifurcations nécessaires, et enfin de la déclinaison de leur mise en œuvre.

Ainsi en est-il par exemple de l’utilité sociale des métiers : révélée par la nécessité des premiers de corvée et l’inutilité des premiers de cordée, elle peut être un objet de consensus qu’il faudra décliner de l’école, en passant par les qualifications, l’échelle des salaires et jusqu’à la hiérarchie des normes sociales. De même, l’indépendance stratégique placée sous couvert de la souveraineté populaire restaure le corps politique dans son objet et son espace. L’homogénéisation gagne désormais jusqu’aux contenus car apparaissent des impératifs communs.

 

De cette séquence surgissent donc les conditions pour que se matérialise une unité populaire à visée humaniste et émancipatrice. Il nous appartient de nous en saisir avant que les cleptomanes a-démocratiques viennent tenter une restauration de l’ordre ancien tout juste ripoliné.

François COCQ 20 / 04 / 2020

 

 

 

Les tribunes de Francis DASPE

 

Tribune n°1 :

A quand des gestes barrière pour les droits des salariés ?  

 

Tribune parue sur le site de Marianne le 15 avril 2020.

 

Francis DASPE est secrétaire général de l’AGAUREPS-Prométhée. Impliqué dans La France Insoumise et auteur du livre « La révolution citoyenne au cœur » (Eric Jamet éditeur).

 

 

L’heure est à la solidarité à l’égard de l’ensemble de la population confrontée d’une manière ou d’une autre à la pandémie du Covid-19. Nous devons bien entendu encourager chacun à respecter les « gestes barrière » visant à juguler cette catastrophe sanitaire. Pour autant, il y a également nécessité pour les salariés à faire observer d’autres « gestes barrière » afin d’assurer le respect en cette période incertaine de leurs droits sociaux.

 

Certaines remontées du quotidien alimentent les préoccupations de tous. Par des tours de passe-passe consistant à affecter de laisser croire qu’ils auraient (enfin) compris que le monde d’avant (le leur) serait bel et bien révolu, nos dirigeants, véritables et dignes représentants de l’oligarchie, tentent subrepticement de façonner le monde d’après en y préparant le terreau pour le maintien de vieilles recettes à peine ripolinées.  C’était déjà l’objet fin mars de l’adoption du projet de loi d’urgence sanitaire et de la présentation des 25 ordonnances par le Premier ministre Edouard Philippe.

C’est la visée de l’annonce par le Président Macron de la réouverture des établissements scolaires à partir du 11 mai prochain : les intérêts économiques priment visiblement sur les précautions sanitaires et plus encore sur les seules préoccupations pédagogiques. C’est ce que confirment en réalité les différents ballons d’essai lancés par le Medef prêt à engager le combat en promettant au plus grand nombre moult sacrifices, sueur et larmes à profusion.

 

En effet, et ce en pleine contradiction avec le discours (ou plus précisément un des discours) du Président de la République au début de la crise, quelques unes des dispositions ont de quoi inquiéter. Il est possible d’y discerner des modalités déséquilibrées, comme par exemple les multiples mesures permettant une augmentation significative du temps de travail hebdomadaire. Nous devons refuser que ce contexte de crise sanitaire devienne un motif de recul des droits des salariés en défaisant encore davantage le code du travail et les statuts des personnels. Les salariés ont suffisamment fait de sacrifices et continuent d’en faire dans le moment présent.

 

C’est ainsi que les salariés ne peuvent se voir imposer de prendre leurs congés payés dans cette période de confinement obligatoire. Ils ne doivent pas être obligés ou incités à prendre pareillement leurs jours de RTT. Ils doivent pouvoir utiliser leur droit de retrait si leur sécurité et leur santé ne sont pas garanties. Ils doivent disposer de l’intégralité de leur salaire en cas de chômage partiel. Les salariés en télétravail ne doivent pas se voir imposés une intensification des tâches se caractérisant par une confusion entre vie professionnelle / vie privée et par un non respect du droit à la déconnexion. Les salariés par les organisations syndicales doivent être pleinement associés à la détermination des conditions de mise en œuvre des plans de continuité d’activité.

 

Il est donc impératif que les droits des salariés puissent donc être protégés par des « gestes barrière » de nature sociale. Ces derniers garantissent et affermissent le pacte républicain et social dont le Président Macron a indiqué avoir pris conscience ces dernières semaines lors la crise du Covid-19. Même si nous ne sommes dupes de rien : comment reconnaître de la sincérité à une personne évoquant les « jours heureux » après n’avoir de cesse de démanteler méthodiquement le programme du Conseil national de la Résistance ? Ces gestes barrière ont vocation à appliquer une certaine forme de « distanciation sociale » ; ils constituent un bouclier efficace à l’exploitation des salariés qui ne connaît pas réellement de trêve, tant que les structures de la propriété et de la production ne sont pas modifiées en profondeur et en conséquence.

L’union nationale ne se décrète pas ; elle se mérite, elle se construit, elle se raffermit au fur et à mesure. Après les paroles, place aux actes ! Les actes de bonne volonté à l’égard des salariés doivent devenir réalité. Ils doivent s’incarner dans quelques uns de ces gestes barrières qui ne sont ni négociables ni facultatifs. Ils doivent être consolidés par des dispositifs nouveaux rompant avec la doxa dominante. C’est que la mise en scène de propos de contrition ne garantit pas la réalisation d’une politique de rupture avec des fadaises débités jusqu’alors sur le registre de l’évidence et d’un prétendu bon sens…

Francis DASPE  15 / 04 / 2020

 

 

 

 

Tribune n°2 :

L’unité nationale pour une Sainte-Alliance des « confinés du vieux

monde »

 

 

Tribune parue sur le site de Marianne le 27 avril 2020 sous le titre « Gouvernement d’union nationale ? Les gesticulations pathétiques du monde d’avant ».

 

La crise sanitaire du Covid-19 fait resurgir un vieux serpent de mer de la vie politique française, la possibilité d’un gouvernement d’union nationale. Il est vrai que l’heure est grave, le Président Macron n’ayant-il pas déclaré l’état de guerre ? Un gouvernement d’union nationale, certes, mais pourquoi et pour quoi ?

Certainement pour tenter de faire oublier les errements d’une gestion aléatoire de la crise. Sûrement pour s’évertuer à trouver des solutions enfin efficaces à une situation de plus en plus pesante. Sans aucun doute également pour resserrer en interne ses propres rangs. Mais n’est-on pas en droit de se poser la question de quels rangs il peut bien s’agir ? Ce sont les rangs de l’oligarchie, dans toute sa diversité, intéressée en fin de compte par la survie et la perpétuation de son monde pourtant grandement responsable de la crise.

 

Cette tentation est à relier à d’autres événements historiques antérieurs qui lui octroient une résonance particulière. Ce possible gouvernement d’union nationale épouse davantage les contours d’une sainte-alliance des oligarchies des temps modernes. La référence peut être faite avec la Sainte-Alliance de 1815 signée par les monarchies victorieuses de la France napoléonienne. L’objectif fixé consistait en l’anéantissement des idées révolutionnaires afin d’opérer la restauration pleine et entière des principes d’Ancien Régime en se protégeant d’éventuelles révolutions. Il s’agissait d’une union réalisée à l’échelle d’un continent européen bousculé par le choc de l’universalisme de la Révolution française.

 

Il en est allé de manière peu ou prou identique de l’éphémère gouvernement d’union nationale dirigé en France pendant 9 mois par Gaston Doumergue appelé à la Présidence du conseil. Mis en place après les événements du 6 février 1934 qui furent interprétés comme une tentative de renversement de la République par les ligues d’extrême-droite, il se révéla in fine un échec. Pouvait-il en être autrement dès lors qu’étaient réunis des profils aussi disparates que Pierre Laval, André Tardieu, Edouard Herriot, Henri Queuille, Philippe Pétain, Albert Sarraut, Louis Marin ou  Adrien Marquet, et ce quand bien même on écarterait tout risque d’anachronisme dans un temps politique circonscrit et réduit ?

Il fut un échec à tous les défis qui se posèrent à lui. Il ne résolut pas la grave crise économique des années 30 en persistant dans les mesures déflationnistes que nous qualifierions aujourd’hui d’austérité ; il ne dissipa en conséquence nullement le malaise social qui gangrénait la société française ; il ne fit sauter aucun des blocages démocratiques qui stérilisaient l’action politique. Les solutions vinrent finalement en 1936 du Front populaire qui rompit avec le vieux monde de l’époque, puis en 1945 des « jours réellement heureux » promus par l’application aux lendemains de la Libération du programme du Conseil national de la Résistance.

 

En quoi consiste le danger aujourd’hui qui nécessiterait la mise en place d’un tel gouvernement d’union nationale ? La seule crise du coronavirus ? Ne soyons pas naïf ! Il y a d’autres choses. Les enjeux sont différents et vont bien au-delà, inscrits dans le cadre de la sauvegarde du « monde d’avant ». Le « monde d’après » exige un nouveau logiciel politique en rupture profonde. Ce ne sont pas les déclarations de (bonnes) intentions qui y suffiront, qui plus quand la sincérité ne saute pas aux yeux. On perçoit une exigence impérieuse qui vient de plus loin, du dégagisme de la séquence électorale de 2017 au surgissement de la crise des Gilets jaunes en passant par l’enkystement de mobilisations sociales à répétition. Les enjeux sont clairement identifiés. La place du peuple reste constamment à déterminer dans le cadre des conditions de l’expression concrète de sa souveraineté. L’urgence d’un autre partage des richesses aux antipodes de celui proposé par le président des riches constitue un préalable indéfiniment renouvelé. Ces perspectives effraient toujours les possédants et les rentiers du pouvoir.

 

Qui un tel gouvernement d’union nationale peut-il concerner et intéresser réellement ? Ces personnes relèvent de trois catégories, constituant comme autant de déclinaisons d’un ancien monde politique cherchant à survivre à son impéritie avérée et sa morgue de caste. En premier lieu, les représentants autoproclamés raisonnables de la seule politique possible qui ont occasionné tant de dégâts : les candidats en provenance des deux anciens partis dominants de l’alternance sans alternative sont déjà légion, entre strausskahniens, vallsistes, libéraux-conservateurs de droite et autres opportunistes. Ensuite, les inévitables premiers de cordée d’une introuvable société civile en totale déconnexion avec les réalités quotidiennes vécues par le plus grand nombre (la crise a montré qu’ils n’étaient pourtant pas les premiers de corvée). Enfin, des Verts adeptes de la compatibilité entre l’écologie et le capitalisme pour qui l’adage utilisé sous les III° et IV° Républiques à l’encontre des radicaux prend toute sa réalité en l’adaptant à la couleur du moment : « Verts à l’extérieur, blanc à l’intérieur, toujours placés proche de l’assiette au beurre ». Il n’est pas possible d’utiliser pour notre démonstration la pastèque, car celle-ci, verte à l’extérieur, est rouge à l’intérieur…

 

L’option de l’unité nationale équivaut à un subterfuge agissant à l’égal d’un rayon paralysant pour la pensée et l’action. Comme l’affirmait le prince de Salina dans le roman « Le guépard » écrit par Lampedusa et adapté au cinéma par Visconti, il faut que tout change pour que rien ne change. Ce marché de dupes peut offrir aux naïfs et aux manipulateurs l’illusion d’une improbable internationale des bonnes volontés et des compétences. Il n’en est rien. Ce n’est en aucun cas une quelconque « dream team ». Bien au contraire, nous avons sous les yeux les gesticulations pathétiques d’une sainte-alliance des confinés de l’ancien monde à la date de péremption nettement dépassée.

Francis DASPE 27 / 04 / 2020

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le débat de fond approfondi

 

Souveraineté : derrière le mot

 

            « Souveraineté » ! Le mot est actuellement sur toutes les bouches. Au point que les journaux Libération et Le Monde se précipitent pour sortir le même jour un papier qui en partie le réhabilite. Qu’il me soit permis de penser que, derrière l’effet de mode, cette concomitance cache alors un piège politique. Souverainisme, et partant de là souveraineté, sont des mots épouvantail brandis par les uns, des mots totem pour d’autres. De fait ils peuvent recouvrir des acceptions multiples. Allant, dans certaines bouches, jusqu’à être la négation même de ce qu’ils devraient signifier : le primat d’une souveraineté populaire permanente et inaliénable.

On pourrait s’arrêter au fait que la crise du coronavirus a remis le terme de souveraineté en centralité et se faire ainsi plaisir à moindres frais. Les observateurs et analystes (dont je suis) qui ont vu se dessiner depuis des années une rupture démocratique par l’abandon de souveraineté ont d’ailleurs pu voir dans la crise actuelle la validation de leurs travaux sur le sujet. Non seulement c’est là une maigre consolation au regard du désastre sanitaire actuel, mais c’est aussi en grande partie une illusion : ce qui a rejailli à cette occasion, c’est le mot de souveraineté, pas l’idée et son pouvoir matriciel. Le détournement du terme reste entier. Ainsi, lorsque le mot souveraineté revient dans le débat public des bien-pensants et des belles personnes, comme aurait dit Henri Guillemin, dont Le Monde et Libération sont deux des principales officines, c’est uniquement après qu’Emmanuel Macron l’a prononcé le 31 mars dernier lors d’une visite dans une PME de masques, Kolmi-Hopen, dans la Sarthe. C’est là plus qu’un point de vigilance, un point d’alerte.

 

Il faut reconnaître à Emmanuel Macron le fait de, derrière les revirements de façade, garder un cap idéologique. Il s’est en effet très tôt saisi de cette question de la souveraineté pour la falsifier et la mettre au service de sa cause : sitôt après son élection, dans ce qui était présenté comme des discours marquants et structurants (notamment le discours de La Sorbonne le 26 septembre 2017), Emmanuel Macron avait théorisé le basculement vers une souveraineté européenne. J’avais au printemps 2018 analysé dans le détail tous ses discours sur le sujet et j’avais compilé ces analyses dans un livre qui garde à mon sens toute son actualité : « Alerte à la souveraineté européenne ! La chimère de Macron contre la souveraineté populaire ». Je pensais même que les élections européennes qui allaient suivre devaient servir à confronter ces deux conceptions de la souveraineté car elles définissent non seulement un antagonisme politique avec le macronisme, mais elles dessinent aussi deux visions politiques du monde. Notons que le sujet est à ce point électoral-ist-ement sensible que j’ai été publiquement traité de « nationaliste » pour cela. Bref, lorsque je dis que, malgré les évènements, Emmanuel Macron entend aller au bout de sa logique de transfert de souveraineté, qui est de fait une délégation de souveraineté vers l’imperium technocratique pour s’affranchir de la souveraineté populaire, c’est tout simplement parce qu’il continue de revendiquer cette souveraineté européenne : « Le jour d’après ne ressemblera pas au jour d’avant. Nous devons rebâtir notre souveraineté nationale et européenne » osait-il ainsi le 31 mars. Nul ne doit être dupe que cette adjonction de la souveraineté européenne derrière la souveraineté nationale est un assujettissement de la première à la seconde. Il ne peut exister de hiérarchie des souverainetés comme il existe une hiérarchie des normes car la souveraineté signifie (superanus en latin) « ce qui est au-dessus des autres dans son genre ».  Ou alors c’est que la souveraineté devient un objet administratif et se trouve donc détaché du corps politique à même de l’exercer. Bref que la souveraineté populaire en est évincée.

Macron a donc planté le décor et laisse désormais venir : « Nous devons repenser la mondialisation et repenser les termes de nos souverainetés » explicite-t-il ainsi dans le Financial Times. Et tous de venir à l’appel de Libération et du Monde pousser à la roue pour apporter de l’eau à son moulin : l’ancien patron d’Europe Ecologie-les Verts David Cormand considère ainsi «  Le problème ce n’est pas l’échelle choisie, mais l’absence de contrôle. Il peut y avoir une souveraineté supranationale, l’Europe par exemple, et des souverainetés locales.» Bref la subsidiarité ce qui est tout sauf de la souveraineté. Ou encore Raphaël Glucksmann qui, fidèle à la fragmentation libérale voulue par Bruxelles et imposée par François Hollande avec la loi NOTRe, considère qu’ « il faut délocaliser le pouvoir, la souveraineté peut se faire localement, ça peut être un nouveau pacte girondin ». Et jusqu’à certains au sein de LFI, pour qui je conserve une estime et une amitié fidèles, mais qui suggèrent dans Libération que « la souveraineté ne permet pas de se définir politiquement.» Ah bon ? Et qu’est ce qui permet de se définir politiquement en République sinon l’appartenance à un même corps politique constitué, ce qui est très exactement la définition de la Nation, cette entité au sein de laquelle depuis Rousseau on accepte de mettre en partage sa propre souveraineté individuelle pour la retrouver magnifiée dans le collectif ?

 

Macron a beau jeu avec ceux-là pour avancer en mode Pantzer. Le 23 avril, lors d’un sommet européen de la désunion, il en profitait pour reprendre son bâton de pèlerin de la souveraineté européenne : il faut «  aller plus loin, plus fort  » vers la souveraineté européenne, «  un concept que la France pousse depuis près de trois ans  ». Et de développer : «  Sur la souveraineté, en particulier économique, industrielle, stratégique, militaire, technologique, environnementale, les choses sont en train d’avancer fortement et, là-dessus, l’Europe est au rendez-vous de l’Histoire  ». Dans le même ordre d’idées, il disait déjà en 2017 : « La souveraineté est désormais de fait au niveau européen, dans les domaines de l’énergie, du numérique, de la défense et de la sécurité. La souveraineté, ce n’est pas au niveau national ». L’UE doit donc devenir comme Macron se plaisait à le dire en contradiction avec toute notre histoire même,  une « Europe puissance », entendre être une entité à même de s’insérer à corps, ou plutôt à peuple perdu, dans la mondialisation.

Le retour de la souveraineté sur le devant de la scène n’est donc pas une réhabilitation par l’histoire gagnée d’avance. C’est d’abord un piège tendu par ceux qui vont user de la crise actuelle pour tenter d’aller plus loin et d’imposer à cette occasion la dévolution ultime dont ils rêvent, celle qui est sans retour en arrière possible : le basculement vers une souveraineté européenne qui, pour s’affranchir de la souveraineté populaire, se transporte hors du cadre national vers un espace sans peuple et où la technocratie oligarchique règne en maître. Il convient donc, face à ceux-là, de mener le combat politique sans se contenter d’ânonner le terme ni de le fétichiser. Une définition maximaliste de la souveraineté peut faire plaisir mais elle n’est pas opérante à l’heure de la confrontation politique face à ceux qui veulent, en employant le terme, en réalité s’en défaire. Il convient au contraire d’identifier, au regard de la période, quels sont les dimensions de la souveraineté qui apparaissent chaque jour un peu plus comme une nécessité.

 

La première est l’attachement indissoluble, pour nous autres républicains, de la souveraineté à la souveraineté populaire. La démocratie minoritaire qui régit depuis le milieu de la décennie nos régimes politiques correspond à une captation par quelques uns de la décision publique, laquelle dès lors ne correspond plus à la volonté générale émanant du peuple mais à un intérêt particulier forgé dans un cénacle non représentatif de la société. C’est la disjonction entre la volonté générale et l’intérêt général. C’est elle qui a conduit à toutes les décisions absurdes, en amont de la crise du coronavirus, des destructions de stocks de masques à la désindustrialisation qui empêche même d’avoir les réactifs nécessaires pour faire des tests en passant par l’abandon des entreprises à mêmes de fournir des respirateurs, qui ont mis nos pays à genoux et incapables de répondre à l’urgence.

La seconde est l’effectivité de la décision publique : que les choix du peuple souverains ne puissent pas être corsetés ou même effacés par une entité décrétée supérieure : de ce point de vue, c’est l’indépendance stratégique et nationale qui est en jeu. Une fois que les gens ont décidé ce qui est bien pour eux et ce qui est bien pour tous, il faut que la décision s’applique. Elle ne peut pas être soumise au carcan de traités ou d’une concurrence libre et non faussée encore érigée en principe intangible de la commission européenne quand lundi 20 mars la commissaire Margrethe Vestager mettait en garde contre « des recapitalisations, et sur les comportements à avoir pour les entreprises, car il y a un risque de long terme très important en distorsions de concurrence ». L’indépendance stratégique vise à permettre au peuple de disposer autant que de besoin des outils permettant de mettre en œuvre le modèle de société sur lequel il s’est accordé.

 

Souveraineté populaire et indépendance stratégique sont les clés de voûte pour rendre le peuple acteur effectif d’une prise de décision qui pourra s’opérer. Ce que l’article 3 de la constitution résume très bien : « La souveraineté nationale appartient au peuple qui l’exerce par ses représentants ou par le biais du référendum ». Allez, encore un effort et ajoutons-y le RIC. Et notons qu’elles s’opposent en tous points à la fuite en avant d’Emmanuel Macron vers la souveraineté européenne. Derrière les mots se cache en réalité la confrontation décisive : la réalisation de l’objectif ultime du monde d’avant et qui a vocation à empêcher tout retour en arrière possible, ou le grand retour du peuple sur le devant de la scène pour se gouverner par lui-même.

 

François COCQ  24 / 04 / 2020

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Les paradis fiscaux et le monde d’après

Editorial de Francis DASPE, Secrétaire général de l’AGAUREPS-Prométhée, pour la « Lettre du mois de l’AGAUREPS-Prométhée » n° 144 de Mai 2020. 

 

Le Président Macron et ses séides tentent de nous persuader que le monde d’après serait différent du monde d’avant dont ils étaient pourtant les plus parfaites et les plus caricaturales illustrations. Et ce au plus profond des tares et des impasses de ce vieux monde que la crise sanitaire du Covid-19, dans le fidèle prolongement d’autres événements politiques récents, a continué à mettre en exergue l’ineptie totale et la péremption avérée. Si certains naïfs, peut-être en quête d’un maroquin dans le cadre d’un improbable gouvernement d’union nationale, avaient fait semblant de croire à la sincérité de la parole présidentielle pourtant démonétisée, nous étions cependant nombreux à n’accorder aucun crédit à cette déclaration sonnant faux. Il n’était pourtant pas compliqué d’y voir un effet de communication relevant de l’entourloupe et de la ruse.

 

Il nous semblait que la concurrence libre et non faussée qui réduit à peau de chagrin les services publics, comme celui de la santé, et dissout la souveraineté populaire n’aurait plus sa place dans un monde d’après qui aurait tiré avec sérieux les enseignements des errements d’un passé pas si lointain. Nous étions pareillement persuadés que les paradis fiscaux seraient bannis à tout jamais dans le cadre de la détermination d’un nouvel intérêt général. Bruno Le Maire n’annonçait-il pas qu’il n’y aurait pas d’aide de l’Etat pour les entreprises françaises ayant leur siège ou des filiales dans un paradis fiscal ? Décidément, les choses avançaient de manière positive !

La réalité allait, hélas sans surprise, bien vite rattraper tout le monde. Plus exactement l’ancien monde allait imposer illico presto sa réalité, en sifflant d’une certaine manière la fin accélérée de la récréation. Au même moment, ou quasiment, à l’Assemblée nationale, la majorité écartait cet amendement du projet de loi de finances rectificative. Même les effets de communication possèdent leurs limites : ils risqueraient de faire germer des idées malsaines dans l’esprit du peuple !

Comment expliquer un tel revirement ? Par la conjugaison d’une politique et d’une méthode. Cette politique est celle d’un partage inique et inéquitable des richesses en faveur des premiers de cordée, à peine justifiée par des subterfuges grossiers comme la prétendue théorie du supposé ruissellement. Cette méthode est celle utilisée avant lui par ses prédécesseurs à la fonction élyséenne. Nicolas Sarkozy ne s’était-il pas laissé aller à proclamer la suppression effective des paradis fiscaux en Europe à la suite de la crise financière de 2008 ? François Hollande n’avait-il pas osé dénoncer la finance comme l’ennemi public numéro un et promis, en conséquence, de lutter résolument contre ? Jusqu’où ces parfaits porte-parole de l’oligarchie seront-ils capables d’aller ?

 

Le monde d’après devra se défaire définitivement de ce double carcan imposant à l’égal d’une fatalité  sa loi d’airain orwellienne. Il n’est plus possible de faire un tant soit peu confiance à ceux qui nous ont tant trompés, et qui se préparent à continuer à le faire, sans la moindre vergogne, en voulant nous faire croire que les paradis fiscaux seraient désormais incompatibles avec le monde d’après, tout en agissant à l’inverse.

Prenons au mot le Président Macron, lui qui emploie un peu hâtivement d’un ton martial le mot guerre pour désigner le moment présent. Les crises et les guerres constituent des accélérateurs de l’Histoire. Parmi les multiples enjeux du déconfinement, se trouvera la nécessité de créer les conditions de la réalisation de la révolution citoyenne. L’application du programme du Conseil national de la Résistance a fait figure de révolution citoyenne, refondant le pacte républicain et social. A ces femmes et ces hommes, leur serait-il venu l’idée de considérer que les paradis fiscaux y auraient eu droit de cité, eux qui s’étaient assignés pour horizon l’éviction de la direction de l’économie des grandes féodalités économiques et financières ?

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Après (,) la science

La crise pandémique du Covid19 a attiré l’attention d’une large partie de l’opinion publique sur la nécessité d’une recherche scientifique à même de travailler sur le long terme et libre de toute influence gestionnaire, bureaucratique et capitalistique. Le virologue Bruno Canard, spécialiste des coronavirus, a très tôt expliqué comment la recherche sur ces virus a été sous-financée et entravée ces dernières années en France et au-delà, le sujet étant jugé peu porteur par des bureaucrates de la recherche médicale persuadés que les coronavirus n’étaient que des « grippettes ».

Le financement de la recherche par appels à projets plus ou moins sensationnalistes, financés à très court terme et reposant sur l’exploitation des précaires, est devenu la norme dans les pays de l’OCDE depuis plus de vingt ans et a contribué de façon décisive à notre vulnérabilité, dans l’indifférence générale. L’hégémonie idéologique de l’ordolibéralisme a conduit à ce que la société française accepte de se faire dépouiller de son système hospitalier public sans se révolter. De même, la religion de l’innovation et la complaisance pour la figure du grrrrand scientifique premier de cordée de la recherche, qui ont une longue histoire en France, ont été exploitées sans vergogne au service d’une conception de la recherche affairiste, autoritaire, court-termiste et messianique.

Le gouvernement n’en est certes pas encore à appeler les Français à applaudir les scientifiques aux fenêtres, mais dans l’intervalle, on ne compte plus les éloges de la science de long terme par ceux-là même qu’il faut bien appeler les fossoyeurs de la recherche, les liquidateurs de l’université comme lieu de formation d’une culture scientifique démocratique de masse, les responsables du sacrifice de toute une génération de chercheurs (bientôt suivie d’une autre). On pourrait donc, à première vue, nourrir quelques espoirs pour « l’après » : après, la science !

 

Mais il n’en est rien. Bien au contraire : si le président s’est engagée sur une fameuse « pause » des réformes, pause de toute façon assez théorique, force est de constater que les autorités de tutelle de l’université et de la recherche ne font même pas semblant de vouloir la respecter et ont d’ores et déjà publié plusieurs textes non-urgents, et confirmé qu’elles entendaient continuer à avancer sur le dossier de la Loi de Programmation Pluriannuelle pour la Recherche (LPPR), contre laquelle les universités et les labos se sont mobilisés pendant plusieurs mois comme ils ne l’avaient pas fait depuis plus de dix ans, et dont l’adoption scellerait la bascule quasi-irréversible vers une version radicale du même système de pilotage de la science qui nous a rendus impuissants face au virus. Pendant ce temps, le rôle de la science dans la lutte contre le virus était réduit dans les médias à une guerre picrocholine entre les représentants de deux bureaucraties de la recherche biomédicale qui, derrière leur opposition pour le pouvoir et l’argent, ont inlassablement promu la destruction des cadres scientifiques coopératifs, démocratiques, indépendants et de long terme.

D’un côté, nous trouvons la direction de l’Inserm, défendant une bureaucratie scientifique nationale, centraliste et liée à la grande industrie (dans la plus pure tradition de la technocratie française). De l’autre, le grand public a pu faire la connaissance du champion du mandarinat hospitalo-universitaire, défendant des petits royaumes en concurrence sauvage les uns avec les autres, organisés autour de stars internationales « excellentes » régnant en maître sur des armées de précaires harcelés, mal payés, non-reconnus, grâce aux subsides de barons politiques et économiques locaux et refusant toute coopération scientifique harmonieuse entre pôles concurrents. Rappelons que les deux camps défendaient conjointement et bruyamment la théorie de la « grippette » jusqu’à début mars et auraient donc gagné le droit de se taire au vu du nombre de morts…

Le flou règne encore à la fois sur l’efficacité réelle ou supposée de l’hydroxychloroquine et sur la maîtrise de ses effets secondaires, si bien qu’il apparaît qu’aucun des deux camps en présence ne pouvait se prévaloir d’incarner une démarche scientifique responsable et que l’affaire qui a passionné la France pendant un peu plus de deux semaines n’était qu’un exemple caricatural de la politique de l’effet de manche à laquelle se résume de plus en plus la recherche désespérée des fonds nécessaires pour faire tourner les usines à précaires sur lesquelles s’appuient ces managers tyranniques qui portent une blouse blanche mais ne cherchent plus depuis longtemps.

 

Il est symptomatique de voir que pendant que les mandarins gavés de projets européens se gobergeaient de conseils scientifiques en plateau TV, la souche du virus était isolée par trois chercheuses précaires italiennes touchant chacune l’équivalent du SMIC. Qu’on me permette de les nommer ici : elles s’appellent Annalisa Bergna, Arianna Gabrieli et Alessia Lai. Si la science est incarnée par quelqu’un dans cette pandémie, c’est bien par elles et non par les jumeaux ennemis promoteurs de la concurrence scientifique libre et non-faussée. Jumeaux, car le pseudo-rationalisme technocratique et niais aveugle aux conflits d’intérêt, d’une part, et le relativisme testostéroné du vieux mandarin en roue libre, d’autre part, ne sont que les deux faces d’une même médaille, celle du refus de toute pratique collégiale et démocratique de la science.

Cette incurie scientifique des deux parties en présence est finalement assez bien illustrée par le débat caricatural sur les protocoles de contrôle et autres groupes témoins, présentés de part et d’autre comme « la méthode », que l’on soit « pour » ou « contre ». Ce n’est pas le lieu d’entrer dans un débat épistémologique, mais on se permettra de signaler que ces termes sont dépassés depuis plusieurs décennies et qu’il existe d’autres possibilités, notamment statistiques, de tester l’efficacité d’un traitement, à condition il est vrai d’atteindre une certaine masse critique de l’échantillon et, pour cela, de partager les connaissances et d’appliquer les mêmes protocoles, c’est-à-dire de mettre la course aux financements et au prestige de côté pour coopérer.

En un mot : à condition de faire de la science et pas de la politique. C’était visiblement trop en demander. Les conséquences se mesureront au nombre de morts. Mais seront-elles tirées pour autant ? Rien ne permet de le penser, puisque l’on semble se diriger au contraire vers une intensification de la course à la concurrence et du messianisme de la « trouvaille » par les « grands scientifiques » qui « sauvent des vies ». La science de « l’après » s’annonce alors comme une « après-science », voire comme un « après la science ».

 

Mais est-ce si grave ? Après tout, comme le fait remarquer le physicien Jean-Marc Levy-Leblond, la Rome antique est là pour nous montrer qu’une société peut faire le choix de vivre sans science du moment qu’elle conserve une ingénierie… Simplement, le prix se paiera à la prochaine épidémie, à la prochaine catastrophe écologique ou au prochain choc social auquel on aurait voulu, rétrospectivement, que la science nous prépare à faire face.

Alors que faire ? Partir du sort des précaires qui travaillent sur les paillasses des laboratoires, qui font tourner toutes les institutions de recherche et qui nous renvoient à ce qui est devenu la réalité du métier de savant. Derrière les effets de manche des managers, eux nous montrent le problème, mais aussi la solution : d’une part, des emplois pérennes et des financements récurrents, qui sont les garanties pratiques de l’indépendance de la recherche ; d’autre part, une rupture des pratiques et la réinstauration d’un cadre scientifique coopératif, partageux, internationaliste et égalitaire. Il faut rappeler, sans trêve ni repos, qu’il n’y a pas d’autre science que celle-là.

Refuser que « l’après » de la science soit construit par ses fossoyeurs, y compris ceux de l’intérieur. Cela signifie deux choses : premièrement, la nécessité pour les scientifiques de s’organiser et de rompre avec les consignes desdits fossoyeurs pour se réapproprier leur métier ; en particulier, les scientifiques bénéficiant d’un statut protecteur doivent faire jouer cette protection pour prendre position publiquement tout en plaçant le sort des chercheurs contractuels au centre de leurs revendications. Mais deuxièmement, cela signifie qu’il faut sortir des laboratoires et des campus et entreprendre un travail de démocratie scientifique qui imposera aussi, pour les chercheurs, de se démarquer des espérances et des attentes placées sur une science mythifiée et qui ce faisant cesse d’être scientifique. La déférence pour les chercheurs peut être flatteuse, mais elle est dangereuse et elle a contribué à mettre la pratique scientifique au bord de la disparition.

 

Refonder la science, c’est la refonder dans la cité, en lien avec les associations, l’enseignement secondaire, le salariat. C’est aussi réinvestir l’université, pour en faire le contraire de l’usine à diplômes concurrentiels et à « crédits d’enseignement » que le gouvernement défend dans sa stratégie de confinement : un lieu ouvert, contradictoire, pas seulement le temps d’une ou deux conférences grand public avec quelques noms glamours, mais au quotidien du travail scientifique. Une tour d’ivoire pour tous, car l’ivoire dont est faite la science ne s’use que quand on le touche pas.

Alors, « après » ? Après le mythe de la science, la science.

Jean-Louis BOTHUREL  20 / 04 / 2020

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LETTRE DU MOIS DE L’AGAUREPS-PROMÉTHÉE N° 143 AVRIL 2020

N° 143 – Avril 2020

Sommaire du numéro 143 : Spécial « Crise sanitaire du Covid-19 »

 

  • Editorial de Francis DASPE : « De la souveraineté et des agioteurs» page 2
  • Les notes de blog de François COCQ : « Politique sanitaire de l’offre – Discours de la honte de Macron – Covidothon Philippe» page 4
  • Tribune de François COCQ : « Confinement, quarantaine, réquisitions… Macron lancé dans une partie de Taboo géante avec les Français» page 10
  • Communiqué de l’AGAUREPS-Prométhée : « Les gestes barrière pour les droits des salariés» page 13
  • Une fiche d’adhésion (facultative mais conseillée…) pour 2020 page 14

 

 

De la souveraineté et des agioteurs

 

 

La crise sanitaire du Coronavirus ou Covid-19 est au cœur des préoccupations et des débats politiques actuels. C’est bien légitime, au regard de l’urgence du quotidien pour le plus grand nombre d’entre nous. C’est bien légitime, au regard des questions purement politiques qu’elle pose sans ménagement à chacun d’entre nous, et en premier lieu aux différents responsables, d’hier, d’aujourd’hui et de demain. Sans nul doute, celle de la souveraineté se trouve parmi les plus structurantes, offrant une grille d’analyse pour le moins sensible et pertinente.

 

La mise en lumière de certains cas se révèle particulièrement significative. C’est ainsi que l’usine Luxfer, à Gerzat, près de Clermont-Ferrand, doit fermer. L’annonce de la fermeture définitive avait été faite fin novembre 2018 par le groupe basé à Nottingham, en Angleterre, malgré les actions des salariés qui contestaient en justice leurs licenciements en s’appuyant sur une décision de l’inspection du travail remettant en cause le motif économique. Cette usine est la seule en Europe à produire des bouteilles d’oxygène médical, nécessaires pour faire face aux détresses respiratoires. Cette usine avait été rachetée en 2001 par Luxfer à une filiale de Pechiney-Rhenalu.

Il en va de même pour l’usine Famar près de Lyon, à Saint-Génis-Laval. Elle se trouve en redressement judiciaire depuis le 24 juin dernier. Elle est la seule habilitée à produire de la nivaquine (chloroquine) pour Sanofi pour le marché français. La chloroquine est une molécule actuellement testée contre le coronavirus, au-delà des polémiques avec le professeur Didier Raoult, directeur de l’IHU (Institut Hospitalier-Universitaire) Méditerranée Infection de Marseille. L’usine de Saint-Genis-Laval appartient au façonnier grec Famar, contrôlé par le fonds d’investissement KKR. Le terme « façonnier » désignant une entreprise sous-traitante ou d’externalisation dans la fabrication de produits pharmaceutiques. L’usine de Saint-Génis-Laval est dépendante d’un principe actif fabriqué en Inde, et qui ne devrait pas être disponible avant deux mois.

Dernier exemple, celui de l’usine Giffard à Plaintel, en Bretagne, qui fabriquait des masques de protection respiratoire. En 2018, huit ans après son rachat, le groupe américain Honeywell a fermé le site de fabrication, avec le licenciement de la quarantaine de salariés. Pire, l’outil de production  a été sciemment sabordé : les machines les plus simples ont pris le chemin de la Tunisie tandis que les lignes automatiques de fabrication des masques ont été détruites, vendues à ferrailleur. Une preuve supplémentaire si besoin était de l’impératif absolu de ne jamais laisser détruire l’outil industriel du pays, surtout quand il concerne des produits stratégiques ou vitaux comme ceux en lien avec la santé.

 

Mais ces exemples pourraient être aisément dupliqués à d’autres secteurs économiques tout autant stratégiques. C’est le cas dans d’autres branches de l’industrie, dans le domaine de l’alimentation, dans celui de l’énergie, ou encore dans le secteur des activités de défense. Nous sommes directement confrontés à la fable de la prétendue mondialisation heureuse.

Au nom des vertus d’une interdépendance supposée harmonieuse, on est parvenu à créer des pénuries en fermant des unités de production. Parfois en les  délocalisant dans d’autres pays, parfois en stoppant la production définitivement, parfois en transférant le savoir-faire et les brevets à d’autres concurrents. Cette fable de l’interdépendance à finalement généré des dépendances plus que fâcheuses. C’est à un véritable « désarmement industriel » auquel cette inconséquence a conduit. C’est à un dramatique affaissement de notre souveraineté auquel nous sommes désormais confrontés. Ce sont des choix politiques qui ont présidé à ces catastrophes dont nous payons aujourd’hui le prix fort.

Les responsables (à défaut d’être coupables ?) sont bien identifiés. Il s‘agit de politiques fondées sur la recherche de profits maximisés par des calculs de court-terme. Il s’agit d’acteurs, politiques et/ou économiques, en adéquation avec cette logique mortifère : firmes transnationales, fonds de pensions, boursicoteurs de tout poil etc.

 

La situation historique n’est cependant pas nouvelle. Les faits attestent de la permanence de ce genre de personnages. Sous l’Ancien Régime, puis au moment de la Révolution française, ils étaient appelés « agioteurs » ou « accapareurs ». Ou encore de manière plus prosaïque « affameurs ». Hier comme aujourd’hui, ils font fi de l’intérêt général, à la recherche compulsive de profits. Ils spéculent comme une seconde nature. Car toutes les situations actuelles décrites s’inscrivent dans cette grille de lecture des agioteurs. Le moteur des décisions prises se rapporte d’une manière ou d’une autre à un choix spéculatif. Ils n’hésitent pas à le faire pour les produits alimentaires, provoquant à l’occasion des émeutes de la famine sur tous les continents désormais. Ils ferment des sites de productions en tablant sur une augmentation des prix ou une envolée des cours boursiers. Le virus de la spéculation insensée est extraordinairement virulent et meurtrier.

Pourtant, le savoir-faire des travailleurs français, quels que soient les niveaux de qualification et les places dans le processus de production, est considérable et reconnu. Ceci grâce à la valeur d’un système éducatif qu’il est hélas de bon ton de dénigrer dans une délétère logique « décliniste », tout en veillant à le priver méthodiquement des moyens nécessaires. Exactement le sort réservé à l’Hôpital et à la santé, dont on s’aperçoit des graves conséquences… Les propos de la porte-parole du gouvernement, Sibeth Ndiaye, laissant accroire que les enseignants seraient totalement inactifs en cette période de confinement et de fermeture des établissements scolaires, expriment un mépris crasse des réalités quotidiennes vécues. Elle était déjà prête à les réquisitionner, voire à les enrégimenter, pour aller ramasser les fruits et les légumes dans les champs. Nous adressons toute notre solidarité et notre reconnaissance aux enseignants et aux autres personnels de l’Education nationale si injustement stigmatisés de la sorte. Ainsi qu’à l’ensemble des fonctionnaires dont on se rend compte qu’ils ne sont finalement pas trop nombreux comme le rabâchent certains oiseaux de mauvais augure…

 

Cette crise sanitaire montre l’enjeu de regagner des parts conséquentes de souveraineté, non seulement dans le domaine pharmaceutique ou médical, mais aussi de manière plus globale et plus large. Il devient plus que jamais urgent de mettre fin à l’idéologie du tout marché. C’est d’intérêt général dont il s’agit. Un intérêt général que tous les « agioteurs » des temps modernes méconnaissent avec le plus parfait cynisme qui confine à de la morgue.

Francis DASPE   30 / 03 / 2020

 

 

 

 

 

Les notes de blog de François COCQ

 

 

Note n°1 : Politique sanitaire de l’offre : le crash test

 

Le coronavirus joue le rôle de grand révélateur. Si l’impréparation, la désorganisation et même la pénurie sautent aux yeux de tous et produisent d’ores et déjà des effets terribles en termes de santé publique, elles ont aussi un effet rebond : elles conduisent à des choix politiques contraires à l’intérêt général. Une politique sanitaire de l’offre s’emboîte dans la toute puissante mais absurde politique économique de l’offre imposée au service public ces dernières années. Se met ainsi en place en pleine crise sanitaire un système qui consiste à décider non pas en fonction de ce qui devrait être fait, pas même de ce qui pourrait l’être en fonction de l’existant, mais de ce qui peut être pratiqué pour occulter les choix désastreux dont on meurt aujourd’hui.

 

Les tests de dépistage du coronavirus en sont un révélateur puissant. Depuis des semaines, le gouvernement se pare d’un pseudo vernis scientifique pour justifier le non recours à des dépistages massifs. Les ministres se sont succédé aux micros pendant des jours pour expliquer qu’il ne servait à rien de pratiquer le dépistage à grande échelle. En l’espèce, cette attitude ne répond à aucune préconisation scientifique, mais vise exclusivement à habiller l’absence de tests en nombre suffisant pour conduire la politique sanitaire qui serait adaptée. Les deux pays qui ont réussi à contenir à ce stade l’épidémie, la Chine et la Corée du Sud, ont en effet eu recours à une généralisation des tests. De même pour le Japon. En Allemagne, pays qui compte à ce jour et de loin le moins de morts parmi les grands pays de l’ouest européen, on pratiquait même dès le début du mois de mars des contrôles routiers de coronavirus ! Le 16 mars, c’est l’Organisation mondiale de la santé (OMS) qui lançait même par la voix de son directeur général, Tedros Adhanom Ghebreyesus un appel des plus clairs : « Nous avons un message simple pour tous les pays : testez, testez, testez. […] Les pays ne pourront lutter contre la pandémie s’ils ignorent qui est infecté et qui ne l’est pas. […] Vous ne pouvez pas combattre un incendie les yeux bandés. ».

Si la France ne s’est pas alignée, c’est qu’elle ne disposait pas du nombre de tests suffisants. Ce qu’était contraint de reconnaître Jean-François Delfraissy, le président du Comité consultatif national d’éthique, le 18 mars: le manque de tests est « un vrai problème ». « Les tests permettraient, si on les avait en grande quantité, de tester les individus suspects et de les isoler par rapport aux contacts. Si nous n’avons pas choisi cette stratégie en France, comme cela a été fait en Corée, c’est parce que nous n’avons pas la capacité dans un premier temps de réaliser des tests pour un grand nombre de personnes ». Au point qu’une infirmière témoignait le 21 mars du fait que même à l’hôpital, on ne peut plus tester les malades faute de matériel et ainsi les orienter. La politique sanitaire de l’offre préside et c’est celle de la pénurie.

 

Mais l’impolitique, entendre ce qui est contraire à la bonne politique, ne se contente pas de faire des ravages en amont. Elle persiste et signe. Là où le scientifique admet que la stratégie sanitaire est un pis-aller du fait de l’inconséquence initiale, le politique lui cherche encore et toujours à falsifier la réalité. L’Elysée faisait en effet savoir qu’il s’agissait là uniquement d’une « opinion personnelle » du président du conseil scientifique (Le Monde du 22/03). Autrement dit, dans une logique de fuite en avant, le président Macron préfère détourner un avis scientifique plutôt que laisser apparaître que c’est la gestion de crise, par lui et son gouvernement, mais aussi par leurs prédécesseurs, qui sont en cause. Il est ainsi significatif qu’à partir du 20 mars, la stratégie de tests massifs ait refait son apparition dans les bouches ministérielles… pour être appliquée en sortie de confinement. Autrement dit lorsque la France aura pu se réapprovisionner. Chacun comprend bien que c’est feindre de théoriser une action sanitaire tout en continuant à subir les évènements.

 

Plus grave encore : accepter la politique sanitaire de l’offre en pleine crise revient à refuser de prendre les mesures nécessaires pour ne pas révéler la réalité. Ainsi, en l’absence de tests, le gouvernement aurait pu faire en sorte de s’en doter au plus vite. Mais le gouvernement a une excuse boomerang : les tests nécessitent un réactif spécifique et sont désormais réalisés exclusivement en Chine et aux Etats-Unis. Or l’industrie chinoise est à l’arrêt et les américains gardent ceux qu’ils produisent. Voilà ce qu’il advient lorsqu’on externalise et qu’on abandonne toute souveraineté, y compris sanitaire. Mais là encore, d’autres sont plus heureux que nous. Ou du moins plus efficaces. L’Espagne a commandé et va recevoir dans les tous prochains jours 640.000 tests ! De la même manière que Macron a retardé le confinement pour légitimer la tenue des municipales, il aurait été nécessaire de réagir dès le début de la crise, ce que n’a pas fait le gouvernement Macron-Philippe, tout occupé qu’il était à essayer de masquer la pénurie et ce faisant les politiques irresponsables mises en œuvre depuis quelques années.

Le politicien Macron a en effet vite repéré le danger : reconnaître que la stratégie adoptée par le pouvoir est contrainte par les mauvais choix antérieurs, ce serait admettre deux choses. D’abord la casse depuis des années du service public hospitalier, et notamment la destruction volontaire des lits de soins intensifs, rabotés de 30 % en 20 ans. Ensuite la réduction de la préparation aux crises, et notamment la volatilisation des stocks de masques de protection, passés en quelques années de 1 milliard à à peine 100 millions. Or Macron, les siens, leurs alter-égos, sont ceux qui ont désorganisé la santé publique depuis 10 ans. Passant d’un ministère à l’autre en dépit des élections, ils sévissent sans discontinuer et cherchent aujourd’hui à effacer les traces de leurs responsabilités : les Gabriel Attal, les Benjamin Griveaux, membres du cabinet de la ministre de la santé de Hollande Marisol Touraine, les Jérôme Salomon, membre du même cabinet avant de devenir le conseiller santé du candidat Macron et d’être récompensé pour cela par le poste de directeur général de la santé en janvier 2018. Tous ceux-là ont démembré le système de santé et la gestion de crise. Leur seule porte de salut consiste donc aujourd’hui à se couvrir en justifiant par des arguties scientifiques une politique contrainte  par leurs manquements passés et présents.

 

La politique de l’offre n’a de manière général aucun sens pour ce qui relève du bien public et commun. La santé en fait indéniablement partie. Définir par avance une offre de soins sur une base comptable et non en fonction des besoins et de ce qui est susceptible d’advenir est on le voit criminel. Cette logique génère elle-même une fuite en avant en produisant une politique sanitaire de l’offre en temps de crise, en cherchant à adapter le vivant à la pénurie déjà créée, et ce faisant en acceptant la mort. Les responsables passés et présents portent une responsabilité conjointe dans les drames d’aujourd’hui et nous devrons faire en sorte qu’ils n’aient plus droit de cité demain.

François COCQ  22 / 03 / 2020

 

 

 

Note n°2 : Le discours de la honte

Macron s’est exprimé une fois encore, une fois de plus, une fois de trop. Macron s’est exprimé pour ne rien dire. Sinon pour essayer une fois encore de faire la morale aux Françaises et aux Français et raffermir par des mots que chacun sait pour lui vides de sens un pouvoir dont il sent qu’il lui échappe.  La « grande peur » de Macron n’est pas sanitaire, elle est politique.

La mise en scène est sordide. Macron, devant l’hôpital militaire de Mulhouse et une arrière-scène où l’on se représente les dépouilles qui gisent et partout autour les soignants qui sans relâche fourmillent. Privilégiant une fois encore la communication à l’action, Macron avait un message à double sens à faire passer : il est le chef de guerre, et la guerre nécessite l’unité nationale. Mais parce que la première assertion est fausse et qu’il s’apparente bien plus à un déserteur ou un traître, la seconde  est dénuée de sens. Le discours en devenait dès lors grotesque et honteux.

 

Macron a bien commencé par saluer ces médecins et hospitaliers qui, au prix de leur vie, ont œuvré jusqu’au bout pour sauver ceux qui les entouraient. Mais l’épitaphe a sciemment fait l’impasse sur les conditions matérielles indignes de ces soignants et des autres qui ont été livrés sans défense à la propagation de la maladie. Il veut aujourd’hui les « récompenser » ? Que n’a-t-il pas pris soin de l’hôpital plus tôt : il était « en première ligne » aux côtés de ses prédécesseurs pour initier le saccage. Et ceux qui l’accompagnent organisaient le tir d’artillerie : Jérôme Salomon était conseiller à la sécurité sanitaire au cabinet Touraine, celle qui a bazardé les stocks de masques. Olivier Véran, « premier des macronistes », a voté comme député tous les taux d’augmentation de l’ONDAM (objectif national des dépenses d’assurance-maladie) inférieurs à 2% et mis l’hôpital à la diète. Les mêmes prétendent endosser le masque de Zorro ? Sans honte ?

Mais dans la construction de son discours, ce propos présidentiel liminaire empreint d’une empathie toute artificielle n’avait qu’un but : mettre sur orbite l’agression assénée par Macron aux Françaises et aux Français. Comme à chaque fois que son pouvoir a vacillé depuis le début de son quinquennat, et c’est arrivé plus souvent qu’à son tour tant sa gestion est calamiteuse, Macron a eu recours à la mise en accusation du peuple, gangréné par « la division » et « la haine », et enjoint à se ranger sans coup férir derrière « l’unité nationale ». Le caractère politicien de la manipulation était révulsant.

 

Et Macron d’égrainer ensuite, dans son langage tout militariste, celles et ceux qui forment ces «première, deuxième et troisième ligne ». Le propos ne passe pas. Celles et ceux qui hier encore étaient dans sa bouche « ceux qui ne sont rien » ont vite compris que l’artifice était purement communicationnel. Car chassez le naturel, il revient au galop : voyez Sibeth Ndiaye, la porte-parole du gouvernement, qui le jour même voulait envoyer dans les rizières « les profs qui ne travaillent pas ». La caste a sa propre représentation de la société, profondément enracinée, dans laquelle l’utilité sociale n’est rien. La plèbe est par eux méprisée et tout au plus mérite-t-elle d’être exploitée : c’est l’objet des ordonnances Philippe qui portent jusqu’au 31 décembre 2020 le caractère dérogatoire des mesures d’exploitations des salariés comme l’augmentation de la durée hebdomadaire légale du travail, ou des mesures qui abaissent leurs droits comme ceux au repos et à la récupération. Le discours de Macron est un contrepoint à ses actes.

 

La colère dans le pays est immense. Elle ne disparaîtra pas avec la sortie de confinement. Macron l’a bien compris et il a terminé son discours en jouant son va-tout : le recours à l’armée. C’est ainsi qu’il faut entendre l’éloge final aux militaires. Macron est nu face au peuple. Chacun sait désormais que lui et les siens sont responsables en amont, pour avoir saccagé l’hôpital public, pour avoir réduit les lits, pour avoir détruit les stocks de masques, pour avoir externalisé la fabrique de tests. Chacun se rend compte désormais que Macron et les siens ont agi avec retard, enferrés dans leurs calculs politiciens et électoralistes. Chacun se rend compte que Macron et les siens sont des médiocres, incapables de passer des commandes de masque, gel ou tests en temps et en heure là où tous les autres pays ou même des entreprises arrivent à se doter. Alors Macron, reconverti en chef de guerre de pacotille, espère pouvoir compter sur l’armée pour confisquer un pouvoir que le peuple viendra demain lui contester. Macron pousse l’indignité à, derrière le mot « unité », laisser planer l’épée de Damoclès de la guerre civile.

 

Mais un tel discours martial n’impressionne plus personne. Seule la honte rejaillit sur celui qui l’a prononcé. A l’inverse, la force et la conviction populaire grandissent. Alors, quand malgré Macron le peuple aura réglé la question sanitaire et pris soin autant qu’il le peut des siens, il sera cette fois assurément encore là pour lui régler aussi politiquement son compte.

François COCQ 26 / 03 / 2020

 

 

Note n°3 : Le Covidothon de Philippe

Cela en serait risible si ce n’était aussi grave. Samedi 28 mars, le premier ministre Edouard Philippe promettait d’apporter « toutes les réponses aux Français » dans ce qui était présenté comme une conférence de presse. Au final, nous eûmes droit une fois encore à un grand raout communicationnel, une émission de politique spectacle où Edouard Philippe, à mi-chemin entre Stéphane Bern et Michel Cymes, s’est mué en animateur d’un Covidothon infantilisant, l’utilité en moins.

1h30 de passages de plats avec le premier ministre en maître de cérémonie, invitant à la barre professeurs et ministre, étalant power point et courbes : l’exercice ne visait en rien à répondre aux questions, tout au plus était-il question d’autopromotion et surtout de réécriture de l’histoire. Il n’aura échappé à personne que le coronavirus et d’une certaine façon l’histoire de l’humanité ont pour début Edouard Philippe et son ministre Olivier Véran…fin février 2020. La situation ante, les mesures qui auraient pu et dû être prises au préalable, les responsabilités passées et initiales, tout cela n’existe pas dans le récit des protagonistes qui font table rase du passé pour tenter de se doter d’une nouvelle virginité. C’est au nom de cette logique qu’Olivier Véran peut, pince sans rire, affirmer qu’il « a réagi trop tôt ». L’incohérence avec la suite de son exposé était totale alors même qu’il essayait de dissimuler qu’en réalité la France manque de tout : de masques, de tests, de lits, de médicaments…

 

Dans le même registre, se faisant sentencieux comme le président Macron 72h plus tôt, le premier ministre Edouard Philippe fulminait : « Je ne laisserai personne dire qu’il y a eu du retard sur la prise de décision ». Eh bien parce que la menace ne marche ni avec moi ni avec les Françaises et les Français, j’affirme au contraire que vous êtes M. le premier ministre, vous et vos comparses, responsables et coupables de tels retards.

Sur le confinement d’abord. Le même samedi, Emmanuel Macron a trouvé le temps de s’exprimer dans 3 journaux italiens. Mais le président croit-il qu’en s’adressant aux médias de ce pays frère encore plus en difficultés que nous la comparaison minimise l’ampleur de ses fautes ? Toujours est-il qu’il y affirmait que les décisions avaient été prises en fonction de l’évolution de la crise et des expériences, notamment chinoise et italienne.

Pourtant, alors que le confinement du nord de l’Italie (16 millions de personnes) date du 8 mars, puis de l’Italie toute entière le lendemain, alors que la province du Lodi épicentre italien du coronavirus a été coupée du monde dès le 27 février, alors que les mesures de confinement total de la province de Wuhan en Chine datent du 23 janvier, le président, engoncé dans ses tripatouillages électoralistes, annonçait le 12 mars qu’il envoyait 47 millions de Françaises et de Français (21 millions au final s’y sont rendus) se rencontrer dans des bureaux de vote !

Le confinement a de fait été retardé pour justifier la tenue de ces élections. Le 11 mars à 20h, le premier ministre annonçait ainsi cette mesure totalement incohérente de la fermeture des lieux de vie avant même l’ouverture des bureaux de vote, pis-aller du confinement que l’exécutif refusait d’instaurer pour maintenir ce scrutin politicien. Oui retard il y a eu et ce retard s’avère dramatique et désastreux. De cela il vous faudra, M. le premier ministre et consorts, rendre compte et vous ne pourrez pas faire taire les critiques par l’injonction.

 

Pareil retard à l’allumage se retrouve sur la question des masques. Fin février, le gouvernement affirmait que les masques n’étaient pas utiles. Pourtant aujourd’hui, Olivier Véran admet qu’il en faudrait 40 millions d’unités par semaine ! Face à cette pénurie, et outre la destruction des stocks organisée par les gouvernements successifs, la France a été incapable d’anticiper puisqu’elle-même en est encore à une production de 8  millions de masques par semaine. Surtout, Olivier Véran qui affirme avoir « réagi trop tôt », Edouard Philippe qui veut interdire de dire « qu’il n’y a pas eu du retard sur la prise de décision», ont confirmé n’avoir passé commande de masques FFP2 que…fin février ! Commande insuffisante puisqu’Olivier Véran annonçait qu’il vient de passer une commande supplémentaire d’un milliard de masques. La belle affaire ! Où sont-ils aujourd’hui ? Il aura fallu des semaines pour passer une commande qui de fait n’est pas encore livrée. Pendant ce temps, l’organisation mondiale de la santé affirmait encore le 27 mars que le manque de masques pour les soignants représente une « menace imminente », menace qui d’évidence n’a été ni anticipée ni traitée correctement par le gouvernement.

Le retard est tout aussi patent en ce qui concerne les tests. Sans vergogne, Olivier Véran et Edouard Philippe sont venus affirmer qu’ils allaient multiplier les tests pour se conformer à la recommandation de l’OMS. Or celle-ci date du mois de février ! Jusqu’à il y a une semaine, le gouvernement justifiait au contraire et de manière faussement « scientifique » le recours (très) limité aux tests. Manière de masquer là encore la pénurie. Toujours est-il que là où les tests massifs ont été pratiqués, comme en Corée du Sud, au Japon ou en Allemagne, la propagation du virus a été ralentie. En Allemagne, nous en sommes déjà à… 500.000 tests par semaine ! Du fait de l’inertie gouvernementale, nous étions encore en début de semaine selon les propres chiffres du ministre à 5 000 tests par jour, et à 12.000 ce samedi ! Pire, le gouvernement continue à prendre du retard. Le 27 mars : Olivier Véran annonçait 29.000 tests quotidiens à partir de ce lundi ; 48h plus tard, il annonçait « entre 20.000 et 3 000 tests quotidiens d’ici à une grosse semaine ». Au moins donc une semaine de décalage, pour un résultat final plus de deux fois inférieur à notre voisin d’outre-Rhin ! A force d’effets d’annonces, le gouvernement se prend les pieds dans le tapis de promesses qu’il est incapable de tenir.

 

Tout ça pour ça in fine. Edouard Philippe n’a eu de cesse de scander comme un mantra que c’était là un exercice de « transparence ». Allons… étymologiquement, la transparence est l’état de ce qui laisse passer la lumière. Or d’évidence, de lumières il n’y en a guère au plus haut sommet de l’Etat.

Mensonges, falsifications et réécriture sont de rigueur pour un spectacle indigne, initialement prévu à 14h avant d’être décalé à 17h, pour en réalité commencer près d’une heure plus tard : bref, Philippe, Véran et toute la bande ont a minima perdu leur après-midi pour travailler sur la mise en scène de leur « covidothon ». Sans doute n’y avait-il rien de plus urgent à faire dans la période ? En Macronie, c’est décidément l’incompétence qui gouverne et la communication qui préside.

François COCQ  29 / 03 / 2020

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Confinement, quarantaine, réquisitions… Macron

lancé dans une partie de Taboo géante avec les

Français

 

Tribune parue sur le site de Marianne le 17 mars 2020.

 

François COCQ est président de l’AGAUREPS-Prométhée. Derniers essais parus : « Le Temps constituant » (ouvrage collectif, Editions du Borrego déc 2019) ; « Retraites : Impasses et perspectives, Vers le mouvement populaire » (avec Sacha Mokritzky, Editions du Borrego, mars 2020). Membre des Constituants.

 

 

Lundi soir, Emmanuel Macron a donc parlé. Après que son Premier ministre a pris la parole 48h avant. Après que Macron l’avait déjà eu fait deux jours encore auparavant. La gestion de crise par le pouvoir s’apparente chaque jour un peu plus à une navigation à vue, sans cap ni décision, les mesures d’un jour contredisant celles de la veille. L’heure n’est certes pas à la polémique stérile. Mais elle n’est pas non plus à laisser les pleins pouvoirs sans droit de regard à ceux dont les choix sont sujets à caution.

Et si, depuis deux semaines les oppositions politiques ont fait allégeance et se sont auto-dissoutes dans « l’union nationale » dont se parait encore Emmanuel Macron lors de son intervention télévisée, l’âme populaire doit plus que jamais rester en éveil et assumer un regard critique pour que les décisions à venir ne soient pas aussi inconséquentes par exemple que le maintien des municipales.

 

L’erreur des municipales

 

Commençons donc par là puisqu’il s’agit d’un cas d’école. En stratège et en communicant, Emmanuel Macron a vu dans la crise du coronavirus une formidable occasion d’invisibiliser la déroute annoncée de son camp lors des municipales. Tout démontre aujourd’hui que cette décision était absurde, c’est-à-dire qu’elle n’avait pas de sens sinon celui que Macron lui conférait au nom de ses intérêts propres : le premier tour a mis en contact et en danger près de 21 millions de personnes, pour un résultat nécessairement biaisé du fait de l’abstention compréhensible de plus d’un citoyen sur deux, pour entendre finalement le président annoncer lundi soir le report sine die du second tour (qui concerne 16 millions d’électeurs) et donc être déconnecté du premier lui-même entériné. C’est là une pagaille monstre qui a fait perdre plusieurs jours précieux en termes de décision sanitaire.

Pour maintenir cette élection, Macron a en effet décalé les mesures de confinement, générant de l’incompréhension et suscitant des comportements à risque : il a beau jeu de blâmer désormais ceux qui « se sont rassemblés dans les parcs, des marchés bondés, des restaurants, des bars qui n’ont pas respecté la consigne de fermeture. Comme si, au fond, la vie n’avait pas changé » ; mais c’est bien le maintien de l’élection, lieu de rencontre, qui rendait incompréhensible le fait de ne pas se retrouver par ailleurs. Alors, refusant de reconnaître son erreur, Macron fait du Macron : il oppose les Français les uns aux autres : dans les bureaux de vote ceux qui ont appliqué les gestes barrière, ailleurs les écervelés. Pour avoir maintenu en dépit de tout bon sens cette élection, Macron et les politiciens du vieux monde devront rendre des comptes.

 

Macron devra rendre des comptes

 

Macron peut dès lors bien nous dire que « ces décisions […] ont été prises avec ordre et préparation », les incohérences dans le calendrier et plus encore les priorités sautent aux yeux. Il est en effet bien tard pour suspendre ce qui aurait dû l’être en temps et en heure. Si Macron annonçait le 16 mars la « suspension de toutes les réformes en cours, à commencer par la réforme des retraites », nul ne saurait oublier que le premier acte posé par le président lors de cette crise du coronavirus aura été de dégainer… le 49.3, le 1er mars, pour faire passer en force ladite réforme. Pour avoir instrumentalisé la crise sanitaire à venir pour tenter d’imposer une réforme minoritaire dans le pays, Macron devra rendre des comptes.

Quant à la décision de confinement, elle est finalement tombée lundi soir. Non que Macron l’ait explicitée : un peu comme s’il pressentait déjà l’ennui de l’enfermement, Macron s’est lancé dans une partie de Taboo géante avec les Français. Les mots interdits de son allocution ? « Confinement », « couvre-feu », « quarantaine », « réquisitions ». « Pardon » peut-être aussi.

A l’heure de la clarté, Macron est resté évanescent. Une ombre. Il aura fallu attendre le service après-vente des ministres Véran et Castaner pour que le terme confinement soit enfin prononcé et que des consignes claires, concrètes et compréhensibles soit données. Macron lui s’est une fois encore défilé : après avoir cédé aux vieux barons sur le maintien des municipales, après avoir laissé son Premier ministre le corriger et annoncer la fermeture des lieux de vie, il s’avère incapable de prononcer les mots qui s’imposent. La parole de Macron est instantanément balayée tant elle manque de perspective. Il annonçait ainsi lundi soir des mesures et garanties bancaires à hauteur de 300 milliards d’euros pour l’économie. Mais dès le lendemain matin, son ministre de l’économie Bruno Lemaire était tenu d’aller plus loin, évoquant « des recapitalisations, des prises de participation, voire des nationalisations ». Pour ces atermoiements, il leur faudra le moment venu rendre des comptes.

Les soignants et l’hôpital n’ont pas vu ruisseler beaucoup de moyens réels et concrets

Cette impréparation se manifeste également quand, après avoir privilégié pendant des semaines la mise en œuvre de mesures destinées à l’économie, Macron se tourne enfin vers le sanitaire. « Ecoutons les soignants » nous disait-il lundi soir. Quel drame qu’il ait été sourd à leurs alertes depuis des jours, des semaines, des mois, des années. Report des élections, confinement, généralisation des tests… ils sont nombreux à s’être époumonés dans le vide tandis que l’on attend encore la « transparence » sur les données du « comité scientifique » sur lequel s’appuie le président pour prendre ses décisions. En attendant, mis à part des mesures pratiques et bienvenues pour leur permettre d’aller faire leur travail au service de tous et, enfin, des masques de protection, les soignants et l’hôpital n’ont pas vu ruisseler beaucoup de moyens réels et concrets. Ainsi, là où, au même moment en Espagne les cliniques privées étaient réquisitionnées, Macron, malgré sa prétendue conversion soudaine à la santé pour tous, s’est bien gardé d’annoncer une telle mesure.

 

Union nationale, mais pas union sacrée

 

Dès lors, quel crédit apporter à sa conversion soudaine lorsqu’il évoque désormais à chaque fin de discours un nouveau modèle de société ? « Beaucoup de certitudes, de convictions seront balayées, seront remises en cause. Beaucoup de choses que nous pensions impossibles adviennent » disait-il lundi soir. « Ne nous laissons pas impressionner, agissons avec force, mais retenons cela, le jour d’après, quand nous aurons gagné, ce ne sera pas un retour aux jours d’avant. Nous serons plus forts moralement. Nous aurons appris et je saurai aussi avec vous en tirer toutes conséquences, toutes les conséquences ». C’est beau comme du Sarkozy à Toulon en septembre 2008, quand, en pleine financière, il dénonçait les dérives du capitalisme financiarisé ! Ne sous-estimons jamais la capacité de ceux qui sont responsables d’une situation à faire mine de retourner leur veste suffisamment tôt pour conserver les leviers de commande. Ce sera alors l’heure des comptes.

 

Alors bien sûr cette heure n’est pas venue. Mais elle viendra. Et l’addition, toute l’addition, devra être sur la table. D’ici là, et en dépit de la rhétorique belliciste du président là où il s’agit avant tout de protéger, « l’union nationale » ne doit pas être une « union sacrée ». Nous devons certes affronter cette crise avec ceux qui actuellement nous gouvernent. Mais parce que l’effondrement de la légitimité et du consentement qui se manifestent depuis le début du quinquennat sont ce qu’ils sont, parce que les contre-pouvoirs institutionnels sont au mieux réduits au silence, au pire complices, parce que cette crise est le révélateur de l’effondrement d’un monde que ses promoteurs n’arrivent plus à défendre, c’est à nous, nous qui serons demain appelés à le reconstruire pour refaire société, de veiller dès à présent à ce que les injonctions qui nous sont données répondent bien à l’intérêt général enfin réhabilité.

 

François COCQ 17 / 03 / 2020

 

 

 

 

 

Le communiqué de l’AGAUREPS-Prométhée

 

A Perpignan, le 22 / 03 / 2020

 

Les « gestes barrière » pour les droits des salariés

 

            L’AGAUREPS-Prométhée exprime sa solidarité à l’ensemble de la population confrontée d’une manière ou d’une autre à la pandémie du Covid-19. Elle encourage chacun à respecter les « gestes barrière » visant à juguler cette catastrophe sanitaire. L’AGAUREPS-Prométhée considère également qu’il y a nécessité pour les salariés à faire observer des « gestes barrière » afin de faire respecter leurs droits sociaux. Certaines remontées doivent alimenter les préoccupations de tous.

 

Les salariés ne peuvent se voir imposer de prendre leurs congés payés dans cette période de confinement obligatoire. Les salariés ne doivent pas être obligés ou incités à prendre pareillement leurs jours de RTT. Les salariés doivent pouvoir utiliser leur droit de retrait si leur sécurité et leur santé ne sont pas garanties. Les salariés doivent disposer de l’intégralité de leur salaire en cas de chômage partiel. Les salariés en télétravail ne doivent pas se voir imposés une intensification des tâches se caractérisant par une confusion entre vie professionnelle / vie privée et par un non respect du droit à la déconnexion. Les salariés par les organisations syndicales doivent être pleinement associés quant aux conditions de mise en œuvre des plans de continuité d’activité.

 

L’AGAUREPS-Prométhée refuse que ce contexte de crise sanitaire devienne un motif de recul des droits des salariés en défaisant encore davantage le droit du travail. Les salariés ont suffisamment fait de sacrifices et continuent d’en faire dans le moment présent. Dans cette optique, l’AGAUREPS-Prométhée attend de la part du gouvernement un geste de bonne volonté à l’égard des salariés : l’abrogation du jour de carence dont le maintien constitue un véritable scandale.

 

Les droits des salariés doivent être protégés par des « gestes barrière » de nature sociale qui garantissent et affermissent le pacte républicain et social dont le Président Macron a indiqué avoir pris conscience ces derniers jours lors la crise du Covid-19. Après les paroles, place aux actes !

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De la souveraineté et des agioteurs

La crise sanitaire du Coronavirus ou Covid-19 est au cœur des préoccupations et des débats politiques actuels. C’est bien légitime, au regard de l’urgence du quotidien pour le plus grand nombre d’entre nous. C’est bien légitime, au regard des questions purement politiques qu’elle pose sans ménagement à chacun d’entre nous, et en premier lieu aux différents responsables, d’hier, d’aujourd’hui et de demain. Sans nul doute, celle de la souveraineté se trouve parmi les plus structurantes, offrant une grille d’analyse pour le moins sensible et pertinente.

 

La mise en lumière de certains cas se révèle particulièrement significative. C’est ainsi que l’usine Luxfer, à Gerzat, près de Clermont-Ferrand, doit fermer. L’annonce de la fermeture définitive avait été faite fin novembre 2018 par le groupe basé à Nottingham, en Angleterre, malgré les actions des salariés qui contestaient en justice leurs licenciements en s’appuyant sur une décision de l’inspection du travail remettant en cause le motif économique. Cette usine est la seule en Europe à produire des bouteilles d’oxygène médical, nécessaires pour faire face aux détresses respiratoires. Cette usine avait été rachetée en 2001 par Luxfer à une filiale de Pechiney-Rhenalu.

Il en va de même pour l’usine Famar près de Lyon, à Saint-Génis-Laval. Elle se trouve en redressement judiciaire depuis le 24 juin dernier. Elle est la seule habilitée à produire de la nivaquine (chloroquine) pour Sanofi pour le marché français. La chloroquine est une molécule actuellement testée contre le coronavirus, au-delà des polémiques avec le professeur Didier Raoult, directeur de l’IHU (Institut Hospitalier-Universitaire) Méditerranée Infection de Marseille. L’usine de Saint-Genis-Laval appartient au façonnier grec Famar, contrôlé par le fonds d’investissement KKR. Le terme « façonnier » désignant une entreprise sous-traitante ou d’externalisation dans la fabrication de produits pharmaceutiques. L’usine de Saint-Génis-Laval est dépendante d’un principe actif fabriqué en Inde, et qui ne devrait pas être disponible avant deux mois.

Dernier exemple, celui de l’usine Giffard à Plaintel, en Bretagne, qui fabriquait des masques de protection respiratoire. En 2018, huit ans après son rachat, le groupe américain Honeywell a fermé le site de fabrication, avec le licenciement de la quarantaine de salariés. Pire, l’outil de production  a été sciemment sabordé : les machines les plus simples ont pris le chemin de la Tunisie tandis que les lignes automatiques de fabrication des masques ont été détruites, vendues à ferrailleur. Une preuve supplémentaire si besoin était de l’impératif absolu de ne jamais laisser détruire l’outil industriel du pays, surtout quand il concerne des produits stratégiques ou vitaux comme ceux en lien avec la santé.

 

Mais ces exemples pourraient être aisément dupliqués à d’autres secteurs économiques tout autant stratégiques. C’est le cas dans d’autres branches de l’industrie, dans le domaine de l’alimentation, dans celui de l’énergie, ou encore dans le secteur des activités de défense. Nous sommes directement confrontés à la fable de la prétendue mondialisation heureuse.

Au nom des vertus d’une interdépendance supposée harmonieuse, on est parvenu à créer des pénuries en fermant des unités de production. Parfois en les  délocalisant dans d’autres pays, parfois en stoppant la production définitivement, parfois en transférant le savoir-faire et les brevets à d’autres concurrents. Cette fable de l’interdépendance à finalement généré des dépendances plus que fâcheuses. C’est à un véritable « désarmement industriel » auquel cette inconséquence a conduit. C’est à un dramatique affaissement de notre souveraineté auquel nous sommes désormais confrontés. Ce sont des choix politiques qui ont présidé à ces catastrophes dont nous payons aujourd’hui le prix fort.

Les responsables (à défaut d’être coupables ?) sont bien identifiés. Il s‘agit de politiques fondées sur la recherche de profits maximisés par des calculs de court-terme. Il s’agit d’acteurs, politiques et/ou économiques, en adéquation avec cette logique mortifère : firmes transnationales, fonds de pensions, boursicoteurs de tout poil etc.

 

La situation historique n’est cependant pas nouvelle. Les faits attestent de la permanence de ce genre de personnages. Sous l’Ancien Régime, puis au moment de la Révolution française, ils étaient appelés « agioteurs » ou « accapareurs ». Ou encore de manière plus prosaïque « affameurs ». Hier comme aujourd’hui, ils font fi de l’intérêt général, à la recherche compulsive de profits. Ils spéculent comme une seconde nature. Car toutes les situations actuelles décrites s’inscrivent dans cette grille de lecture des agioteurs. Le moteur des décisions prises se rapporte d’une manière ou d’une autre à un choix spéculatif. Ils n’hésitent pas à le faire pour les produits alimentaires, provoquant à l’occasion des émeutes de la famine sur tous les continents désormais. Ils ferment des sites de productions en tablant sur une augmentation des prix ou une envolée des cours boursiers. Le virus de la spéculation insensée est extraordinairement virulent et meurtrier.

Pourtant, le savoir-faire des travailleurs français, quels que soient les niveaux de qualification et les places dans le processus de production, est considérable et reconnu. Ceci grâce à la valeur d’un système éducatif qu’il est hélas de bon ton de dénigrer dans une délétère logique « décliniste », tout en veillant à le priver méthodiquement des moyens nécessaires. Exactement le sort réservé à l’Hôpital et à la santé, dont on s’aperçoit des graves conséquences… Les propos de la porte-parole du gouvernement, Sibeth Ndiaye, laissant accroire que les enseignants seraient totalement inactifs en cette période de confinement et de fermeture des établissements scolaires, expriment un mépris crasse des réalités quotidiennes vécues. Elle était déjà prête à les réquisitionner, voire à les enrégimenter, pour aller ramasser les fruits et les légumes dans les champs. Nous adressons toute notre solidarité et notre reconnaissance aux enseignants et aux autres personnels de l’Education nationale si injustement stigmatisés de la sorte. Ainsi qu’à l’ensemble des fonctionnaires dont on se rend compte qu’ils ne sont finalement pas trop nombreux comme le rabâchent certains oiseaux de mauvais augure…

 

Cette crise sanitaire montre l’enjeu de regagner des parts conséquentes de souveraineté, non seulement dans le domaine pharmaceutique ou médical, mais aussi de manière plus globale et plus large. Il devient plus que jamais urgent de mettre fin à l’idéologie du tout marché. C’est d’intérêt général dont il s’agit. Un intérêt général que tous les « agioteurs » des temps modernes méconnaissent avec le plus parfait cynisme qui confine à de la morgue.

 

Francis DASPE  

30 / 03 / 2020

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Les « gestes barrière » pour les droits des salariés

L’AGAUREPS-Prométhée exprime sa solidarité à l’ensemble de la population confrontée d’une manière ou d’une autre à la pandémie du Covid-19. Elle encourage chacun à respecter les « gestes barrière » visant à juguler cette catastrophe sanitaire.

 

L’AGAUREPS-Prométhée considère également qu’il y a nécessité pour les salariés à faire observer des « gestes barrière » afin de faire respecter leurs droits sociaux. Certaines remontées doivent alimenter les préoccupations de tous.

 

Les salariés ne peuvent se voir imposer de prendre leurs congés payés dans cette période de confinement obligatoire. Les salariés ne doivent pas être obligés ou incités à prendre pareillement leurs jours de RTT. Les salariés doivent pouvoir utiliser leur droit de retrait si leur sécurité et leur santé ne sont pas garanties. Les salariés doivent disposer de l’intégralité de leur salaire en cas de chômage partiel. Les salariés en télétravail ne doivent pas se voir imposés une intensification des tâches se caractérisant par une confusion entre vie professionnelle / vie privée et par un non respect du droit à la déconnexion. Les salariés par les organisations syndicales doivent être pleinement associés quant aux conditions de mise en œuvre des plans de continuité d’activité.

 

L’AGAUREPS-Prométhée refuse que ce contexte de crise sanitaire devienne un motif de recul des droits des salariés en défaisant encore davantage le droit du travail. Les salariés ont suffisamment fait de sacrifices et continuent d’en faire dans le moment présent. Dans cette optique, l’AGAUREPS-Prométhée attend de la part du gouvernement un geste de bonne volonté à l’égard des salariés : l’abrogation du jour de carence dont le maintien constitue un véritable scandale.

 

Les droits des salariés doivent être protégés par des « gestes barrière » de nature sociale qui garantissent et affermissent le pacte républicain et social dont le Président Macron a indiqué avoir pris conscience ces derniers jours lors la crise du Covid-19. Après les paroles, place aux actes !

 

Francis DASPE, Secrétaire général de l’AGAUREPS-Prométhée  

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LETTRE DU MOIS DE L’AGAUREPS-PROMÉTHÉE N° 142 MARS / AVRIL 2020

Sommaire du numéro 142 : Spécial « Chroniques prométhéennes de la Révolution citoyenne »  

  • Editorial de Sylvie ERBANI : « La révolution citoyenne, entre réflexion, élections et 49.3» page 2
  • Chroniques prométhéennes de la Révolution citoyenne « Stratégie politique et Révolution citoyenne» page 3
  • Chroniques prométhéennes de la Révolution citoyenne « Retraites et Révolution citoyenne» page 9
  • Chroniques prométhéennes de la Révolution citoyenne « Education et Révolution citoyenne» page 16
  • Communiqué de l’AGAUREPS-Prométhée « Intensifier la bataille populaire des retraites» page 19
  • Une fiche d’adhésion (facultative mais conseillée…) pour 2020 page 20

 

 

La révolution citoyenne, entre réflexion,

élections et 49.3

 

La boussole de l’AGAUREPS-Prométhée, plus que jamais engagée dans ses Assises itinérantes de la Table renversée, reste la réalisation de la révolution citoyenne. En témoigne cette nouvelle « Lettre du mois » qui est un numéro spécial « Chroniques prométhéennes de la Révolution citoyenne ».

Elle se compose de 6 tribunes qui ont été diffusées dans des médias nationaux. Elles traitent de la question au long cours de la stratégie, fil rouge de l’activité de l’AGAUREPS-Prométhée, mais aussi de l’actualité immédiate des luttes, les retraites et l’éducation, preuve de sa réactivité.

La réflexion reste toujours un préalable à l’activité de l’AGAUREPS-Prométhée. Elle se télescope avec l’actualité la plus immédiate. Il s’agissait au cours des dernières semaines de la campagne des élections municipales des 15 et 22 mars prochains. Une autre actualité encore plus immédiate vient de s’immiscer au cours des proches heures. C’est la décision annoncée par le Premier ministre Edouard Philippe d’utiliser l’article 49.3 de la Constitution pour faire passer en force la réforme des retraites.

Il s’agit d’un coup rude porté à la démocratie, par le très grand mépris à l’égard du pouvoir législatif et la totale ignorance de la souveraineté populaire d’une population majoritairement hostile à cette réforme des retraites. Ce choix survient au moment où les députés allaient aborder des articles contenant des points particulièrement obscurs relevant en réalité de l’enfumage macronien. Il s’agit d’une véritable forfaiture démocratique d’un pouvoir aux abois et soumis aux intérêts de l’oligarchie.

L’AGAUREPS-Prométhée appelle à se mobiliser massivement. Une crise politique de cette ampleur ne peut se dénouer que par un retour au peuple : la souveraineté populaire doit s’exprimer dans le cadre d’un référendum. C’est également un choix de société dont il s’agit. L’AGAUREPS-Prométhée est favorable, dans le cadre d’un autre partage des richesses, à la retraite à 60 ans à taux plein pour tous. C’était l’objet de la pétition lancée dès novembre 2018 que vous pouvez retrouver sur internet au lien suivant :

https://www.change.org/p/emmanuel-macron-p%C3%A9tition-pour-une-retraite-%C3%A0-taux-plein-%C3%A0-60-ans?fbclid=IwAR1GFK4Iu6p8-eRKqYGFCbeYDvBo7pDeVegZnuJUN1viVZLVSG7W-Cspqlw

Vous retrouvez également à la fin de cette Lettre du mois le dernier communiqué de l’AGAUREPS-Prométhée sur la question des retraites. En date du 15 février 2020, il anticipait en appelant à la relance et à l’intensification de la bataille populaire des retraites.

La prochaine Lettre du mois de l’AGAUREPS-Prométhée sera un numéro spécial consacré aux enseignements de ces élections municipales. A chaque bataille sa réflexion…

Sylvie ERBANI  01 / 03 / 20

 

 

 

Chroniques prométhéennes de la Révolution citoyenne

 

Thème : Stratégie politique et Révolution citoyenne

Tribune 1 : Francis DASPE, Recherche citoyen désespérément ?

Tribune 2 : Francis DASPE, Oligarchie recherche désespérément plan B  Gauche

 

Recherche citoyen désespérément ?

Tribune diffusée sur le site du HuffPost le 23 novembre 2019 sous le titre « Il faut associer le peuple aux municipales, pas les premiers de cordée de la société civile ».

Francis Daspe est secrétaire général de l’AGAUREPS-Prométhée et initiateur des « Chroniques prométhéennes de la révolution citoyenne ». Impliqué dans La France Insoumise, il est auteur de « La Révolution citoyenne au cœur » (Editions Eric Jamet, 2017).

 

Pour peu que des circonstances particulières soient au rendez-vous, la nécessité politique et l’effet de mode peuvent alors se rejoindre. C’est le cas des appels à des dynamiques citoyennes pour les prochaines élections municipales qui prolifèrent largement. Chacun se croit en effet obligé d’exciper de son outil citoyen afin d’exister dans le débat et de concourir dans la compétition électorale annoncée. C’est le cas par exemple des socialistes et des écologistes qui criaient il y a encore peu au populisme paré de tous les vices. Même la droite en quête de réhabilitation avec le peuple s’y essaie, bien que ce ne soit pas visiblement dans son ADN. Mais la distinction entre stratégie politique et tactique politicienne se révèle parfois infime. La sincérité doit faire face à des éléments de langage purement intéressés.

Ces conditions politiques renouvelées résultent pour partie de l’émergence en 2017 d’une forme organisationnelle inédite, celle des mouvements. Ils ont donné un coup de vieux plus particulièrement aux partis dominants à partir desquels fonctionnait le bipartisme générateur d’alternances sans alternative, le PS et Les Républicains, ainsi qu’à leurs bagages accompagnés quémandant à l’occasion des strapontins souvent dérisoires. La diversité de ces mouvements politiques (quoi de commun entre La République en Marche et La France Insoumise ?) ne permet pas d’acter pour autant la fin des partis politiques qui gardent une utilité (qu’il leur incombe cependant de déterminer ou de réactualiser). Cette tendance a sans aucun doute été accentuée par l’irruption des Gilets jaunes ; il en a résulté une complexification de l’expression de la contestation sociale jusqu’alors l’apanage des structures syndicales classiques.

 

Par-delà l’appel au citoyen, le véritable enjeu reste la capacité à toucher le peuple ; cet objet politique non identifié, cible de toutes les attentions, en vue de travailler à sa mobilisation et plus encore à son implication. Encore faut-il que le peuple ne soit pas grossièrement confondu avec la société civile. Une société civile qui est parée hâtivement et à bon compte de toutes les vertus. Ceci soit dans un aveu de coupable incapacité à toucher réellement le peuple, soit dans une intention toute aussi coupable de s’en exonérer en se donnant bonne conscience.

Car les questions restent bien souvent identiques. Qui est le peuple ? Comment toucher au plus près les aspirations populaires ? En quoi consiste une dynamique citoyenne ?

 

La recherche du peuple s’effectue avant tout contre l’apathie et la résignation, alimentées par le sentiment de dépossession de la part inaliénable de souveraineté populaire. Elle s’exerce à l’encontre des pros de la politique qui sont les représentants zélés des oligarchies. Elle se pose en alternative à la logique des cartels, dont il ne faut pas cependant sous-estimer la capacité à retomber sur ses pattes afin de préserver au mieux ses intérêts et ses rentes.

Voilà pour la face vertueuse de la recherche de dynamiques citoyennes. Il existe également une version moins reluisante, davantage intéressée et baignant dans un électoralisme à courte vue. Il s’agit de ne pas verser dans les excès et les dérives d’une forme de « citoyennisme » réducteur et de mauvais aloi. Car la démarche citoyenne ne doit pas non plus tourner à des castings politiques visant à dénicher des premiers de cordée comme a su le faire à la caricature la Macronie. Cela ne peut non plus servir de prétexte à écarter des militants de base qui représentent pourtant bien davantage le peuple que ces « happy few » se donnant pour seule peine de « traverser la rue » pour obtenir le précieux sésame à la table du banquet. Cela ne peut également fonctionner sur l’entretien de réseaux de connivence sociale favorisant au final l’entre soi et la reproduction de notables locaux.

 

Il y a bien urgence à revitaliser l’action politique. Il s’agit d’être en résonance avec le peuple, afin de capter les aspirations populaires pour leur donner pleinement droit de cité. C’est une stratégie politique de longue haleine qui demande constance et cohérence. Cela ne peut se réduire à un stratagème électoraliste de circonstance. Rien ne se fera sans le citoyen rétabli dans sa pleine souveraineté. C’est cette aspiration à recouvrer la souveraineté qui a guidé les Gilets jaunes, se rendant compte qu’ils étaient devenus dans l’ordre social et politique sujets, comme le Tiers-Etat en 1789. Cette reconquête de la démocratie et de l’intérêt général constitue le signal de la nécessaire révolution citoyenne.

 

La notion de populisme reste éminemment complexe et protéiforme. Elle est susceptible de prendre des formes particulièrement diverses. La situation peut être de surcroît renforcée par des confusions entretenues à souhait. Confronter les « populismes » au révélateur de la lutte des classes permet d’éclaircir heureusement la situation. Encore faut-il s’entendre par ce que l’on désigne avec lutte des classes, tant l’expression reste (encore) de nature à faire frémir les bonnes consciences. Il suffit de la comprendre comme une mise en tension d’intérêts contradictoires opposant des catégories sociales dans le cadre du processus de production et de répartition des richesses.

 

Certains adversaires du populisme de gauche (bien que cette formulation puisse être considérée avec raison comme un oxymore) lui reprochent de parfois minimiser les réalités de la lutte des classes. Le drapeau rouge ou l’Internationale seraient alors oubliés. C’est profondément injuste ; il s’agit même d’un contresens flagrant, du moins d’une méconnaissance des potentialités de cette forme de populisme.

C’est redonner au contraire une actualité et une vitalité nouvelles à la lutte des classes. La traditionnelle « latéralisation » gauche/droite ne signifie en effet plus grand-chose en la matière. Tout simplement parce qu’une partie de la gauche instituée a changé de camp à force de renoncements et de reniements. Elle est passée au marché, et même parfois bien davantage, intégrant le cercle de la répression des forces sociales. Si bien qu’une partie non négligeable du « peuple » vote à droite, donnant à l’occasion à croire que les exploiteurs et les possédants pourraient être majoritaires. Ce qui pas n’est pas vrai.

La « verticalisation » du champ politique, opposant oligarchies et peuple, induite par la stratégie populiste, renoue avec l’essence même de la lutte des classes. Elle rééquilibre les rapports sociaux, caractérisés par l’opposition entre une majorité de dominés et une minorité de possédants. Elle donne à voir la dureté d’antagonismes de classes réactivés et démultipliés.

 

Le populisme de droite, qu’il serait bien souvent plus approprié de qualifier d’extrémiste ou de fasciste, ne se préoccupe aucunement des problématiques liées aux réalités de lutte des classes. Il en nie résolument l’existence même. Il opte pour des clivages d’exclusion se fondant sur la race, l’origine ou la religion, dans une logique ethniciste de la nation. La désignation d’un bouc-émissaire vise à occulter la réalité d’antagonismes sociaux pourtant bien réels.

Le populisme développé par la majorité gravitant autour du Président Macron en constitue une forme particulièrement ambivalente. Il affecte de combattre ardemment, en France comme en Europe, tous les populismes. C’est une posture de confort (politicienne) qui confine en réalité à l’imposture (idéologique). Emmanuel Macron adopte de prime abord  la visée du populisme de droite consistant à nier les conflits d’une société de classes au nom d’une improbable unité fondée sur un improbable bon sens. Mais, à son corps défendant, il parvient en fin de compte, au résultat pourtant honni du populisme de gauche : il contribue à l’exacerbation de la lutte des classes.

Car ce populisme de caste décomplexé se nourrit du mépris du peuple. Il s’agit d’un populisme de marché où tout doit prendre une valeur mais où rien n’est garanti pour les catégories populaires. Il se transforme également en populisme nauséabond, flattant les bas instincts, puisant aux sources de l’antiparlementarisme ou de la dévalorisation des corps intermédiaires. Bref, un des pires populismes dont il faille se garder par tous les moyens démocratiques, éventuellement fournis par ceux du populisme de gauche qui fait appel à l’implication du peuple sans l’instrumentaliser ou le mépriser.

 

Le populisme, dès lors qu’il redonne à la lutte des classes son actualité impérieuse, renoue avec l’essence même de la démocratie. Il réaffirme le primat de la loi du nombre contre les oligarchies ; il suscite un appel à la raison et à la force de l’argumentation contre les élites autoproclamées et promulguant par argument d’autorité une pensée unique. Il est une des conditions du surgissement de la révolution citoyenne à même de renverser la table pour faire émerger l’intérêt général humain.

Francis DASPE

 

 

 

Oligarchie recherche désespérément plan B

Tribune parue sur le site du HuffingtonPost le 16 février 2020 sous le titre « Pourquoi l’oligarchie recherche désespérément un plan B ».

Francis Daspe est secrétaire général de l’AGAUREPS-Prométhée et initiateur des « Assises itinérantes de la Table renversée ». Auteur de « La Révolution citoyenne au cœur » (Editions Eric Jamet, 2017), il est également impliqué dans La France Insoumise.

 

Ce qui caractérise l’oligarchie est sa farouche détermination à continuer à exercer le pouvoir coûte que coûte. Il est vrai que la préservation de ses positions dominantes lui garantit de manière mécanique le bénéfice des richesses allant avec. L’enjeu est donc de taille : elle est donc capable de mobiliser à cet effet des ressources quasiment inépuisables et des trésors d’ingéniosité.

 

C’est ainsi que l’oligarchie se retrouve en quête constante de plan B afin de remédier à l’intensification des contestations populaires et à l’émergence des différentes formes de dégagisme. Et afin de faire face à l’échec sans cesse renouvelé de ses poulains, car il n’est pas possible de gouverner sur la durée contre les intérêts du peuple et du plus grand nombre. L’élection d’Emmanuel Macron en 2017 doit en réalité être considérée comme le plan B concocté par les tenants de l’oligarchie politique, financière et médiatique. Il fut présenté comme une promesse de renouvellement d’un système à bout de souffle (le fameux concept de disruption…) alors qu’en fin de compte il n’en était que l’ultime rempart. Un véritable chef d’œuvre en matière d’enfumage : pour que rien ne change, il faut donner l’impression que tout va changer !

Depuis, le désenchantement s’est imposé massivement, le président des riches étant désormais pleinement démasqué, comme ses prédécesseurs au demeurant, tant le problème est structurel. Le pouvoir de l’oligarchie vacille sur ses bases. Le tocsin est sonné. L’oligarchie a besoin comme caution de sa gigantesque entreprise de confiscation du pouvoir d’un vernis démocratique : il lui faut créer les conditions d’un pluralisme, certes factice puisque les politiques menées seront du pareil au même. L’oligarchie avait trouvé pendant plusieurs décennies la formule de l’alternance sans alternative dans le cadre du bipartisme ayant pour dénominateur commun l’accompagnement de la mondialisation dans le cadre des politiques européennes guidées par le dogme de la concurrence libre et non faussée. Les échecs successifs des quinquennats de Nicolas Sarkozy et de François Hollande alimentèrent puissamment la vague dégagiste de la présidentielle de 2017. Un expédient fut trouvé en catastrophe avec Emmanuel Macron. Momentanément, car le carrosse est bien vite redevenu citrouille, l’incapacité du nouveau président à cacher sa morgue sociale accélérant l’opération.

 

Il y eut bien la tentative éphémère autour de Raphaël Glucksmann. Malgré un profil séduisant, il ne semble pas avoir les épaules suffisamment solides pour tenir le rôle. Il y a toujours des prospections à droite, avec la recherche de profils compatibles, du style de Xavier Bertrand, François Baroin  ou Valérie Pécresse, à l’exclusion des profils trop clivants comme celui de Laurent Wauquiez, Nicolas Sarkozy ou François Fillon s’étant révélés à l’usage de mauvais chevaux. Maudites primaires qui écartèrent à la surprise générale le profil quasi idéal d’Alain Juppé ! L’oligarchie sait tirer les conclusions d’une situation décevante : elle qui ne jurait que par les primaires en 2017 (pour mieux marginaliser la candidature de Jean-Luc Mélenchon) n’en parlera plus pour 2022, doublement échaudée par l’élimination de Manuel Valls, son chouchou d’alors situé de l’autre côté du spectre des « gens raisonnables ».

 

Le panorama n’est pas forcément reluisant pour l’oligarchie, obligée de changer son fusil d’épaule. Elle semble avoir opté pour un autre plan B dans l’air du temps. L’écologie étant à la mode, Yannick Jadot peut faire l’affaire de garant du maintien d’un vieux monde plus que jamais menacé. Et toujours la même imposture qu’avec Emmanuel Macron en 2017 : une promesse identique de remise en cause d’un système pour au final mieux le perpétuer.

Il faut convenir que Yannick Jadot s’est évertué à donner beaucoup de gages d’inféodation à la bien-pensance de l’oligarchie dominante. Il a proclamé la supposée compatibilité de l’écologie avec l’économie de marché, validant de fait la notion si rassurante de capitalisme vert. Il a ouvert des brèches significatives en se déclarant disponible pour préférer en certaines occasions gérer avec la droite plutôt que la gauche. Il ne ferme aucune porte pour un travail avec les macronistes même en débandade. Il confirme être en phase totale avec les orientations de la politique européenne. Et cerise sur le gâteau, il a sacrifié sans aucune retenue au rite initiatique de la critique plus ou moins perfide de La France Insoumise et de Jean-Luc Mélenchon. Le voilà donc définitivement adoubé par l’oligarchie ! Le modèle que cette dernière lui offre est celui de Daniel Cohn-Bendit, ancien enfant chéri de l’oligarchie et figure toujours tutélaire.

 

L’urgence climatique ne saurait être doublement instrumentalisée, pour la satisfaction des intérêts particuliers d’une classe sociale visant à l’hégémonie, l’oligarchie, et la réalisation d’un destin personnel, celui de Yannick Jadot. Ce dernier fait un choix au mépris des convictions initiales de son parti et au grand désappointement d’une partie des militants écologistes n’ayant pas abdiqué l’ambition d’une alternative politique globale au système capitaliste. Hélas, l’oligarchie menacée peut avoir des arguments persuasifs dès lors qu’elle est en ardente et désespérée recherche d’un nouveau plan B.

Elle possède même dans son escarcelle un ultime joker en cas de difficulté aggravée : le chiffon rouge de l’extrême droite. Il agit comme un double rayon paralysant, mettant en sourdine les débats de fond au nom d’une improbable unité dans le cadre de fronts plus ou moins républicains, mais tout en espérant cependant que l’extrême droite se retrouve en capacité d’être au second tour contre soi à l’exclusion des autres. Les « idiots utiles » constituent également un plan B pour l’oligarchie : ils s’intègrent pleinement dans le dispositif mis en place. Qui plus est quand l’extrême droite donne de solides garanties de respect musclé de l’ordre établi contre les contestations populaires.

 

Quand elle estime qu’il y a péril en la demeure, l’oligarchie n’est pas véritablement regardante sur les procédés utilisés. Elle sait faire feu de tout bois pour empêcher une possible révolution citoyenne susceptible de redonner sa souveraineté au peuple. C’est à cela qu’on la reconnaît.

Francis DASPE

 

 

 

 

 

Chroniques prométhéennes de la Révolution citoyenne

Thème : Retraites et Révolution citoyenne

 

Tribune 1 : Francis DASPE, Les retraites : un avant-goût de la révolution citoyenne ?

Tribune 2 : Les Constituants, L’Assemblée nationale n’a pas mandat pour casser nos retraites !

Tribune 3 : François COCQ, La démocratie confinée. Pour une éruption populaire

 

 

Les retraites, un avant-goût de la révolution citoyenne ?

Tribune parue sur le site de Marianne le 10 décembre 2019 sous le titre « La lutte contre la réforme des retraites : un combat intrinsèquement républicain et démocratique ».

Francis DASPE est Secrétaire général de l’AGAUREPS-Prométhée (Association pour la Gauche Républicaine et Sociale – Prométhée) et initiateur des « Chroniques prométhéennes de la Révolution citoyenne ». Impliqué dans La France Insoumise, il est également auteur de l’ouvrage « La Révolution citoyenne au cœur » (Eric Jamet éditeur, 2017).

 

L’intense mobilisation populaire contre le projet gouvernemental de réforme des retraites est depuis jeudi 5 décembre un formidable moment d’expression citoyenne. Les annonces du Premier Ministre Edouard Philippe sont plutôt de nature à démultiplier les colères qui ne peuvent plus se contenir. C’est sûrement un des traits particuliers du génie français que d’être en capacité de se ménager à intervalles réguliers ces instants de forte cristallisation démocratique qui donnent au fonctionnement de toute démocratie digne de ce nom vitalité et vigueur. Le message délivré par la rue ne saurait être ignoré, d’autant plus que la séquence parlementaire n’a pas encore débuté.

 

C’est pourtant ce à quoi nous convient dans un même élan les responsables gouvernementaux et autres professionnels de la résignation à bon marché. Jusqu’à présent, ils attendaient que la loi soit votée et promulguée pour mettre en demeure le peuple de baisser le rideau. Une étape supplémentaire est désormais franchie : c’est avant même que la loi n’ait commencée à être discutée que l’on s’échine à disqualifier toute tentative de contestation. Au nom de la démocratie, on voudrait nous persuader qu’il serait bienséant que les citoyens rentrent chez eux pour que d’autres plus éclairés décident au final de leur avenir. Silence dans les rangs du peuple, sans quoi il doit être congédié sans ménagement ! Une posture en somme très « premiers de cordée »…

Cette assertion prétendant défendre la démocratie correspond en réalité à un véritable contresens de nature à alimenter la regrettable distorsion, déjà activée en 2005 lors du référendum sur le traité constitutionnel européen, entre la représentation politique et la vox populi trop souvent méprisée. Car tout le monde est en capacité de faire sien ce lieu commun s’apparentant plutôt à un argument d’autorité : les démocrates réellement sincères comme les despotes les plus endurcis. Les seconds sûrement davantage encore que les premiers qui ne peuvent, eux, par exigence principielle se limiter à un tel slogan lapidaire. Un régime dictatorial s’y cramponne d’autant plus facilement que quand la loi en question existe, c’est exclusivement et sans partage la sienne ! L’application d’une forme de verticalité, jupitérienne ou pas peu importe…

 

L’honneur d’une démocratie consiste à garantir des espaces de discussion, et même de contestation, par delà même le champ de la loi, voire par delà les institutions légitimes. Au nom de quoi ? De l’intérêt général et de la souveraineté populaire, principes dont il est difficile d’affirmer qu’ils soient globalement respectés en ce qui concerne ce projet de réforme des retraites, mais aussi plus largement depuis le début du quinquennat du Président Macron. Symétriquement, ils servent aussi de rempart au risque de dislocation de la res publica par le maintien d’un lien avec la société dite abusivement civile. Quand la loi d’airain de la chose votée s’abat sur les peuples, on y reconnaît la marque des régimes autoritaires. Ou tout du moins des régimes à bout d’arguments coupés des aspirations et des ressentis du plus grand nombre… Convenons que la 5° République, véritable monarchie présidentielle, ne favorise pas le dialogue avec la société.

Le gouvernement n’a pu pour l’heure instrumentaliser, en vue de discréditer le mouvement social, des éventuels accès de violence ou autres dérapages. Attendons-nous à ce qu’il le fasse très prochainement. La contestation a été à cet égard exemplaire. Le discours prononcé par Jean Jaurès en 1906 devant les députés offre un éclairage bienvenu d’une actualité brûlante. Le tribun républicain et socialiste opposait « la brutalité visible et saisissable des actes » des ouvriers à celle des grands patrons qui « se décide à huis clos, dans la sécurité, dans l’intimité d’un conseil d’administration et s’évanouit dans une sorte d’obscurité ». On pourrait rajouter aussi les cénacles des cabinets gouvernementaux qui valident sans sourciller des régressions sociales d’ampleur. Laquelle des deux formes est la plus brutale, à défaut d’être la plus répréhensible ? Comme avec Jaurès, poser la question équivaut à y apporter en creux un commencement de réponse.

 

Pour nous, militants résolus de l’alternative humaniste radicale, la visée est claire : les luttes sociales s’inscrivent pleinement dans les combats républicains conduisant à des approfondissements démocratiques. Nous percevons la stratégie de la révolution citoyenne comme une ardente nécessité. Celle-ci passe par une puissante implication populaire dont les boussoles doivent être plus que jamais l’intérêt général et la souveraineté populaire. Nous ne considérons pas qu’il s’agisse de vieilleries populistes face à la supposée « seule politique possible » dont l’idéologie dominante libérale n’a de cesse de nous imposer les rigueurs dévastatrices.

La révolution citoyenne entend renouer avec les sources de la démocratie pour en faire « le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple ». Un programme effectivement révolutionnaire que le projet de réforme des retraites remet opportunément à l’ordre du jour. Un après le mouvement des Gilets jaunes qui avait conduit le gouvernement à repousser ce projet réellement explosif. La convergence et l’accumulation des exaspérations se trouvent en capacité d’offrir un avant-goût de révolution citoyenne afin de donner un nécessaire surplus d’oxygène à notre démocratie.

Francis DASPE

 

 

L’Assemblée nationale n’a pas mandat pour casser nos retraites !

Tribune parue sur le site du HuffingtonPost le 15 janvier 2020.

Tribune est signée par le collectif Les Constituants, un collectif de citoyennes et citoyens né dans l’élan de la révolte des Gilets jaunes , du constat que, face à l’ impasse politique , il appartient au peuple de revenir aux sources de la République en s’engageant dans un processus constituant.

À lire: Le Temps constituant , ouvrage collectif paru en décembre 2019 (Éric Jamet Éditeur).

Liste des signataires membres des Constituants:

François Cocq, essayiste, Gwénolé Bourrée, syndicaliste étudiant, Flavien Chailleux, gilet jaune et fonctionnaire au sein du ministère du travail, Hélène Franco, magistrate syndicaliste, Charlotte Girard, maîtresse de conférences de droit public, Manon Le Bretton, enseignante et élue rurale, Jeannick Le Lagadec, conseillère départementale, Walter Mancebon, militant pour une VIe République, Manon Milcent, étudiante gilet jaune, Sacha Mokritzky, directeur de la communication du média Reconstruire.org, Alphée Roche-Noël, essayiste, Frédéric Viale, juriste spécialiste des traités de libre-échange.

 

 

Le 17 février, le projet de loi sur les retraites doit être examiné par l’Assemblée nationale. En ne renonçant pas à l’examen parlementaire d’un texte qui a d’ores et déjà suscité le plus long mouvement social du dernier demi- siècle et auquel les Français s’opposent très majoritairement, le gouvernement bafoue la démocratie.

 

Utilisant tous les expédients offerts par l’actuelle constitution, il a même déjà annoncé qu’il pourrait passer par ordonnance pour imposer l’âge pivot et agite la menace du 49.3 pour se réserver, in fine, le bénéfice de la tenue d’un débat en bonne et due forme au Parlement.

Plus que jamais, les institutions sont donc tournées contre le peuple, au service d’un rapport de force dont l’issue espérée est la victoire de la minorité contre la majorité, et la représentation nationale est utilisée comme chambre d’enregistrement et caution morale d’un pouvoir en réalité entièrement concentré entre les mains du président de la République.

Pourtant, disons-le tout net : Emmanuel Macron n’a pas mandat pour toucher aux retraites.

Premièrement, parce que les millions de voix de barrage dont il a bénéficié contre Marine Le Pen ne valent pas blanc-seing pour désosser la solidarité nationale et faire place nette aux assurances et autres fonds de pension.

Deuxièmement, parce qu’il a menti aux Français. En effet, quand son programme mentionnait une mesure purement technique, qui ne devait avoir pour conséquence ni de reculer l’âge de départ, ni de réduire les pensions, la réforme qu’il défend désormais contre la volonté populaire renie ces deux engagements.

Pas plus que le président de la République dont ils procèdent, les députés de la majorité n’ont mandat pour abîmer ce qui fait le cœur de notre république depuis la Libération. Leur propre légitimité émanant directement de l’élection d’Emmanuel Macron, la réforme qu’ils adopteraient ainsi ne serait pas celle de la nation, mais celle d’un seul individu.

 

Alors que, depuis un mois et demi, des centaines de milliers de citoyennes et de citoyens font grève et descendent dans la rue pour exprimer leur refus d’une loi destructrice, il ne serait pas acceptable de laisser le processus législatif se poursuivre comme si de rien n’était.

Par ses manœuvres politiciennes, Macron ressuscite le vieux monde et nous ramène au régime des partis: la droite critique un texte qu’elle juge vidé de sa substance, la gauche un texte jusqu’au-boutiste, et Macron d’user de cette position d’entre-deux pour faire croire à une position d’équilibre. Mais à l’heure où le président se fait fort de réaliser le programme de la droite libérale, cette posture est au mieux un leurre, plus certainement un piège. Car à ce jeu-là, la suite de l’histoire est écrite d’avance. Les opposants à la réforme auront beau défendre brillamment leurs arguments dans l’hémicycle, à la fin des fins, la loi sera adoptée, les petites gens pourront bien travailler jusqu’à l’épuisement, les retraités être de plus en plus pauvres et les grands capitalistes faire main basse sur l’épargne des classes moyennes qui peuvent encore se permettre de mettre de l’argent de côté.

 

Au total, c’est la société tout entière qui aura renoncé à l’une des promesses de sa fondation: permettre à chacun de terminer sa carrière à un âge raisonnable, tout en continuant d’être rémunéré dignement.

Depuis plus d’un an maintenant, les Françaises et les Français disent leur volonté de révoquer le théâtre d’ombres qu’était devenue la politique pour se réapproprier leur souveraineté. Mais Macron qui ne les entend pas continue de mettre en œuvre les vieilles tactiques de la république monarchique.

Une option moins déshonorante pour lui et plus conforme à l’esprit des institutions aurait été de soumettre son texte au référendum. Et cette option lui aurait encore donné l’avantage, aussi vrai qu’avoir le choix des mots, c’est avoir le choix des armes.

 

Aujourd’hui, nous devons lui dire que sa tentative de passage en force doit s’arrêter là. Nous devons lui dire qu’on ne réécrit pas le contrat social sur un coin de table, avec BlackRock pour commensal. Nous devons lui dire que sa majorité n’a pas de délégation de souveraineté pour porter atteinte aux conditions matérielles d’existence des générations futures.

Nous devons affirmer que le temps constituant est arrivé, et qu’au point où nous en sommes de la décomposition du système politique, seul un processus de refondation permettra de remettre à l’heure les pendules de la démocratie; de redéfinir, toutes et tous ensemble, les principes fondamentaux de la société dans laquelle nous souhaitons vivre et vieillir.

Les Constituants

 

 

La démocratie confinée. Pour une éruption populaire

Tribune parue sur le site de Reconstruire le 1° mars 2020.

François COCQ est enseignant et essayiste politique. Il est également président de l’AGAUREPS-Prométhée.

 

Macron a donc dégainé le 49-3. Après la démocratie sociale ridiculisée en amont du 5 décembre, après la démocratie plébéienne méprisée et niée dans son rejet de la réforme depuis trois mois, voilà la démocratie représentative à son tour muselée par l’utilisation abusive d’un article de la Constitution de la Vème République, symbole de la toute puissance du corset institutionnel de la monarchie présidentielle.

Derrière les palinodies politiciennes de tous ceux qui, soit avaient encore récemment recours au 49-3 mais en dénoncent aujourd’hui l’usage, ou qui en dénonçaient l’usage au nom du nouveau monde mais l’utilisent aujourd’hui, décrédibilisant encore un peu plus la tartufferie politique qu’ils nous infligent, la séquence mérite qu’on y revienne tant elle témoigne de l’agonie d’un système a-démocratique à bout de souffle.

 

Contraintes d’amender à la marge un texte de réforme des retraites dont les fondements mêmes demeurent, d’étude d’opinion en étude d’opinion, rejetés par plus des 2/3 des Françaises et des Français, les oppositions parlementaires ont assumé le choix de l’obstruction par le dépôt (légal et constitutionnel) d’un grand nombre d’amendements. Il faut sur ce point ne pas regarder le doigt qui désigne la lune mais l’astre lui-même : quand la philosophie même d’un texte ne fait pas accord, pas seulement au Parlement mais dans le pays tout entier, celui-ci est inamendable et nécessite donc qu’il soit remis sur l’établi. Emmanuel Macron, de par la conduite de sa réforme, des préliminaires masqués effectués sous l’égide de Jean-Paul Delevoye depuis 2017, à son entêtement face au désaccord populaire, est donc bien le seul responsable du blocage.

Adepte de la stratégie du choc si bien décrite par Naomie Klein et si chère aux libéraux autoritaires, Emmanuel Macron a profité le samedi 29 février d’un conseil des ministres extraordinaire dédié à la lutte contre l’épidémie de coronavirus…pour faire avaliser par son gouvernement le recours au 49-3. Il avait les jours précédents préparé le terrain : 48h auparavant, le premier ministre avait en effet reçu à Matignon les chefs de partis et de groupes parlementaires pour leur présenter les mesures prises pour faire face au coronavirus. Naïvement, ceux-là ont assuré le chef du gouvernement de leur « responsabilité » pour œuvrer dans le cadre de « l’unité nationale ». Bref, ils se sont politiquement désarmés.

Le gouvernement y a gagné une impunité démocratiquement dangereuse (qui désormais pour lui demander des comptes sur la gestion de la crise, par exemple quand le ministre de la santé Olivier Véran acte la fin de la phase 1 qui visait à éviter l’importation du virus dans nos frontières sans que soit pour autant interrogées les responsabilités du pouvoir sur la possible contamination de l’Oise par nos propres forces de sécurité qui assuraient les rapatriements des expatriés de Chine ?) et dont il abuse de manière cynique pour pousser son avantage sur la question des retraites. Bien sûr tout cela n’empêchera pas les oppositions de déposer une ou des motions de censure après que le gouvernement a engagé sa responsabilité. Mais la capacité à s’opposer s’est elle-même auto-aliénée et fragilisée.

« Le 49-3 aura bâillonné le Parlement en même temps qu’il cherchait à disperser le peuple. »

Car ce 49-3, contrairement à ses 88 précédents, n’est pas utilisé cette fois pour mettre au pas une majorité récalcitrante. Il est clairement dirigé contre les oppositions parlementaires pour les soumettre sous couvert de la passivité complice de la majorité qui, depuis l’inversion du calendrier par Lionel Jospin, doit son élection à son maître-président. Le recours au 49-3 dans ces conditions, c’est la démocratie confinée. Confinée au sein d’institutions qui deviennent ce faisant un outil anti-parlementaire et pour tout dire a-démocratique en ce qu’elles n’ont plus pour légitimité que celle qu’elles s’auto-confèrent. Pire. En découplant leur action de celle du mouvement populaire, Macron acte que le Parlement n’a plus vocation (et capacité il faut le dire) à retranscrire la volonté générale, ce qui fait de lui le vecteur non plus de l’intérêt général mais d’un intérêt qui lui est propre et qui aujourd’hui se superpose à celui de la caste.

Car le peuple est concomitamment banni du débat public. Non plus seulement par la surdité et la morgue gouvernementales, mais désormais par le couvre-feu sanitaire tacite annoncé ce samedi par le gouvernement. Le 49-3 aura bâillonné le Parlement en même temps qu’il cherchait à disperser le peuple.

 

Ultime avatar : Macron soumet à approbation bloquée un texte qui diffère en 181 points de celui qu’il avait déposé voici 15 jours à l’Assemblée ! Nul n’aura pu s’emparer d’un texte qui par l’instrumentalisation exacerbée du 49-3 relève du plus strict fait du Prince. Ce n’est plus juste le peuple qui est contraint mais la volonté d’un seul qui s’impose à tous.

Macron, c’est la négation permanente et sous toutes ses formes du corps politique, social et républicain français. Face à cette démocratie confinée, politique de l’entre-soi, encore et toujours, la force et la solution ne résident que dans le peuple. Que vienne la prochaine éruption populaire !

François COCQ

 

 

 

 

 

 

Chroniques prométhéennes de la Révolution citoyenne

Thème : Education et Révolution citoyenne

Tribune : Francis DASPE, Faire feu de tout bois contre la citadelle des enseignants : de la retraite au statut

Tribune parue sur le site de Politis le 13 janvier 2020 sous le titre « Retraite, statut : Macron fait feu de tout bois contre les enseignants ».

Francis DASPE est président de la Commission nationale éducation du Parti de Gauche et co-auteur de deux livres sur le sujet, « L’école du peuple. Pour l’égalité et l’émancipation » (éditions Bruno Leprince, 2012) et « Manifeste pour l’école de la 6° République » (éditions du Croquant, 2016).Il est également impliqué dans La France Insoumise.

 

La réforme des retraites constitue à l’évidence une des dispositions majeures de l’offensive néo-libérale incarnée par le prétendu nouveau monde du Président Macron.  Elle est actuellement à l’œuvre, suscitant un fort rejet populaire. Un autre angle de ces attaques d’ampleur est la destruction du code du travail. La loi El Khomri de 2016 (qu’il est toujours bon de rappeler qu’elle aurait dû se nommer loi Macron sans les concurrences pré-présidentielles qui opposaient l’ancien ministre de l’économie à la fois au président François Hollande et au premier ministre Manuel Valls) et la loi Travail de 2017 promulguée dès l’élection présidentielle terminée en sont une illustration éclairante.

 

Pour les enseignants, ce qui fait office de code du travail, ce sont les statuts des personnels. Ils sont dans la ligne de mire de la majorité macronienne, comme ils le furent avec constance lors des quinquennats précédents, de Jacques Chirac à François Hollande en passant par Nicolas Sarkozy. Convenons d’un sens avéré de l’opportunisme du ministre Blanquer en la matière : l’occasion des retraites fait le larron. Pour le ministre de l’éducation nationale, il y eut d’abord une lettre adressée aux enseignants le 3 décembre, qui fut perçue à juste titre comme injurieuse et mensongère. Elle a sans aucun doute contribué à intensifier la colère et la mobilisation. Il était proposé sans vergogne aux enseignants un marché perdant et perdant. Il s’agissait de faire feu de tout bois à l’encontre des enseignants jugés bien trop récalcitrants.

 

Les enseignants sont parmi les catégories qui auront le plus à perdre de la réforme des retraites. La lettre ministérielle l’avouait même clairement, davantage qu’à demi-mot. Des salaires nettement inférieurs aux qualifications, surtout en début de carrière désormais pris en compte pour le calcul de la valeur du point, un gel du point d’indice quasiment sans discontinuer depuis une dizaine d’années, une absence quasiment générale de primes, des perspectives de compensations salariales indigentes à la fois sur le montant et sur la proportion des personnels concernés : tout concourt à administrer de sérieux coups de rabot aux futures pensions des enseignants.

Mais dans les pistes ministérielles l’indigence le disputait aussi à l’indécence. Les quelques concessions relevant davantage du champ de la charité condescendante s’accompagnaient de contreparties résonant comme du chantage. Déjà perdants avec l’architecture générale de la réforme des retraites, les enseignants le seraient plus radicalement via les dommages collatéraux provoqués par la remise en cause des statuts selon le principe « travailler beaucoup plus pour perdre un peu moins que beaucoup ». Ce qui laisse beaucoup de marge pour perdre de manière significative. Les vieilles lunes depuis le temps de Claude Allègre sont convoquées dans ce marché de dupes : instauration brutale du « new management public », annualisation du temps de travail, extension des missions imposées au mépris des qualifications, logique de l’individualisation etc. Aux antipodes de la prétendue la revalorisation du métier pour les enseignants du XXI° siècle, véritable supercherie, c’est en définitive transformer le professeur en pompier à tout faire, au moindre coût, et surtout sans vagues.

 

La question du statut est un copié / collé de la nature profonde de la réforme des retraites, à la fois systémique et paramétrique. Et à chaque fois pour le pire. La casse du statut des enseignants équivaut à une rupture systémique : c’est indiscutablement un autre métier qui s’imposerait alors aux professeurs. Elle conduirait également de manière mécanique à un alourdissement des conditions d’exercice au quotidien, c’est-à-dire à une autre rupture de nature constamment paramétrique. C’est une façon de tenir les deux bouts de l’entreprise de destruction visée par le Président des riches s’évertuant à casser méthodiquement les uns après les autres les cadres du pacte républicain et social qui relie encore les citoyens entre eux dans un contexte d’atomisation et de dislocation de la société.

Pour les enseignants, à mesure que se dévoilent et s’accumulent sans retenue mensonges et chantages, l’école de la confiance promise l’an passé s’éloigne irrémédiablement et définitivement. Pour les naïfs qui auraient pu y croire un instant, le divorce est prononcé. Cette majorité et ce ministre ne sont plus en capacité d’impulser des politiques conformes à l’intérêt général dans l’éducation nationale.

Francis DASPE

 

 

 

 

 

 

Le communiqué de l’AGAUREPS-Prométhée

 

Le 15 / 02 / 2020,

Intensifier la bataille populaire des retraites !

            L’AGAUREPS-Prométhée appelle à intensifier la mobilisation populaire contre la réforme des retraites. Malgré l’opposition d’une large majorité de la population, le gouvernement s’apprête à présenter ce lundi 17 février devant l’Assemblée nationale son projet de casse de la retraite par répartition.

 

L’AGAUREPS-Prométhée a contribué, par des tribunes parues dans les médias, par le numéro spécial de sa Lettre du mois, par l’organisation de réunions publiques à l’aide de son diaporama pédagogique, à dévoiler le caractère rétrograde et régressif du projet de loi. Pire, les débats en commission parlementaire et l’avis de la plus haute juridiction administrative, le Conseil d’Etat, ont montré un niveau d’impréparation inimaginable d’un projet aussi dangereux que mal ficelé. Le caractère insincère, lacunaire et manipulateur du texte proposé a été clairement mis en exergue.

 

L’AGAUREPS-Prométhée rappelle sa revendication d’un référendum sur la question des retraites afin de redonner au peuple toute sa souveraineté. Elle réaffirme son exigence d’un retour du droit à la retraite à 60 ans à taux plein pour toutes et tous.

Pour l’AGAUREPS-Prométhée, plus que jamais, les retraites constituent un combat politique pour un enjeu de civilisation. Pas question de laisser faire le démantèlement de cet acquis social hérité du programme du Conseil National de la Résistance au lendemain de la Libération.

La pétition allant dans ce sens peut être signée sur internet à l’adresse suivante :

https://www.change.org/p/emmanuel-macron-p%C3%A9tition-pour-une-retraite-%C3%A0-taux-plein-%C3%A0-60-ans?fbclid=IwAR1GFK4Iu6p8-eRKqYGFCbeYDvBo7pDeVegZnuJUN1viVZLVSG7W-Cspqlw

 

La raison d’être de l’AGAUREPS-Prométhée est de lutter contre les politiques de régression sociale et démocratique conçues pour satisfaire les intérêts d’une minorité de nantis.

 

 

 

 

 

 

 

ASSOCIATION POUR LA GAUCHE REPUBLICAINE ET SOCIALE– Prométhée

Chez Francis Daspe  19 avenue Carsalade du Pont, porte 2, 66100 PERPIGNAN

Site internet : www.agaureps.org

Courriel : agaureps@orange.fr  

 

 

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